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Full text of "Le Livre des milles et une nuits 9"

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LE LIVRE 

DES 

MILLE NUITS 

ET UNE NUIT 

TRADUCTION LITTÉRALE ET COMPLÈTE DU TEXTE ARABE 

par le Dr J. C. MARDRUS 
TOME IX 



H'STOIRE D'ABOUKIR ET D'ABOU-SIR. — 
ANECDOTES MORALES DU JARDIN PARFUMÉ. 
— HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE ET 
D'ABDALLAH DE LA MER. — HISTOIRE DU 
JEUNE HOMME JAUNE. — HISTOIRE DE 
FLEUR-DE-GRENADE ET DE SOURIRE-DE- 
LUNE. — LA SOIRÉE D'HIVER D'ISHAK DE 
MOSSOUL. — LE FELLAH D'EGYPTE ET SES 
ENFANTS BLANCS. — HISTOIRE DE KHALIFE 
ET DU KHALIFAT. 




PARIS 
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 33 
I902 



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LE LIVRE DES MILLE MB ET UNE NUIT 



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Droits de reproduction et d! adaptation 
strictement réserves. 



DE CE VOLUME IL A ÉTÉ TIRÉ 

Vingt-cinq exemplaires sur papier du Japon ; 
Soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande. 



x 



JUSTIFICATION DU TIRAGE 







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LE LIVRE 



DES 



MILLE NUITS 

ET UNE NUIT 

TRADUCTION LITTÉRALE ET COMPLETE DU TEXTE 

par le Dr J. C. MARDRUS 

TOME IX 

'. Sfi* 




HISTOIRE D'ABOU-KIR ET D'ABOU-SIR. — 
ANECDOTES MORALES DU JARDIN PARFUMÉ. 
— HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE ET 
D'ABDALLAH DE LA MER. — HISTOIRE DU 
JEUNE HOMME JAUNE. — HISTOIRE DE 
FLEUR-DE-GRENADE ET DE SOURIRE-DE- 
LUNE. — LA SOIRÉE D'HIVER D'ISHAK DE 
MOSSOUL. — LE FELLAH D'EGYPTE ET SES 
ENFANTS BLANCS. — HISTOIRE DE KHALIFE 
ET DU KHALIFAT. 




PARIS 
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 33 



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/HARVARD 

UNIVERSITYl 
VJJBRARY 



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T. «. 



Que ce livre, ennemi des pé- 
dants AUX PIEDS plombés, soit 

UN HOMMAGE DÉLICAT 

AU PROFESSEUR 

HARTWIG DERENBOURG 

— non point au membre de l*ins- 
titut, ni au directeur pour 
l'arabe a l'école des hautes- 
études, PAS PLUS QU'AU MAITRE 
DE L'ÉCOLE DBS LANGUES ORIEN- 
TALES — MAIS SIMPLEMENT COMME 
A L'UN DES RARES SAVANTS QUI 
SACHENT LA DIFFÉRENCE ENTRE 
UNE GAZE DE SOIE ET UN TREILLIS 
DE FIL DE FER. 



J. C. M. 



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LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



HISTOIRE D ABOU-KIR ET DABOU- 
SIR 



Schahrazade dit : 

Il m'est revenu, ô Roi fortuné, qu'il y avait autre- 
fois dans la ville d'Iskandaria deux hommes dont 
l'un était teinturier et s'appelait Abou-Kir, et l'autre 
était barbier et s'appelait Abou-Sir. Et ils étaient voi- 
sins l'un de l'autre dans le souk, car leurs boutiques 
se touchaient porte à porte. 

Or, le teinturier Abou-Kir était un insigne fripon, 
un menteur tout à fait détestable, une crapule ! Tel- 
lement ! Ses tempes devaient à coup sûr avoir été 
taillées dans quelque irréductible granit et sa tête 
façonnée avec les cailloux des marches de quelque 
église de Juifs, sans aucun doute ! Sinon comment 
lui serait-elle venue, cette audace sans vergogne dans 
les méfaits et toutes les vilenies ? Il avait coutume, 
entre diverses escroqueries, de faire payer d'avance 
la plupart de ses clients, sous prétexte qu'il avait be- 



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8 LES MlLLB NUITS ET UNE NUIT 

soin d'argent pour Tachât des couleurs, et il ne ren- 
dait jamais les étoffes qu'on lui apportait à teindre, 
bien au contraire ! Non seulement il dépensait l'ar- 
gent qu'il avait touché d'avance, en mangeant et en 
buvant tout à son aise, mais il vendait en secret les 
étoffes qu'on déposait chez lui, et se payait de la 
sorte toute espèce de jouissances et d'amusements 
de première qualité. Et quand les clients revenaient 
pour réclamer leurs effets, il trouvait moyen de les 
amuser, et de les faire attendre indéfiniment, tantôt 
sous un prétexte et tantôt sous un autre. Ainsi il 
disait, par exemple : « Par Allah ! ô mon maître, 
hiermon épouse a accouché, et j'ai été obligé de faire 
des courses à droite et à gauche, toute la journée. » 
Ou bien encore, il disait : « Hier j'ai eu des invités, 
et j'ai été tout le temps occupé de mes devoirs d'hos- 
pitalité à leur égard ; mais si tu reviens dans deux 
jours, tu trouveras ton étoffe toute prête dès l'aube. » 
Et il traînait les affaires de son monde en longueur, 
jusqu'à ce que, impatienté, quelqu'un s'écriât : 
« Voyons ! veux-tu enfin me dire la vérité au sujet 
de mes étoffes? Rends-les-moi ! Je ne veux plus les 
faire teindre ! » Alors il répondait : « Par Allah ! je 
suis au désespoir ! » Et il levait les mains au ciel, en 
faisant toutes sortes de serments qu'il allait dire la 
vérité. Et s'étant lamenté et frappé les mains l'une 
contre l'autre, il s'écriait : « Imagine-toi, ô mon maî- 
tre, qu'une fois les étoffes teintes, je les avais mises 
h sécher bien tendues sur les cordes devant ma bou- 
tique, et je m'étais absenté un instant pour aller pis- 
ser; quand je revins elles avaient disparu, volées 
par quelque chenapan du souk, peut-être même par 



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HISTOIRE D ÀBOU-KIR ET D ABOU-SIR 9 

mon voisin, ce barbier calamiteux ! » A ces paroles, 
si le client était un brave homme d'entre les person- 
nes tranquilles, il se contentait de répondre : « Allah 
m'en dédommagera ! » et il s'en allait. Mais si le 
client était un homme irritable, il entrait en fureur 
et chargeait le teinturier d'injures et en venait avec 
lui aux coups et à la dispute publique dans la rue, 
au milieu de l'attroupement général. Et malgré cela, 
et en dépit même de l'autorité du kàdi, il ne parve- 
nait guère h recouvrer ses effets, vu que les preuves 
manquaient et que, d'un autre côté, la boutique du 
teinturier ne renfermait rien qui pût être saisi et 
vendu. Et ce commerce réussit ainsi et eut une assez 
longue durée, le temps que tous les marchands du 
souk et tous les habitants du quartier fussent dupés 
l'un après l'autre. Et le teinturier Abou-Kir vit alors 
son crédit irrémédiablement perdu et son commerce 
anéanti, attendu qu'il n'y avait plus personne qui 
pût encore être dépouillé. Et il devint l'objet de la 
méfiance générale, et on le citait en proverbe quand 
on voulait parler des friponneries des gens de mau- 
vaise foi. 

Lorsque le teinturier Abou-Kir se vit réduit à la 
misère, il alla s'asseoir devant la boutique de son voi- 
sin le barbier Abou-Sir, et le mit au courant du mau- 
vais état de ses affaires, et lui dit qu'il ne lui restait 
plus qu'à mourir de faim. Alors le barbier Abou-Sir, 
qui était un homme qui marchait dans la voie 
d'Allah, et qui, bien que pauvre, était consciencieux 
et honnête, compatit à la misère d'un plus pauvre 
que lui, et répondit : « Le voisin se doit à son voisin ! 
Reste ici et mange et bois et use des biens d'Allah, 



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10 LES MILLE NUITS BT UNE NUIT 

jusqu'à des jours meilleurs ! » Et il le reçut avec 
bonté, et pourvut à tous ses besoins pendant un long 
espace de temps. 

Or, un jour, le barbier Abou-Sir se plaignait au 
teinturier Abou-Kir de la dureté du temps et lui di- 
sait : « Vois, mon frère! Je suis loin d'être un bar- 
bier maladroit, et je connais mon métier, et ma 
main est légère sur la tête des clients. Mais comme 
ma boutique est pauvre et que moi-même je suis 
pauvre, personne ne vient se faire raser chez moi! 
C'est à peine si le matin, au hammam, quelque por- 
tefaix ou quelque chauffeur s'adresse à moi pour se 
faire raser les aisselles ou appliquer de la pâte épi- 
latoire sur les aines ! Et c'fest avec les quelques piè- 
ces de cuivre que ces pauvres donnent au pauvre que 
je suis, que j'arrive à me nourrir, à te nourrir et à 
subvenir aux besoins de la famille que supporte mon 
cou ! Mais Allah est grand et généreux ! » Le teintu- 
rier Abou-Kir répondit : « Tu es vraiment bien naïf, 
mon frère, d'endurer si patiemment la misère et la 
dureté du temps, quand il y a moyen de s'enrichir et 
de vivre largement. Toi tu es dégoûté de ton métier 
qui ne te rapporte rien, et moi je ne puis exercer 
le mien dans ce pays rempli de gens malveillants. Il 
ne nous reste donc plus qu'à délaisser ce pays cruel, 
et à nous en aller d'ici voyager à la recherche de 
quelque ville où exercer notre art avec fruit et 
consolation. D'ailleurs tu sais combien d'avantages 
on retire des voyages ! Voyager, c'est s'égayer, c'est 
respirer le bon air, c'est se reposer des soucis de la 
vie, c'est voir de nouveaux pays et de nouvelle terres, 
c'est s'instruire, et c'est, quand on a entre les mains 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 11 

un métier aussi honorable et excellent que le mien 
et le tien, et surtout aussi généralement admis dans 
toutes les terres et chez les peuples les plus divers, 
l'exercer avec de grands bénéfices, honneurs et préro- 
gatives. Et de plus tu n'ignores point ce qu'a dit le 
poète sur le voyage : 

» Quitte les demeures de ta patrie, si tu aspires aux 
grandes choses, et invite ton âme aux voyages. 

Sur le seuil des terres nouvelles t'attendent les plai- 
sirs, les richesses, les belles manières, la science et les 
amitiés choisies ! 

Et si F on te dit : « Que de peines, ami, tu vas endu- 
rer, et de soucis et de dangers sur la terre loin- 
taine ! » réponds : « // vaut mieux être mort que 
vivant, si l'on doit toujours vivre dans le même lieu, 
insecte rongeur, entre des envieux et des espions ! » 

» Ainsi donc, mon frère, nous n'avons rien de 
mieux à faire que de fermer nos boutiques et de voya- 
ger ensemble pour un sort meilleur! » Et il continua 
à parler d'une langue si éloquente que le barbier 
Abou-Sir fut convaincu de l'urgence du départ, et 
se hâta de faire ses préparatifs qui consistèrent à 
envelopper dans un vieux morceau de toile rapiécée 
son bassin, ses rasoirs, ses ciseaux, son cuir à repas- 
ser et quelques autres petits ustensiles, puis à aller 
faire ses adieux à sa famille et à revenir dans la bou- 
tique retrouve^ Abou-Kir qui l'y attendait. Et le 
teinturier lui dit : « Maintenant il ne nous reste plus 
qu'à réciter la Fatiha liminaire du Korân, pour nous 
prouver que nous sommes devenus frères, et pren- 



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12 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

dre ensemble rengagement de mettre désormais en 
commun dans une cassette notre gain et de le par- 
tager entre nous, en toute impartialité^ notre retour 
à Iskandaria. Comme aussi nous devrons nous pro- 
mettre que celui d'entre nous qui trouvera de l'ou- 
vrage sera obligé de subvenir à l'entretien de celui 
qui ne pourra rien gagner ! » Le barbier Abou-Sir ne 
fit aucune difficulté pour reconnaître la légitimité de 
ces conditions ; et tous deux alors, pour sceller leurs 
mutuels engagements, récitèrent la Fatiha liminaire 
du Korân... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-HUITIÈME NUIT 



Elle dit : 

... et tous deux alors, pour sceller leurs mutuels 
engagements, récitèrent la Fatiha liminaire du Ko- 
rân. Après quoi, l'honnête Abou-Sir ferma sa bouti- 
que et en remit la clef au propriétaire, qu'il paya 
intégralement ; puis ils prirent tous deux le chemin 
du port et s'embarquèrent, sans aucunes provisions, 
sur un navire qui mettait à la voile. 

Le destin leur fut favorable durant le voyage, et 
leur vint en aide par l'entremise de l'un d'eux. En 



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HISTOIRE d'aBOU-RIR ET d'àBOU-SIR 13 

effet, parmi les passagers et l'équipage dont le nom- 
bre s'élevait en tout à cent quarante hommes, sans 
compter le capitaine, il n'y avait point d'autre bar- 
bier qu'Abou-Sir ; et lui seul par conséquent pou- 
vait raser convenablement ceux qui avaient besoin 
d'être rasés. Aussi, dès que le navire eut mis à la 
voile, le barbier dit à son compagnon : « Mon frère, 
ici nous sommes en pleine mer, et il faut bien que 
nous trouvions de quoi manger et boire. Je vais donc 
essayer d'offrir mes services aux passagers et aux 
marins, dans l'espoir que quelqu'un me dira : 
« Viens, ô barbier, me raser la tête ! » Et moi je lui 
raserai la tête, moyennant un pain ou quelque ar- 
gent ou une gorgée d'eau, de quoi pouvoir, moi et 
toi, en tirer notre profit! » Le teinturier Abou-Kir 
répondit : « Il n'y a point d'inconvénient! » et il 
s'étendit sur le pont, posa sa tête le mieux qu'il put 
et s'endormit, sans plus, tandis que le barbier s'ap- 
prêtait à chercher de l'ouvrage. 

Dans ce but, Abou-Sir prit son attirail et une tasse 
d'eau, jeta sur son épaule un morceau de torchon 
pour toute serviette, car il était pauvre, et se mit à 
circuler parmi les passagers. Alors l'un d'eux lui 
dit : « Viens, ô maître, me raser ! » Et le barbier lui 
rasa la tête. Et lorsqu'il eut fini, comme le passager 
lui tendait quelque menue monnaie, il lui dit : « O 
mon frère, que vais-je pouvoir faire ici de cet argent? 
Si tu voulais bien me donner plutôt une galette de 
pain, cela me serait plus avantageux et plus béni 
dans cette mer; car j'ai avec moi un cpmpagnon de 
voyage, et nos provisions sont bien peu de chose ! » 
Alors le passager lui donna une galette de pain, plus 



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14 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

un morceau de fromage, et lui remplit d'eau sa 
tasse. Et Abou-Sir prit cela et s'en revint auprès 
d'Abou-Kir et lui dit : « Prends cette galette de pain, 
et mange-la avec ce morceau de fromage ; et bois 
l'eau de cette tasse ! » Et Abou-Kir prit tout cela, et 
mangea et but. Alors Abou-Sir le barbier reprit son 
attirail, jeta le torchon sur son épaule, prit la tasse 
vide à la main, et se mit à parcourir le navire, entre 
les rangs des passagers accroupis ou étendus, et 
rasa l'un pour deux galettes, l'autre pour un mor- 
ceau de fromage ou un concombre ou une tranche 
de pastèque ou même de la monnaie; et il fit une si 
belle recette qu'à la fin de la journée il avait amassé 
trente galettes, trente demi-drachmes et du fromage 
en quantité et des olives et des concombres et plu- 
sieurs tablettes de laitance sèche d'Egypte, celle 
qu'on retire des excellents poissons de Damiette. Et, 
en outre, il avait su si bien gagner la sympathie des 
passagers, qu'il pouvait leur demander n'importe 
quoi et l'obtenir. Et même il devint si populaire, 
que son habileté parvint aux oreilles du capitaine 
qui voulut se faire raser la tête également par lui ; 
et Abou-Sir rasa la tête du capitaine et ne manqua 
point de se plaindre à lui de la dureté du sort et de 
la pénurie où il se trouvait et du peu de provisions 
qu'il possédait. Et il lui dit aussi qu'il avait avec lui 
un compagnon de voyage. Alors le capitaine, qui 
était un homme à la paume large ouverte, et qui de 
plus était charmé des bonnes manières et de la légè- 
reté de main du barbier, répondit : « Sois le bien- 
venu ! Je désire que tous les soirs tu viennes a,vec 
ton compagnon dîner avec moi. Et n'ayez plus tous 



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HISTOIRE D^ABOC-KIR ET d'aBOU-SIR 15 

deux aucun souci de quoique ce soit, tant que du- 
rera votre voyage avec nous ! » 

Le barbier alla donc retrouver le teinturier qui, 
selon son habitude, continuait à dormir et qui, une 
fois réveillé, lorsqu'il eut vu près de sa tête toute 
cette abondance de galettes, de fromage, de pastè- 
ques, d'olives, de concombres et de laitance sèche, 
s'écria émerveillé : « D'où tout cela ? » Abou-Sir ré- 
pondit : « De la munificence d'Allah (qu'il soit 
exalté !) » Alors le teinturier se jeta sur toutes les 
provisions à la fois d'un geste qui voulait les en- 
gloutir dans son estomac chéri ;\mais le barbier lui 
dit : « Ne mange pas de ces choses, mon frère, qui 
peuvent nous être utiles dans le moment de la né- 
cessité, et écoute-moi. Sache, en effet, que j'ai rasé 
le capitaine ; et je me suis plaint à lui de notre pé- 
nurie en provisions ; et il m'a répondu : « Sois le 
bienvenu, et viens tous les soirs avec ton compa- 
gnon dîner avec moi ! » Or, c'est précisément ce soir 
le premier repas que nous allons prendre avec lui ! » 
Mais Abou-Kir répondit : « Il n'y a pas de capitaine 
qui tienne ! Moi j'ai le vertige de la mer, et je ne 
puis me lever de ma place. Laisse-moi donc apaiser 
ma faim avec ces provisions-ci, et va, toi seul, dîner 
avec le capitaine ! » Et le barbier dit : « Il n'y a pas 
d'inconvénient à la chose! » Et, en attendant l'heure 
du diner, il se mit à regarder manger son compa- 
gnon. 

Or le teinturier se mit à attaquer et à mordre les 
bouchées comme le tailleur de pierres qui tranche 
des blocs dans les carrières, et à les avaler avec le 
tumulte que fait l'éléphant à jeun depuis des jours 



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16 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

et des jours et qui engloutit avec borborygmes et 
gargouillements ; et les bouchées venaient en aide 
aux bouchées pour les pousser dans les portes du 
gosier ; et le morceau entrait avant que le précédent 
fût descendu ; et les yeux du teinturier s'écarquil- 
laient sur chaque morceau comme les yeux d'un 
ghoul, et le cuisaient de leurs éclairs en le brûlant ; 
et il soufflait et meuglait oomme le bœuf qui beugle 
devant les fèves et le foin. 

Sur ces entrefaites, apparut un marin qui dit 
au barbier : « maître du métier, le capitaine te 
dit : « Amène ton compagnon et viens pour le 
dîner ! » Alors Abou-Sir demanda à Abou-Kir : 
« Te décides-tu à m'accompagner ? » Il répondit : 
« Moi je n'ai point la force de marcher ! » Et le bar- 
bier s'en alla seul et vit le capitaine assis par terre 
devant une large nappe sur laquelle se trouvaient 
vingt mets de différentes couleurs, ou même davan- 
tage ; et Ton n'attendait que son arrivée pour com- 
mencer te repas auquel étaient également invités 
diverses personnes du bord. Et, le voyant seul, le ca- 
pitaine lui demanda. . . 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin el, discrète, se lut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'àBOU-SIR 17 

... Et, le voyant seul, le capitaine lui demanda : 
« Où est ton compagnon ?» 11 répondit : « mon 
maître, il a le vertige de la mer et il est tout étourdi ! » 
Le capitaine dit: « Cela n'a aucune gravité. Ce ver- * 
tige lui passera ! Assieds-toi là près de moi, et au 
nom d'Allah ! » Et il prit une assiette et la remplit 
de toutes les couleurs de mets avec si peu de parci- 
monie que chaque portion pouvait bien suffire à dix 
personnes. Et lorsque le barbier eut fini de manger, 
le capitaine lui tendit une seconde assiette en lui 
disant : « Porte cette assiette à ton compagnon ! » 
Et Abou-Sir se hâta d'aller porter l'assiette pleine à 
Abou-Kir qu'il trouva en train de moudre avec ses 
crocs et de travailler des mâchoires comme un cha- 
meau, tandis que les morceaux énormes continuaient 
à s'engouffrer dans sa gueule les uns sur les autres, 
rapidement. Et il lui dit : « Ne t'avais-je pas dit de 
ne pas fermer ton appétit avec les provisions ? Re- 
garde ! Voici les choses admirables que t'envoie le ca- 
pitaine. Que dis-tu de ces excellentes brochettes de 
kabab d'agneau, qui viennent de la table de notre ca- 
pitaine ? » Abou-Kir, avec un grognement, dit : 
« Donne ! » Et il se précipita sur l'assiette que lui ten- 
dait le barbier, et il se mit à tout dévorer des deux 
mains avec la voracité du loup ou la rage du lion ou 
la férocité du vautour qui fond sur les pigeons ou la 
furie de l'affamé qui a failli finir de faim et ne fait 
point de façons pour se farcir avec, fougue. Et, en 
quelques instants, il la nettoya et la lécha pour la 
jeter vide absolument. Alors le barbier ramassa l'as- 
siette et la porta aux gens du bord, pour aller boire 
ensuite quelque chose avec le capitaine, puis retour- 



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18 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

ner passer la nuit près d'Abou-Kir qui ronflait déjà 
de toutes ses ouvertures, en faisant autant de va- 
carme que l'eau heurtant le bateau. 

Le lendemain et les jours suivants le barbiet* 
Abou-Sir continua à raser les passagers et les ma- 
rins, en gagnant provendes et provisions, dînant le 
soir avec le capitaine, et servant en toute générosité 
son compagnon qui, pour sa part, se contentait de 
dormir, ne se réveillant que pour manger ou satis- 
faire la nécessité, et cela durant vingt jours de na- 
vigation, jusqu'à ce que, au matin du vingt-unième 
jour, le navire fût entré dans le port d'une ville 
inconnue. 

Alors Abou-Kir et Abou-Sir descendirent à , terre 
et allèrent louer dans un khftn un petit logement 
que se hâta de meubler le barbier avec une natte 
neuve achetée au souk des nattiers et deux couver- 
tures de laine. Après quoi le barbier, ayant pourvu 
à tous les besoins du teinturier, qui continuait à se 
plaindre du vertige, le laissa endormi dans le khân, 
et s'en alla par la ville, chargé de son attirail, exer- 
cer sa profession au coin des rues, en plein air, en 
rasant soit des portefaix, soit des ûniers, soit des 
balayeurs, soit des vendeurs ambulants, soit môme 
des marchands assez importants attirés par son ra- 
soir savant. Et il rentra le soir pour aligner les mets 
devant son compagnon qu'il trouva endormi et qu'il 
ne réussit à réveiller qu'en lui faisant sentir le fu- 
met des brochettes d'agneau. Et cet état de choses 
dura de la sorte, Abou-Sir se plaignant toujours 
d'un reste de vertige marin, quarante jours pleins ; 
et chaque jour, une fois à midi et une fois au cour 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 19 

cher du soleil, le barbier rentrait au khàn pour ser- 
vir et nourrir le teinturier, après le gain que lui oc- 
troyaient le destin de la journée et son rasoir ; et le 
teinturier engloutissait galettes, concombres, oignons 
frais et brochettes de kabab, sans fatigue aucune 
pour son estomac chéri ; et le barbier avait beau lui 
vanter la beauté sans pareille de cette ville inconnue, 
et l'inviter à l'accompagner à une promenade dans 
les souks ou les jardins, Abou-Kir répondait inva- 
riablement : « Le vertige marin me tient encore la 
tête ! » et, après avoir roté divers rots et peté divers 
pets de diverses qualités, il se renfonçait dans son 
pesant sommeil. Et l'excellent et honnête barbier 
Abou-Sir se gardait bien de faire le moindre repro- 
che à son crapuleux compagnon, ou de l'ennuyer par 
des plaintes ou des discussions. 

Mais, au bout de ces quarante jours, le barbier, ce 
pauvre, tomba malade et, ne pouvant plus sortir 
pour vaquer à son travail, pria le portier du khân 
de soigner son compagnon Abou-Kir et de lui ache- 
ter tout ce dont il pouvait avoir besoin. Mais, quel- 
ques jours après, l'état du barbier empira si grave- 
ment que le pauvre perdit l'usage de ses sens et de- 
vint inerte et comme mort. Aussi, comme il n'était 
plus là pour nourrir le teinturier ou lui faire acheter 
le nécessaire, celui-ci finit par sentir cruellement la 
brûlure de la faim et fut bien obligé de se lever pour 
chercher de droite et de gauche quelque chose à se 
mettre sous la dent. Mais il avait déjà tout nettoyé 
dans le logement, et il ne trouva absolument rien à 
manger ; alors il fouilla dans les vêtements de son 
compagnon étencfu inerte sur le sol, y trouva une 



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20 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

bourse qui contenait le gain du pauvre, amassé 
cuivre par cuivre durant la traversée et les qua- 
rante jours de travail en ville, la serra dans sa cein- 
ture, et, sans plus s'occuper de son compagnon ma- 
lade que s'il n'existait pas, il sortit en fermant der- 
rière lui, avec le loquet, la porte de leur logement. Et 
comme le portier du khân était à ce moment-là ab- 
sent, nul ne le vit sortir et ne lui demanda où il 
allait. 

Or, le premier soin d'Abou-Kir fut de courir chez 
un pâtissier où il se paya un plateau entier de ke- 
nafa et un autre de feuilletés sablés ; et là-dessus il 
but une cruche de sorbet au musc et une autre à 
l'ambre et aux jujubes. Après quoi... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-DIXIÈME NUIT 



Elle dit: 

... Après quoi il se dirigea vers le souk des mar- 
chands et s'acheta de beaux vêtements et de belles 
affaires, et, somptueusement accoutré, il se mit à se 
promener à pas lents par les rues, et à s'égayer et 
s'amuser des choses nouvelles qu'il découvrait à 
chaque pas dans cette ville qu'il croyait n'avoir pas 
sa pareille dans le monde. Mais, entre autres cho- 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 21 

ses, un fait étrange le frappa particulièrement. Il 
remarqua, en effet, que tous les habitants, sans ex- 
ception, étaient habillés pareillement d'étoffes uni- 
formes qu$nt à leurs couleurs : on ne voyait que 
du bleu et du blanc, pas autre chose. Même dans les 
boutiques des marchands il n'y avait que des étoffes 
blanches et des étoffes bleues, pas une couleur de 
plus. Chez les vendeurs de parfums, il n'y avait que 
du blanc et du bleu ; et le kohl lui-môme était visi- 
blement bleu. Chez les marchands de sorbets, il n'y 
avait que des sorbets blancs dans les carafes et point 
de rouges ou de roses ou de violets. Et cette décou- 
verte l'étonna extrêmement. Mais là où sa stupéfac- 
tion parvint à ses extrêmes limites, ce fut à la porte 
d'un teinturier : dans les cuves du teinturier il ne 
vit, en effet, que de la teinture bleu-indigo, sans plus. 
Alors, ne pouvant plus maîtriser sa curiosité et son 
étonnement, Abou-Kir entra dans la boutique, et 
tira de sa poche un mouchoir blanc qu'il tendit 
au teinturier en lui disant : « Pour combien, ô maî- 
tre du métier, me teindras-tu ce mouchoir? Et 
quelle couleur lui donneras-tu ? » Le maître teintu- 
rier répondit : « Je ne te prendrai, pour te teindre 
ce mouchoir, que la somme de vingt drachmes ! Quant 
à sa couleur, elle sera bleu-indigo, sans aucun 
doute ! » Abou-Kir, suffoqué de la demande exorbi- 
tante, s'écria : « Comment? tu me demandes vingt 
drachmes pour teindre ce mouchoir, et encore en 
bleu ? Mais dans mon pays ça jie coûte qu'un demi- 
drachme ! » Le maître teinturier répondit: « Dans ce 
cas retourne le teindre dans ton pays, mon bon- 
homme ! Ici nous ne le pouvons à moins de vingt 

T. IX. 2 



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22 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

drachmes, sans un cuivre de rabais ! » Abou-Kir re- 
prit : « Soit ! mais je ne veux pas le faire teindre 
en bleu. C'est en rouge que je le veux! » L autre 
demanda : « Dans quelle langue me parles-tu ? Et 
qu'entends-tu par rouge? Est-ce qu'il y a de la tein- 
ture rouge ? » Abou-Kir, stupéfait, dit : « Alors 
teins-le-moi en vert ! » 11 demanda : « Qu'est-ce que 
la teinture verte? » 11 dit : « Alors en jaune ! » 11 ré- 
pondit : « Je ne connais pas cette teinture-là ! » Et 
Abou-Kir continua à lui énumérer les couleurs des 
diverses teintures, sans que le maître teinturier 
comprît de quoi il s'agissait. »Et comme Abou-Kir lui 
demandait si les autres teinturiers étaient aussi 
ignorants que lui, il lui répondit : « Nous sommes 
dans cette ville quarante teinturiers qui formons 
une corporation fermée à tous les autres habitants ; 
et notre art se transmet de père en fils, à la mort 
seulement de l'un de nous. Quant à employer une 
autre teinture que la bleue, cela nous ne l'avons 
jamais entendu ! » 

A ces paroles du teinturier, Abou-Kir dit : « Sa- 
che, ô maître du métier, que moi aussi je suis, 
teinturier et je sais teindre les étoffes non seule- 
ment en bleu, mais en une infinité de couleurs, 
que tu ne soupçonnes pas. Prends-moi donc à ton 
service, moyennant salaire, et je t'enseignerai tous, 
les détails de mon art, et tu pourras alors te glorifier 
de ton savoir devant toute la corporation des tein- 
turiers ! » 11 répondit : « Nous ne pouvons jamais ac- 
cepter d'étranger dans notre corporation et noire 
métier ! » Abou-Kir demanda: « Et si j'ouvrais pour 
mon propre compte une boutique de teinturier? » 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 23 

L'autre répondit: « Tu ne le pourras guère non 
plus ! » Alors Abou-Kir n'insista pas davantage, 
sortit de la boutique et alla trouver un second tein- 
turier, puis un troisième et un quatrième, et les au- 
tres teinturiers de la ville ; et tous le reçurent de 
même, et lui firent les mômes réponses, sans l'ac- 
cepter pas plus comme maître que comme apprenti. 
Et il alla conter sa plainte au cheikh-syndic de la 
corporation qui lui répondit : « Je n'y puis rien. No- 
tre coutume et nos traditions nous défendent d'ac- 
cepter un étranger parmi nous. » 

Devant cette réception, unanime dans le refus, de 
tous les teinturiers, Abou-Kir sentit son foie se gonfler 
de fureur, et il alla au palais et se présenta devant le 
roi de la ville et lui dit: «0 roi du temps, je suis étran- 
ger et de ma profession je suis teinturier, et je sais 
teindre les étoffes de quarante couleurs différentes... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-ONZIÈME NUIT 



Elle dit: 

»... et je sais teindre les étoffes de quarante cou- 
leurs différentes. Et pourtant il m'est arrivé telle et 
telle chose avec les teinturiers de cette ville qui ne 
savent teindre qu'en bleu. Moi, je puis donner à 



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24 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

une étoffe les couleurs et les nuances les plus char- 
mantes: le rouge avec ses divers, degrés, par exem- 
ple le rose et le jujube ; le vert avec ses divers de- 
grés, par exemple le vert-végétal, le vert-pistache, 
le vert-olive et le vert-aile de perruche ; le noir avec 
ses divers degrés, par exemple le noir-charbon, le 
noir-goudron, le noir-bleu de kohi; le j,aune aveè 
ses divers degrés, par exemple le jaune-cédrat, le 
jaune-orange, le jaune-limon et le jaune d'or, et bien 
d'autres couleurs extraordinaires ! Tout cela ! Et 
pourtant les teinturiers n'ont voulu de moi ni comme 
maître ni comme apprenti salarié ! » 

En entendant ces paroles d'Abou-Kir et cette énu- 
mération prodigieuse de couleurs dont il n'avait ja- 
mais ouï parler ni soupçonné l'existence, le roi s'é- 
merveilla et se trémoussa et s'écria : Ya Allah ! que 
c'est admirable ! » Puis il dit à Abou-Kir: « Si tu dis 
vrai, ô teinturier, et si vraiment tu peux avec ton 
art nous réjouir les yeux de tant de couleurs mer- 
veilleuses, tu n'as qu'à chasser tout souci et à tran- 
quilliser ton esprit. Je vais de suite t'ouvrir moi- 
môme une teinturerie, et te donner un gros capital 
en argent. Et tu n'as rien à redouter de ces gens de 
la corporation ; car si l'un d'eux par malheur s'avisait 
de te molester, je le ferais pendre à la porte de sa 
boutique ! » Et aussitôt il appela les architectes du 
palais et leur dit: « Accompagnez ce maître admira- 
ble, parcourez avec lui toute la ville, et, lorsqu'il 
aura trouvé un endroit à son goût, que ce soit une 
boutique, ou un khân, ou une maison, ou un jardin, 
chassez-en immédiatement le propriétaire, et bâtis- 
sez en toute hâte, sur l'emplacement, une grande 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'àBOU-SIR 25 

teinturerie avec quarante cuves de grande dimen- 
sion et quarante autres d'une moindre. dimension. 
Et, en toute chose, agissez suivant les indications de 
ce grand maître teinturier ; suivez ponctuellement 
ses ordres et prenez bien garde de faire mine de lui 
désobéir en quoi que ce soit ! » Puis le roi fit don à 
Abou-Kir d'une belle robe d'honneur et d'une bourse 
de mille dinars, en lui disant : « Dépense pour tes 
plaisirs cet argent, en attendant que soit prête la 
nouvelle teinturerie ! » Et il lui fit, en outre, cadeau 
de deux jeunes garçons pour le servir, et d'un mer- 
veilleux cheval harnaché d'une belle selle de velours 
bleu et d'une housse en soie de même couleur. De 
plus il mita sa disposition, pour qu'il l'habitât, une 
grande maison richement meublée par ses soins et 
desservie par un grand nombre d'esclaves. 

Aussi Abou-Kir, vêtu maintenant de brocart et 
monté sur son beau cheval, apparaissait-il brillant 
et majestueux tel un émir fils d'émir ! Et le lende- 
main il ne manqua pas, toujours monté sur son che- 
val et précédé de deux architectes et des deux jeunes 
garçons qui écartaient la foule sur son passage, de 
parcourir les rues et les souks à la recherche d'un 
emplacement où bâtir sa teinturerie. Et il finit par 
fixer son choix sur une immense boutique voûtée, 
située au milieu du souk, et dit: « Cet endroit-ci est 
excellent ! » Aussitôt les architectes et les esclaves 
chassèrent le propriétaire, et commencèrent aussitôt 
à démolir d'un côté et à bâtir de l'autre, et ils 
apportèrent un si grand zèle dans l'accomplissement 
de leur tâche, sous les ordres d' Abou-Kir à cheval 
qui leur disait : « Faites ici telle et telle chose et là 



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26 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

telle et telle autre chose ! » qu'en un rien de temps 
k ils terminèrent la construction d'une teinturerie qui 
n'avait pas sa pareille dans aucun endroit sur la 
terre. 

Alors le roi le fit appeler et lui dit: « Maintenant 
il ne s'agit plus que de faire marcher la teinturerie ; 
mais sans argent rien ne peut marcher. Voici donc, 
pour commencer, cinq mille dinars d'or comme pre- 
mière mise de fonds. Et me voici tout impatient de 
voir le résultat de ton art en teinturerie ! » Et Abou- 
Kir prit les cinq mille dinars, qu'il serra soigneuse- 
ment dans sa maison, et avec quelques drachmes, 
tant les ingrédients nécessaires étaient h bon compte 
et restaient invendus, il acheta chez un droguiste 
toutes les couleurs qui étaient entassées chez lui 
dans des sacs encore intacts, et les fit transporter 
dans sa teinturerie où il les prépara et les délaya 
savamment dans les grandes et les petites cuves... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-DOUZIÈME NUIT 



Elle dit : 

... et les délaya savamment dans les grandes et 
les petites cuves. 

Sur ces entrefaites, le roi lui envoya cinq cents 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 27 

pièces d'étoffes blanches en soie, en laine et en lin 
pour qu'il les teignît selon son art. Et Abou-Kir les 
teignit de différentes manières en leur donnant soit 
des couleurs pures de tout mélange, soit des couleurs 
composées, de telle façon qu'il n'y eût pas une seule 
étoffe qui ressemblât h l'autre; puis, pour les faire 
sécher, il les étendit sur des cordes qui partaient de 
sa boutique et allaient d'un bout de la rue à l'autre 
bout; et les étoffes colorées, en séchant, s'avivaient 
merveilleusement et produisaient sous le soleil un 
spectacle splendide. 

Lorsque les habitants de la ville virent cette chose 
si nouvelle pour eux, ils furent ébahis ; et les mar- 
chands fermèrent leurs boutiques pour accourir et 
mieux voir, et les femmes et les enfants poussaient 
des cris d'admiration, et les uns et les autres de- 
mandaient à Abou-Kir : « maître teinturier, quel 
est le nom de cette couleur-là ? » Et il leur répon- 
dait : « Ceci est du rouge grenat ! ceci est du vert 
d'huile ! ceci est du jaune cédrat ! » Et il leur nom- 
mait toutes les couleurs, au milieu des exclamations 
et des bras levés pour attester une admiration sans 
bornes. 

Mais soudain le roi, qui avait été averti que les 
étoffes étaient prêtes, déboucha à cheval au milieu 
du souk, précédé de ses coureurs qui écartaient la 
foule, et suivi de son escorte d'honneur. Et à la vue 
des étoffes chatoyantes de tant de couleurs sous la 
brise qui les faisait onduler dans l'air incandescent, 
il fut ravi à la limite du ravissement et resta immo- 
bile longtemps, sans respiration, avec les yeux tout 
blancs de dilatation. Et les chevaux eux-mêmes, loin 



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28 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

d ? être effrayés de ce spectacle inaccoutumé, ée mon- 
trèrent sensibles aux belles couleurs et, de même 
qu'ils caracolent au son des fibres et des clarinettes, 
ils se mirent à danser de côté, ivres de toute cette 
gloire qui trouait l'air et claquait au vent. 

Quant au roi, ne sachant comment honorer le 
teinturier, il fit descendre de cheval son grand-vizir 
et monter Abou-Kir à sa place, en le mettant Ht sa 
droite, et, ayant fait ramasser les étoffes, il reprit le 
chemin du palais où il combla Abou-Kir d'or, de 
présents et de privilèges. H fit ensuite tailler dans 
les étoffes colorées des robes pour lui, pour ses 
femmes et pour les grands du palais, et donner 
mille nouvelles pièces à Abou-Kir afin qu'il les lui 
teignît aussi merveilleusement; si bien, qu'au bout 
d'un certain temps, tous les émirs d'abord, puis tous 
les fonctionnaires eurent des robes colorées. Et les 
commandes affluèrent en quantité si considérable 
chez Abou-Kir, nommé teinturier en titre du roi, 
qu'il devint bientôt l'homme le plus riche de la ville; 
et les autres teinturiers, avec le chef de la corpora- 
tion en tête, vinrent lui faire des excuses pour leur 
conduite passée, et le prièrent de les employer chez 
lui comme-apprentis sans salaire. Mais il refusa leurs 
excuses et les renvoya honteusement. Et l'on ne 
voyait plus, à travers les rues et les souks, que des 
gens habillés d'étoffçs multicolores et fastueuses, 
teintes par Abou-Kir, le teinturier du roi. Et voilà 
pour lui ! 

Mais pour ce qui est d'Abou-Sir, le barbier, 
voici... 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'abOU-SIR 29 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE JUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-TREIZIÈME NUIT 



Elle dit : 

... mais pour ce qui est dWbou-Sir, le barbier, 
voici ! 

Une fois qu'il eut été dépouillé et délaissé par le 
teinturier, qui était parti après l'avoir enfermé dans 
le logement, il resta étendu à demi-mort pendant 
trois jours, au bout desquels le portier du khân finit 
par s'étonner de ne voir sortir aucun d'eux ; et il se 
dit : « Ils sont peut-être partis sans me payer le prix 
de location du logement ! Peut-être aussi sont-ils 
morts ! Ou encore peut-être c'est autre chose, je ne 
sais pas ! » Et il se dirigea vers la porte de leur lo- 
gement, et trouva la clef de bois dans le loquet 
fermé avec les deux crans ; et il entendit au dedans 
comme un faible gémissement. Alors il ouvrit la 
porte et entra et vit le barbier étendu sur la natte, 
jaune et méconnaissable ; et il lui demanda : « Qu'as- 
tu, mon frère, que je t'entends gémir de la sorte ? 
Et qu'est devenu ton compagnon? » Le pauvre bar- 
bier, d'une voix bien faible, répondit: « Allah seul le 
sait ! C'est aujourd'hui seulement que je suis par- 
venu à ouvrir les yeux. Je ne sais depuis quand je 
suis là ! Mais j'ai bien soif, et je te prie, ô mon frère, 



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30 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

de prendre la bourse qui est pendue à ma ceinture 
et de m'acheter quelque chose pour me soutenir. » 
Le portier retourna la ceinture dans tous les sens ; 
mais, n'y trouvant point d'argent, il comprit que 
l'autre compagnon l'avait volé, et dit au barbier : 
« Ne te préoccupe de rien, ô pauvre ! Allah traitera 
chacun selon ses œuvres! Moi je vais m'occuper de 
toi et te soigner avec mes yeux! » Et il se hâta d'aller 
lui préparer une soupe dont il lui remplit une 
•écuelle, et la lui apporta. Et il l'aida à l'avaler, et 
l'enveloppa d'une couverture de laine, et le fit trans- 
pirer. Et de la sorte il agit pendant deux mois, en 
prenant à sa charge tous les frais du barbier, si bien 
-qu'au bout de ce temps Allah octroya la guérison 
par son entremise. Et Abou-Sir put alors se lever 
et dit au bon portier : « Si jamais le Très-Haut m'en 
donne le pouvoir, je saurai te dédommager de tout 
ce que tu as dépensé pour moi, et reconnaître tes 
soins et tes bontés. Mais Allah seul serait capable 
de te rémunérer selon tes justes mérites, ô fils 
choisi ! » Le vieux portier du khân lui répondit : 
« Louanges à Allah pour ta guérison, mon frère ! 
Moi je n'ai agi de la sorte à ton égard que par le seul 
désir du visage d'Allah le Généreux! » Puis le bar- 
bier voulut lui baiser la main, mais il s'y refusa en 
protestant ; et ils se quittèrent en appelant l'un sur 
l'autre toutes les bénédictions d'Allah. 

Le barbier sortit donc du khân, chargé de son atti- 
rail ordinaire, et se mit à parcourir les souks. Or sa 
destinée l'attendait ce jour-là et le conduisit juste- 
ment devant la teinturerie d'Abou-Kir, où il vit une 
foule énorme qui regardait les étoffes colorées éten- 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 31 

dues sur les cordes devant la boutique, et s'émer- 
veillait et s'exclamait tumultueusement. Et il de- 
manda à l'un des spectateurs : « A qui appartient 
cette teinturerie ? Et pourquoi ce grand rassemble- 
ment ? » L'homme questionné répondit : « C'est la 
boutique du seigneur Abou-Kir, le teinturier du sul- 
tan ! C'est lui qui teint les étoffes avec les couleurs 
admirables que voilà, par des procédés extraordi- 
naires ! C'est un très grand savant dans l'art de la 
teinturerie ! » 

En entendant ces paroles, Abou-Sir se réjouit en 
son âme pour son ancien compagnon, et il pensa : 
« Louanges à Allah qui lui a ouvert les portes des 
richesses ! Tu as eu bien tort, ya Abou-Sir, de mal 
penser de ton ancien compagnon ! S'il t'a délaissé et 
oublié, c'est parce qu'il a été très occupé par son 
travail ! Et s'il t'a pris ta bourse, c'est parce qu'il 
n'avait rien entre les mains pour acheter des cou- 
leurs ! Mais tu vas voir maintenant, lorsqu'il t'aura 
reconnu, comme il va te recevoir avec cordialité en 
se souvenant des services que tu lui as autrefois 
rendus, et du bien que tu lui as fait quand il était 
dans le besoin ! Comme il va se réjouir de te re- 
voir ! » Puis le barbier réussit à se faufiler à travers 
la foule et à arriver devant l'entrée de la teinturerie. 
Et il regarda à l'intérieur. Et il vit Abou-Kir non- 
chalamment étendu sur un haut divan, appuyé contre 
une pile de coussins, et le bras droit sur un cous- 
sin et le bras gauche sur un coussin, et vêtu d'une 
robe semblable aux robes des rois, et devant lui 
quatre jeunes esclaves noirs et quatre jeunes escla- 
ves blancs somptueusement habillés ; et tel, il lui 



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32 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

apparaissait être aussi majestueux qu'un vizir et 
aussi grand qu'un sultan ! Et il vit les ouvriers, au 
nombre de dix, qui avaient la main à l'ouvrage, et 
exécutaient les ordres qu'il leur donnait du geste 
seulement. 

Alors Abou-Sir fit un pas de plus et s'arrêta juste 
devant Abou-Kir, en pensant : « J'attendrai qu'il 
abaisse ses yeux sur moi pour lui faire mon salam ! 
Peut-être même va-t-il me saluer le premier et se 
jeter à mon cou pour m'embrasser et me faire ses 
compliments de condoléances et me consoler ! » 

Or, à peine leurs regards se furent-ils rencontrés 
et l'œil fut-il tombé sur l'œil... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Or, à peine leurs regards se furent-ils rencon- 
trés et l'œil fut-il tombé sur l'œil, que le teinturier 
bondit en s écriant : « Ah ! scélérat, voleur, que de 
fois ne t'ai-je pas défendu de t'arrêter devant ma 
boutique ! Veux-tu donc ma ruine et mon déshon- 
neur ? Holà, vous autres ! arrêtez-le ! saisissez-le ! » 

Aussi les esclaves blancs et les noirs se précipitèrent 
sur le pauvre barbier, et le renversèrent et le piéti- 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'àBOU-SJR 33 

lièrent ; et le teinturier lui-môme se leva, prit un 
grand bâton et dit : « Etendez-le sur le ventre ! » Et 
il lui asséna sur le dos cent coups de bâton. Puis il 
dit : « Tournez-le sur le dos ! » Et il lui asséna sur 
le ventre cent autres coups de bâton. Après quoi il 
lui cria : « misérable gredin, ô traître ! Si jamais 
je te revois encore devant ma boutique, je t'enverrai 
chez le roi qui t'écorchera la peau et t'empalera de- 
vant la porte du palais ! Va-fcn ! Qu'Allah te mau- 
disse, ô visage de poix ! » Alors le pauvre barbier, 
bien humilié et endolori de ce traitement, et le 
cœur brisé et l'âme rabougrie, se traîna de là et re- 
prit le chemin du khân, en pleurant en silence, 
poursuivi par les huées de la foule ameutée contre 
lui et par les malédictions des admirateurs d\Abou- 
Kir le teinturier. 

Lorsqu'il fut arrivé à son logement, il s'étendit 
tout de son long sur la natte et se mit à réfléchir sur 
ce qu'il venait de subir de la part d'Abou-Kir ; et il 
passa toute la nuit, sans pouvoir fermer l'œil, tant 
il se sentait malheureux et endolori. Mais le matin, 
les traces des coups s'étant refroidies, il put se lever 
et sortir dans l'intention de prendre un bain au 
hammam, pour achever de se reposer, et se laver le 
corps, depuis le temps qu'il était resté malade sans 
faire ses ablutions. Il demanda donc à un passant : 
« Mon frère, quel est le chemin du hammam ? » 
L'homme répondit : « Le hammam ? Qu'est-ce que 
c'est que le hammam ? » Abou-Sir dit : « Mais c'est 
l'endroit où l'on va se laver et se faire enlever les 
saletés et les filaments que Ton a sur le corps ! C'est 
l'endroit le plus délicieux qui soit au monde ! » 



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34 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

L'homme répondit : « Alors va te plonger dans l'eau 
de la mer ! C'est là qu'on se baigne ! » Abou-Sir dit : 
« C'est un bain au hammam que je désire ! » L'autre 
répondit : « Nous ne savons point, nous autres, ce 
que tu veux dire par hammam. Quand nous voulons 
prendre un bain, nous allons à la mer ; et le roi lui- 
môme, quand il veut se laver, fait comme nous : il 
• va prendre un bain de mer ! » 

Lorsque Abou-Sir eut appris de la sorte que le 
hammam était chose inconnue pour les habitants de 
cette ville, et qu'il fut convaincu qu'ils ignoraient 
l'usage des bains chauds et des opérations du mas- 
sage, de l'enlèvement des filaments, et de l'épilation, 
il se dirigea vers le palais du roi et demanda une 
-audience qui lui fut accordée. Il entra donc chez le 
roi et, après avoir embrassé la terre entre ses mains 
et appelé sur lui les bénédictions, il lui dit : « roi 
du temps, je suis étranger, et barbier de ma profes- 
sion. Je sais également exercer d'autres métiers, sur- 
tout celui de chauffeur de hammam et de masseur, 
bien que dans mon pays chacune de ces professions 
soit exercée par des hommes différents qui ne font 
que cela toute leur vie. Et j'ai voulu aujourd'hui 
aller au hammam dans ta ville ; mais nul ne sut 
m'en indiquer le chemin, et nul ne comprit ce que 
signifiait le mot hammam ! Or il est bien étonnant 
qu'une ville aussi belle que la tienne soit dépourvue 
de hammams, alors qu'il n'y a rien au monde d'aussi 
excellent pour faire les délices et l'embellissement 
d'une ville ! En vérité, ô roi du temps, le hammam 
est un paradis sur la terre ! » A ces paroles, le roi 
fut extrêmement étonné et demanda : « Peux-tu 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'àBOU-SIR 35 

alors m'expliquer ce que c'est que ce hammam dont 
tu me parles? Car moi non plus je n'en ai jamais 
entendu parler. » Alors Abou-Sir dit : » Sache, ô 
roi, que le hammam est un bâtiment construit de 
telle et de telle manière, et Ton s'y baigne de telle et 
de telle façon, et l'on y éprouve telles et telles délices, 
car l'on y fait telles et telles choses ! » Et il raconta 
par le détail les qualités, les avantages et les plaisirs 
d'un hammam bien compris. Puis il ajouta : « Mais 
ma langue deviendrait plutôt poilue avant qu'elle 
te donnât une idée exacte d'un hammam et de ses 
joies. 11 faut expérimenter pour comprendre ! Et ta 
ville ne sera une ville vraiment parfaite que le jour 
où elle aura un hammam !» 

En entendant ces paroles d'Àbou-Sir, le roi se 
dilata d'aise et s'épanouit et s'écria: « Sois le bien- 
venu dans ma ville, ô fils des gens de bien... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-QUINZIÈME NUIT 



Elle dit : 

... le roi se dilata d'aise et s'épanouit et s'écria : 
« Sois le bienvenu dans ma ville, ô fils des gens de 
bien! » Et il le revêtit de ses propres mains d'une 
robe d'honneur qui n'avait pas sa pareille, et lui dit: 



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36 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

« Tout ce que tu voudras te sera accordé, et au delà ! 
Mais hâte-toi de construire le hammam, car mon 
impatience est grande de le voir et d'en jouir ! » Et il 
lui fit don d'un cheval magnifique, de deux nègres, 
de deux jeunes garçons, de quatre adolescentes et 
d'une maison splendide. Et il le traita encore plus 
généreusement qu'il ne l'avait fait pour le teintu- 
rier, et mit à sa disposition ses meilleurs architec- 
tes en leur disant : « Il faut que vous bâtissiez le 
hammam sur l'emplacement qu'il aura lui-môme 
choisi ! » Et Abou-Sir emmena les architectes, et 
parcourut avec eux toute la ville, et finit par trouver 
un emplacement qu'il jugea convenable, où il 
donna l'ordre de bâtir le hammam. Et, d'après ses 
indications, les architectes bâtirent un hammam qui 
n'avait pas son pareil dans le monde, et ils l'ornè- 
rent de dessins entrelacés et de marbres de diverses 
couleurs et d'ornements extraordinaires qui ravis- 
saient la raison. Et tout cela d'après les instructions 
d' Abou-Sir. Et lorsque la construction fut achevée, 
Abou-Sir fit faire le grand bassin du milieu en albâ- 
tre transparent, et les. deux autres bassins en mar- 
bres précieux. Puis il alla trouver le roi et lui dit : 
« Le hammam est prêt; mais il manque encore les 
accessoires et les fournitures ! » Et le roi lui donna 
dix mille dinars, qu'il se hâta d'utiliser pour acheter 
les divers accessoires et fournitures, tels que serviet- 
tes de lin et de soie, essences précieuses, parfums, 
encens, et le reste. Et il mit chaque chose à sa place, 
et n'épargna rien pour que tout fût à profusion. Puis 
il demanda au roi, pour l'aider dans son travail, dix 
aides vigoureux; et le roi lui donna à l'instant 



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HISTOIRE d'aBOU-RIR ET d'aBOU-SIR 37 

vingt jeunes garçons bien faits et beaux comme des 
lunes, qu'Abou-Sir se hâta d'initier à l'art du mas- 
sage et du lavage, en les massant et les lavant, et en 
leur faisant répéter les diverses expériences sur lui- 
même. Et lorsqu'ils furent devenus tout à fait experts 
dans Fart, il fixa enfin le jour de l'inauguration du 
hammam et en avisa le roi. 

Et ce jour-là Abou-Sir fit chauffer le hammam et 
l'eau des bassins, et brûler l'encens et les parfums 
dans les cassolettes, et marcher les eaux des fontai- 
nes avec un bruit si admirable que toute musique 
devenait vacarme à côté ! Quant au grand jet d'eau , 
du bassin central, c'était une merveille incompara- 
ble et qui, sans aucun doute, devait ravir les esprits 
en extase ! Et là dedans une propreté et une fraîcheur 
régnaient sur toute chose qui défiaient la candeur 
des lys et des jasmins. 

Aussi quand le roi, accompagné de ses vizirs et de 
ses émirs, eut franchi la grande porte du hammam, 
il fut agréablement affecté, quant à ses yeux et à son 
nez et à ses oreilles, par la décoration charmante du 
lieu et les parfums et la musique de l'eau dans les 
vasques des fontaines. Et, bien émerveillé, il de- 
manda: «Qu'est-ce cela?» Abou-Sir répondit: « C'est 
le hammam, cela ! Mais ce n'en est que l'entrée ! » Et 
il fit pénétrer le roi dans la première salle, et le fit 
monter sur l'estrade où il le déshabilla et l'enveloppa 
de serviettes depuis la tête jusqu'aux pieds, et lui 
passa aux pieds de hautes socques de bois, et l'in- 
troduisit dans la seconde salle où il le fit abondam- 
ment transpirer. Alors, aidé des jeunes garçons, il 
Jui frotta les membres au moyen de gants de crin et 

T. IX. 3 



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38 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

en fit sortir, sous forme de longs filaments sembla- 
bles à des vers, toute la saleté intérieure accumulée 
dans les pores de la peau; et il les montrait au roi 
qui s'en étonnait prodigieusement. Puis il le lava à 
grande eau et à grand renfort de savonnage, et le fit 
descendre ensuite dans la baignoire de marbre rem- 
plie d'eau parfumée à l'essence de roses, où il le 
laissa un certain temps pour ensuite l'en faire sortir 
et lui laver la tête avec de l'eau de roses et des essen- 
ces précieuses. Ensuite il lui teignit les ongles des 
mains et des pieds avec le henné, qui leur donna une 
couleur aurore. Et, durant ces préparatifs, Talocs et 
le nadd aromatique brûlaient autour d'eux et les 
pénétraient de suavité. 

Cela terminé, le roi se sentit devenir léger comme 
un oiseau et respirer de tous les éventails de son 
cœur ; et son corps était devenu si lisse et si ferme 
qu'en le touchant de la main il rendait un son har- 
monieux. Mais quel ne fut point son délice quand 
les jeunes garçons se mirent à lui masser les mem- 
bres avec une douceur et un rythme tels qu'il ^'ima- 
ginait être changé en luth ou en guitare ! Et il sen- 
tait une vigueur sans pareille l'animer, tellement 
qu'il fut sur le point de rugir coirçme un lion. Et il 
s'écria : « Par Allah ! de ma vie je ne me suis senti si 
vigoureux. Est-ce cela le hammam, ô maître bar- 
bier ? » Abou-Sir répondit : « C'est cela même, ô 
roi du temps ! » Il dit : « Par ma tête ! ma ville n'est 
devenue une ville que depuis la construction de 
ce hammam! » Et lorsque, après avoir été séché 
dans les serviettes imprégnées de musc, il eut re- 
monté sur l'estrade pour boire les sorbets prépa- 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 39 

rés à la neige hachée, il demanda à Abou-Sir... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-SEIZIÈME NUIT 



• Elle dit: 

... pour boire les sorbets à la neige hachée, il 
demanda à Abou-Sir : « Et combien estimes-tu que 
vaut un tel bain, et quel prix penses-tu faire payer? » 
Il répondit : « Le prix que fixera le roi! » Il dit : 
« Moi, je fixe un tel bain à mille dinars, pas moins ! » 
Et il fit compter mille dinars à Abou-Sir, et lui dit : 
« Et désormais tu feras payer mille dinars à chaque 
client qui viendra prendre un bain dans ton ham- 
mam ! » Mais Abou-Sir répondit : « Pardon, ô roi du 
temps ! Tous les gens ne sont pas égaux ! Les uns 
sont riches et les autres sont pauvres. Si donc je 
voulais prendre de chaque client mille dinars, le 
hammam ne ferait plus rien et fermerait, car il n'est 
pas au pouvoir du pauvre de payer pour un bain 
mille dinars ! » Le roi demanda : « Comment alors 
penses-tu faire? » Il répondit : « Pour ce qui est du 
prix, je le laisserai à la générosité du client ! Chacun 
de la sorte payera selon ses moyens et la générosité 
de son âme ! Et le pauvre ne donnera que ce qu'il 
pourra donner. Quant à ce prix de mille dinars, c'est 



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40 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

I9. un cadeau de roi ! » Et les émirs et les vizirs, en 
entendant ces paroles, approuvèrent grandement 
Abou-Sir et ajoutèrent : « 11 dit la vérité, ô roi du 
temps, et c'est là la justice! Car toi, ô notre bien- 
aimé, tu crois que tous les gens peuvent faire comme 
toi ! » Le roi dit : « C'est possible ! En tout cas cet 
homme est un étranger, un très pauvre, et le traiter 
avec largesse et générosité est notre devoir, d'autant 
plus qu'il dote notre ville de ce hammam dont de 
notre vie nous n'avons vu le pareil, et grâce auquel 
notre ville a acquis une importance et un éclat in- 
comparables. Mais du moment que vous me dites ne 
pouvoir point payer mille dinars le bain, je vous 
autorise à ne le lui payer cette fois chacun que cent 
dinars seulement et à lui donner en plus un jeune 
esclave, un nègre et une adolescente ! Et, dans l'ave- 
nir, puisqu'il le juge ainsi, vous lui paierez chacun 
ce à quoi vous inciteront vos moyens et la générosité 
de votre âme ! » Ils répondirent: « Certes ! nous le 
voulons bien ! » Et lorsqu'ils eurent pris leur bain 
au hammam, ce jour-là, il payèrent chacun à Abou- 
Sir cent dinars d'or, un jeune esclave blanc, un nègre 
et une adolescente. Or, comme le nombre des émirs 
et des grands qui avaient pris leur bain, après le roi, 
montait à quatre cents, Abou-Sir reçut quarante 
mille dinars, quarante jeunes garçons blancs, qua- 
rante nègres et quarante adolescentes, et, de la part 
du roi, dix mille dinars, dix jeunes garçons blancs, 
dix jeunes nègres .et dix adolescentes comme des 
lunes. 

Lorsque Abou-Sir reçut tout cet or et ces ca- 
deaux, il s'avança et, après avoir embrassé la terre 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 41 

entre les mains du roi, dit : « roi fortuné, ô vi- 
sage de bon augure, ô souverain aux idées justes et 
pleines d'équité,. quel est l'endroit qui va pouvoir 
me loger, avec cette armée entière de jeunes garçons 
blancs, de nègres et d'adolescentes ? » Le roi répon- 
dit : « Moi je t'ai fait donner tout cela pour te ren- 
dre bien riche ; car j'ai pensé que peut-être tu son- 
geras un jour à retourner dans ta' patrie près de ta 
famille chérie, souhaitant la revoir; et alors tu 
pourras partir de chez nous avec assez de richesses 
pour vivre chez toi avec les tiens à l'abri du besoin ! » 
Il répondit : « O roi du temps, qu'Allah te conserve 
prospère ! mais tous ces esclaves c'est bon pour les 
rois, et non pour moi qui n'ai guère besoin de tout 
cela pouf manger le pain et le fromage avec ma fa- 
mille ! Comment vais-je faire pour nourrir et ha- 
biller cette armée de jeunes blancs, de jeunes noirs 
et d'adolescentes ? Par Allah ! ils auront vite fait 
de manger avec leurs jeunes dents tout mon gain 
et moi après mon gain ! » Le roi se mit à rire et 
dit : « Par ma vie, tu dis vrai ! Ils sont devenus une 
puissante armée ; et à toi seul tu ne pourras guère 
arriver à les satisfaire par n'importe quel endroit ! 
Veux-tu donc me les vendre, pour t'en débarrasser, 
chacun à cent dinars ? » Abou-Sir répondit : « Je te 
les vends à ce prix ! » Aussitôt le roi fit appeler son 
trésorier qui versa intégralement h Abou-Sir le prix 
des cent cinquante esclaves ; et le roi, h son tour, 
renvoya tous ces esclaves chacun à son ancien maî- 
tre, comme cadeau. Et Abou-Sir remercia le roi 
pour ses bontés, et lui dit : « Qu'Allah te repose 
l'âme comme tu m'as reposé l'àme en me sauvant 



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42 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

d'entre les dents terribles de ces jeunes ghouls 
gloutons qu'Allah seul pourrait rassasier ! » Et le roi 
se mit à rire de ces paroles, et se montra encore très 
généreux à l'égard d'Abou-Sir ; puis, suivi des 
grands de son royaume, il sortit du hammam et 
rentra dans son palais. 

Quant à Abou-Sir, il passa cette nuit-là dans sa 
maison à serrer l'or dans des sacs et à cacheter cha- 
que suc bien soigneusement. Et, pour son train de 
maison, il avait vingt nègres, vingt jeunes garçons 
et quatre adolescentes... 
t 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIEME NUIT 



Elle dit: 

... vingt nègres, vingt jeunes garçons et quatre 
adolescentes. 

Le lendemain, Abou-Sir fit crier dans toute la ville 
par les crieurs publics : « créatures d'Allah, ac- 
courez tous prendre un bain au hammam du sultan ! 
Pendant trois jours on ne paiera pas !» Et il y eut 
une foule énorme qui, durant trois jours, se préci- 
pita prendre pour rien un bain au hammam nommé 
Hammam du Sultan. Mais dès le matin du qua- 
trième jour Abou-Sir s'installa lui-même derrière la 



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HISTOIRE D AltOU-KlR ET d'aBOU-SIR 43 

caisse, à la porte du hammam, et se mit à percevoir 
le prix des entrées qui fut laissé à la bonne volonté 
de chacun, à sa sortie du bain. Et, le soir venu, Abou- 
Sir avait encaissé des clients une recette de la con- 
tenance de la caisse, avec l'assentiment d'Allah 
(qu'il soit exalté !) Et il commença de la sorte h 
amonceler les tas d'or que lui accumulait sa desti- 
née. 

Tout cela ! Et, la reine, qui avait entendu parler de 
ces bains avec enthousiasme par le roi son époux, 
résolut d'en prendre un comme essai d'abord. Et 
elle lit prévenir de son intention Abou-Sir qui, pour 
lui plaire et acquérir également la clientèle des fem- 
mes, consacra désormais la matinée aux bains des 
hommes et l'après-midi aux bains des femmes. Et 
il se tenait lui-môme le matin derrière la caisse, 
pour les recettes, tandis que l'après-midi il char- 
geait de ce soin une intendante nommée par lui à 
cette charge-là. Aussi, lorsque la reine fut entrée au 
hammam et qu'elle eut expérimenté sur elle-même 
les effets délicieux de ces bains selon la nouvelle 
manière, elle fut si charmée qu'elle résolut d'y re- 
venir tous les vendredis après-midi, et ne se montra 
pas à l'égard d' Abou-Sir moins libérale que le roi, 
qui avait pris l'habitude d'y retourner tous les ven- 
dredis dans la matinée, en payant chaque fois mille 
dinars d'or, sans préjudice des cadeaux. 

Ainsi Abou-Sir s'acheminait-il plus profondément 
dans les chemins des richesses, des honneurs et de 
la gloire ! Mais il ne se montra pas, pour cela, moins 
modeste ou moins honnête, au contraire ! Il conti- 
nua, comme par le passé, à se montrer affable, sou- 



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44 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

riant et plein de bonnes manières à l'égard des 
clients, et généreux à l'égard des pauvres gens dont 
il ne voulait jamais accepter d'argent. Et cette gé- 
nérosité fut d'ailleurs pour lui la cause de son salut, 
comme il sera prouvé dans le courant de cette his- 
toire. Mais, dès maintenant, que Ton sache bien que 
ce salut lui viendra par l'entremise d'un capitaine 
marin qui, un jour, se trouva à court d'argent et 
put néanmoins prendre un bain tout à fait excellent, 
sans frais aucunement ! Et comme, en outre, il 
avait été rafraîchi de sorbets et accompagné jusqu'à 
la porte avec tous les égards possibles par Abou-Sir 
en personne, il se mit dès lors à réfléchir sur les 
moyens de prouver sa gratitude à Abou-Sir, soit par 
quelque cadeau soit autrement ! Et cette occasion il 
ne tarda pas à la trouver. Et voilà pour le capitaine 
marin ! 

Quant au teinturier Abou-Kir, il finit par enten- 
dre parler de ce hammam extraordinaire dont s'en- 
tretenait avec admiration toute la ville, en disant : 
« Cçrtes! c'est le paradis en ce monde! » Et il réso- 
lut d'aller expérimenter par lui-même les délices de 
ce paradis, dont il ignorait encore le nom du gar- 
dien. 11 se vêtifdonc de ses plus beaux habits, monta 
sur une mule richement harnachée, se lit précéder 
et suivre par des esclaves armés de longs bâtons, et 
se dirigea vers le hammam. Arrivé à la porte, il 
sentit l'odeur du bois d'aloès et le parfum du nadd ; 
et il vit la multitude des gens qui entraient et qui 
sortaient, et ceux qui étaient assis sur les bancs à 
attendre leur tour, fussent-ils d'entre les grands no- 
tables, où d'entre les plus pauvres des pauvres, ou les 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'aBOC-SIR 45 

plus petits des petits. Il entra alors dans le vesti- 
bule, et aperçut son ancien compagnon Abou-Sir 
assis derrière la caisse, dodu, frais et souriant. Et il 
eut même quelque peine à le reconnaître, tant les 
anciennes cavités de son visage étaient maintenant 
remplies d'une graisse de bonne nature, et tant son 
teint était brillant et sa mine avantagée de beau- 
coup ! A cette vue, le teinturier, bien que surpris et 
bouleversé, feignit une grande joie et, avec une im- 
pudence extrême, il s'avança vers Abou-Sir, qui 
déjà s'était levé en son honneur, et lui dit d'un ton 
plein d'amical reproche: « Hé quoi, ya Abou-Sir! 
Est-ce là la conduite d'un ami et le procédé d'un 
homme qui connaît les bonnes manières et la galan- 
terie? Tu sais que je suis devenu le teinturier en 
titre du roi et un des personnages les plus riches et 
les plus importants de la ville, et tu ne viens jamais 
me voir ni prendre de mes nouvelles! Et tu ne te 
demandes môme pas : « Qu'est donc devenu mon 
ancien camarade Abou-Kir ? » Et moi j'ai eu beau 
te demander partout et envoyer de tous les côtés 
mes esclaves à ta recherche, dans les khâns et les 
boutiques, nul n'a pu me renseigner à ton sujet ni 
me mettre sur tes traces ! » A ces paroles, Abou-Sir 
hocha la tête avec une grande tristesse, et répondit : 
« Ya Abou-Kir, tu oublies donc le traitement que tu 
m'as fait subir, quand je suis venu à toi, et les coups 
que tu m'as donnés et l'opprobre dont tu m'as cou- 
vert devant les gens en m'appclant voleur, traître et 
misérable ? » Et Abou-Kir se montra bien formalisé 
et s'écria : « Que dis-tu là? Serait-ce toi cet homme 
que j'ai battu?» Il répondit: « Mais oui, c'était 



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46 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

moi ! » Abou-Kir alors se mit à jurer mille serments 
qu'il ne l'avait pas reconnu, en disant : « Certes ! 
je t'ai confondu avec un autre, avec un voleur qui 
avait déjà essayé maintes fois de dérober mes étof- 
fes ! Tu étais si maigre et si jaune qu'il m'a été im- 
possible de te reconnaître ! » Puis il se mit à regret- 
ter son acte, à se frapper les mains Tune contre 
l'autre, disant : « 11 n'y a de recours et de puissance 
qu'en Allah le Glorieux, l'Exalté ! Comment ai-je 
pu me tromper de la sorte ! Mais aussi la faute n'est- 
elle pas surtout à toi qui, m'ayant le premier re- 
connu, ne t'es pas nommé devant moi, en me di- 
sant : « Je suis Tel ! » d'autant plus que ce jour 
j'étais tout à fait distrait et hors de moi de toute la 
besogne dont j'étais surchargé! Je te te prie donc, 
par Allah sur toi, ô mon frère, de me pardonner et 
d'oublier cette chose-là qui était écrite dans notre 
destinée ! » Abou-Sir répondit : « Qu'Allah te par- 
donne, ô mon compagnon, c'était là, en effet, l'arrêt 
secret du destin ; et la réparation est sur Allah ! » 
Le teinturier dit : « Pardonne-moi tout à fait ! » Il 
répondit : « Qu'Allah libère donc ta conscience 
comme je te libère ! Que pouvons-nous contrôles 
arrêts rendus du fond de l'éternité? Entre donc au 
hammam, enlève tes habits et prends un bain qui 
te soit plein de délices et de rafraîchissement... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 47 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME NUIT 



Elle dît : 

»... et prends un bain qui te soit plein de délices 
et de rafraîchissement ! » Et Abou-Kir lui demanda : 
« Et d où t'est venue cette félicité ? » 11 répondit : 
« Celui qui t'a ouvert les portes de la prospérité me 
les a ouvertes également ! » Et il lui raconta son his- 
toire depuis le jour où il avait reçu la bastonnade 
par ses ordres. Mais il n'y a aucune utilité à la répé- 
ter. Et Abou-Kir lui dit : « Ma joie est extrême 
d'apprendre la faveur dont tu jouis auprès du roi. 
Je vais m'employer de façon à ce que cette faveur 
augmente encore, en racontant au roi que tu es 
mon ami de toujours. » Mais l'ancien barbier répon- 
dit : « A quoi bon l'intervention des créatures dans 
les arrêts du destin ? Allah seul tient dans ses mains 
les faveurs et les disgrâces ! Quant h toi, hâte-toi de 
te déshabiller et d'entrer au hammam jouir des 
bienfaits de l'eau et de la propreté ! » Et il le con- 
duisit lui-môme dans la salle réservée et, de ses 
propres mains, il le frotta, le savonna, le massa et le 
travailla jusqu'à la fin, ne voulant laisser ce soin à 
aucun de ses aides. Puis il le fit monter sur l'estrade 
de la salle fraîche, et lui servit lui-même les sorbets 
et les réconfortants, et cela avec tant d'égards que 



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48 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tous les clients ordinaires étaient ébahis de voir 
Abou-Sir en personne remplir cet office et rendre ces 
honneurs exceptionnels au teinturier, alors que 
d'ordinaire le roi seul en bénéficiait. 

Lorsque vint le moment de partir, Abou-Kir vou- 
lut offrir quelque argent à Abou-Sir que celui- 
ci se garda bien d'accepter, disant : « N'as-tu pas 
honte de nTofTrir de l'argent, alors que je suis ton 
camarade, et qu'il n'y a aucune différence entre 
nous ? » Abou-Kir dit : « Soit ! mais, en retour, 
laisse-moi te donner un conseil qui te sera d'une 
grande utilité. Ce hammam est admirable, mais 
pour qu'il soit tout à fait merveilleux il lui manque 
encore une chose ! » Abou-Sir demanda : « Et quelle 
est-elle ? » Il dit : « La pâte épilatoire ! J'ai, en effet, 
remarqué qu'une fois que tu avais fini de raser la 
tête de tes clients, tu te servais, pour les poils des 
autres parties du corps, du rasoir également ou de la 
pince à poils. Or rien ne vaut la pâte épilatoire dont 
je connais la recette et que je vais te donner pour 
rien ! » Abou-Sir répondit : « Certes ! tu as raison, 
ô mon camarade. Je ne demande pas mieux que 
d'apprendre de toi la recette de la meilleure pâte 
épilatoire ! » Abou-Sir dit : « Voici ! Prends de l'ar- 
senic jaune et de la chaux vive, pétris-les ensemble 
en y ajoutant un peu d'huile, mélange-les d'un peu 
de musc pour en enlever l'odeur désagréable, et 
renferme la pâte ainsi obtenue dans un pot en terre 
cuite, pour t'en servir au moment du besoin. Et je 
te réponds du succès de l'opération, surtout quand le 
roi verra ses poils tomber comme par enchantement, 
sans heurt ni frottement, et que sa peau lui apparaî- 



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HISTOIRE D'ABOU-KIR ET d'àBOU-SIR 49 

tra toute blanche en dessous ! » Et Abou-Kir, ayant 
ainsi livré cette recette à son ancien compagnon, 
sortit du hammam et se dirigea en toute hâte vers le 
palais. 

Lorsqu'il arriva devant le roi et qu'il eut présenté 
ses hommages entre ses mains, il lui dit : « Je viens 
chez toi en conseiller, ô roi du temps ! » Le roi dit : 
« Et quel conseil m'apportes-tu? » Il répondit : 
« Louanges à Allah qui t'a sauvegardé jusqu'au- 
jourd'hui des mains malfaisantes de ce méchant, de 
cet ennemi du trône et de la religion, de cet Abou- 
Sir maître du hammam ! » Le roi, bien étonné, 
demanda : « De quoi s'agit-il ? » Il dit : « Sache, ô 
roi du temps, que si par malheur tu entrais encore 
une fois dans le hammam, tu serais perdu sans 
recours ! » Il dit : « Et comment cela ? » Abou-Kir, 
avec des yeux pleins de terreur menteuse et un 
large geste d'épouvantement, souffla : « Par le poi- 
son ! Il a préparé à ton intention une pâte composée 
d'arsenic jaune et de chaux vive qui, placée rien que 
sur les poils de la peau, les brûle comme le feu. Et il 
te proposera sa pâte en te disant : |« Rien ne vaut 
cette pâte pour faire tomber les poils du derrière, 
avec confort et sans heurt pour le derrière ! » Et il 
appliquera la pâte sur le derrière de notre roi, et il 
le fera mourir empoisonné par cette voie-là, qui est 
la plus douloureuse d'entre toutes les voies ! Car ce 
maître du hammam n'est autre chose qu'un espion 
soudoyé par le roi des chrétiens pour arracher de 
cette façon-là l'àme de notre roi ! Et moi je me suis 
hâté de venir t'en aviser, car tes bienfaits sont sur 
moi ! » 



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50 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

En entendant ces paroles du teinturier Abou-Kir, 
le roi sentit une terreur intense l'envahir, et tellement 
qu'il en frissonna et que son cul se rétracta comme 
s'il était déjà travaillé par le poison brûlant. Et il 
dit au teinturier : « Je vais tout de suite aller au ham-* 
mam avec mon grand-vizir pour contrôler ton dire. 
Mais d'ici là garde soigneusement le secret de la 
chose ! » Et il emmena son grand-vizir et s'en alla 
avec lui au hammam. 

Là, comme d'habitude, Abou-Sir introduisit le roi 
dans la salle réservée et voulut le frictionner et le 
laver ; mais le roi lui dit : « Commence d'abord par 
mon grand-vizir ! » Et il se tourna vers le grand- 
vizir et lui dit : « Étends-toi ! » Et le grand-vizir, qui 
était bien dodu, et poilu comme uji vieux bouc, 
répondit par l'ouïe et l'obéissance, s'étendit sur le 
marbre et se laissa frotter, savonner et laver d'impor- 
tance. Après quoi Abou-Sir dit au roi : « roi du 
temps, j'ai trouvé une drogue qui possède de telles 
vertus épilatoires que tout rasoir devient superQu 
pour les poils d'en bas ! » Le roi dit : « Essaie cette 
drogue sur les poils d'en bas de mon grand-vizir... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA QUATRE CENT QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit ; 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 51 

»... Essaie cette drogue sur les poils d'en bas de 
mon grand vizir ! » Et Abou-Sir prit le pot de terre 
cuite, en tira un morceau gros comme une amande 
de la pâte en question, et l'étendit sur le haut du 
bas ventre du grand- vizir, simplement comme essai. 
Et l'effet épilatoire de la drogue fut si prodigieux, 
que le roi ne douta plus que ce ne fût là un redouta- 
ble poison ; et, gonllé de fureur à ce spectacle, il se 
tourna vers les garçons du hammam et leur cria : 
« Arrêtez ce misérable ! » et il leur montra du doigt 
Abou-Sir que le saisissement avait rendu muet et 
comme hébété. Puis le roi et le vizir s'habillèrent en 
toute hâte, firent livrer Abou-Sir aux gardes du 
dehors, et rentrèrent au palais. 

Là le roi fit appeler son capitaine du port et des 
navires, et hji dit : « Tu vas femparer du traître 
appelé Abou-Sir, et prendre un sac rempli de chaux 
vive dans lequel tu l'enfermeras, et tu iras jeter le 
tout dans la mer, sous les fenêtres de mon palais. 
Et, de la sorte, ce misérable mourra de deux morts à 
à la fois, par noyade et par combustion ! » Le capi- 
taine répondit : « J'écoute et j'obéis ! » 

Or, justement, le capitaine du port et des navires 
était le capitaine marin qui avait été autrefois l'o- 
bligé d' Abou-Sir. Il se hâta donc d'aller trouver 
Abou-Sir dans le cachot, et l'en tira pour l'embar- 
quer sur un petit vaisseau et le conduire à une petite 
île située non loin de la ville, et où il put enfin lui 
parler librement. 11 lui demanda : « Tel! je n'ou- 
blie point les égards que tu as eus pour moi, et je 
veux te rendre le bien pour le bien. Raconte-moi 
donc ton affaire avec le roi, et le crime que tu as 



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52 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

commis pour perdre ses faveurs et mériter la mort 
cruelle à laquelle il t'a condamné ! » Abou-Sir ré- 
pondit : « Par Allah ! ô mon frère, je jure que je 
suis innocent de toute faute, et que je n'ai jamais 
rien fait qui ait mérité un pareil châtiment ! » Le 
capitaine dit : « Alors tu dois avoir sûrement des 
ennemis qui t'ont nui dans l'esprit du roi ! Car tout 
homme qui est en vue par un bonheur trop appa- 
rent et par les faveurs du destin, f a toujours des en- 
vieux et des jaloux ! Mais ne crains rien ! Ici, dans 
cette île, tu es en sécurité. Sois donc le bienvenu et 
tranquillise-toi. Tu passeras ton temps à pêcher, 
jusqu'à ce que je puisse te faire partir pour ton pays. 
Maintenant je vais faire devant le roi le simulacre 
de ta mort ! » Et Abou-Sir baisa la main du capitaine 
marin qui le quitta pour aller aussitôt prendre un 
gros sac rempli. de chaux vive et s'avancer vers le 
palais du roi jusque sous les fenêtres qui regardaient 
la mer. 

Le roi précisément était accoudé h attendre l'exé- 
cution de son ordre ; et le capitaine, arrivé sous les 
fenêtres, leva ses regards pour recevoir du roi le 
signal de l'exécution. Et le roi étendit le bras hors 
de la fenêtre, et du doigt il fit signe de jeter le sac à 
la mer. Et cela fut immédiatement exécuté. Mais au 
même moment le roi, qui avait fait avec la main un 
geste trop brusque, laissa tomber dans l'eau un 
anneau d'or qui lui était aussi précieux que son âme. 

En effet, cet anneau tombé dans la mer était un 
anneau talismanique enchanté, dont dépendaient 
l'autorité et la puissance du roi, et qui servait de 
frein pour maintenir en respect le peuple et l'ar- 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 53 

mée ; car lorsque le roi voulait donner l'ordre d'exé- 
cuter un coupa.ble, il n'avait qu'à lever la main au 
doigt de laquelle se trouvait l'anneau, et il en jail- 
lissait aussitôt un éclair subit qui renversait à terre 
le coupable raide mort, en lui faisant sauter la tête 
d'entre les épaules ! 

Aussi, quand le roi vit de la sorte tomber son an- 
neau dans la mer, il ne voulut en parler à qui que 
ce fût et garda le plus profond secret sur sa perte ; 
sans quoi il lui eût été impossible de tenir plus long- 
temps ses sujets dans la crainte et l'obéissance. Et 
voilà pour le roi ! 

Quant à Abou-Sir, une fois seul dans l'île, il prit 
le iilet de pèche que lui avait donné le capitaine 
marin, et, pour distraire ses torturantes pensées et 
chercher sa nourriture, il se mit à pêcher dans la 
mer. Et, après avpir jeté son filet et attendu un mo- 
ment, il le retira et le trouva plein de poissons de 
toutes les couleurs et de toutes les grosseurs. Et il 
se dit : « Par Allah ! voilà longtemps déjà que je n'ai 
point mangé de poisson ! Je vais en prendre un et le 
donner aux deux garçons de cuisine dont m'a parlé 
le capitaine, afin qu'ils me le fassent cuire à l'huile. » 
En effet, le capitaine du port et des navires avait 
également charge de pourvoir, tous les jours, de pois- 
son frais la cuisine du roi ; et, ce jour-là, comme il 
n'avait pu veiller lui-même à la pêche du poisson, il 
avait chargé Abou-Sir de ce soin, et lui avait parlé 
de deux garçons cuisiniers qui viendraient afin qu'il 
leur livrât le poisson péché et destiné au roi. Et 
Abou-Sir fut favorisé de cette pêche nombreuse, dès 
le premier coup de filet. Il commença donc, avant de 

T. IX. 4 



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54 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

livrer sa pèche aux deux: garçons qui allaient venir, 
par choisir pour lui-même le poisson le plus gros 
et le plus beau ; il tira ensuite de sa ceinture le 
grand couteau qui y était enfoncé, et le passa d'outre 
en outre dans les branchies du poisson qui frétillait. 
Mais il ne fut pas peu surpris en voyant sortir, ap- 
pendu à la pointe du couteau, un anneau d'or, avalé 
sans doute par le poisson ! 

A cette vue, Àbou-Sir, bien qu'il ignorât les ver- 
tus redoutables de cet anneau talisiùanique, qui 
était précisément celui tombé du doigt du roi dans la 
mer... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENTIÈME NUIT 



Elle dit : 

... A cette vue, Abou-Sir, bien qu'il ignorât les 
vertus redoutables de cet anneau talismanique, qui 
était précisément celui tombé du doigt du roi dans la 
mer, et sans attacher une grande importance à la 
chose, prit cet anneau qui lui revenait de droit, et le 
passa à son propre doigt. 

A ce moment arrivèrent les deux garçons pour- 
voyeurs de la cuisine du roi, et ils lui dirent : « 
pêcheur, peux-tu nous dire ce qu'est devenu le capi- 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 55 

taine du port qui nous livre chaque jour le poisson 
destiné au roi ? Il y a déjà longtemps que nous atten- 
dons son retour ! De quel côté s'est-il dirigé ? » 
Abou-Sir répondit, en étendant la main de leurcôté : 
« C'est de ce côté-là qu'il est parti ! » Mais au môme 
moment les deux têtes des garçons de cuisine sautè- 
rent d'entre leurs épaules et roulèrent avec leurs 
propriétaires sur le sol ! 

C'était l'éclair lancé par l'anneau porté par Abou- 
Sir qui venait de tuer les deux garçons pour- 
voyeurs. 

En voyant les deux garçons tomber ainsi privés 
de vie, Abou-Sir se demanda : « Qui a bien pu faire 
sauter delà sorte la tête de ces deux-là?» Et il re- 
garda de tous côtés autour de lui, dans les airs et à 
ses pieds; et il commençait à trembler de terreur en 
songeant à la puissance cachée des genn malfaisants, 
quand il vit revenir le capitaine marin. Et celui-ci, du 
plus loin qu il le vit, aperçut en même temps les 
deux corps inertes sur le sol avec, à leur côté, leurs 
têtes respectives, et l'anneau porté par Abou-Sir, qui 
brillait sous le soleil. Et il comprit d'un coup d'œil 
ce qui venait de se passer. Aussi se hâta-t-il de lui 
crier, en se garant: « mon frère, ne bouge pas ta 
main qui porte l'anneau, ou je suis tué ! Ne la bouge 
pas, de grâce ! » 

En entendant ces paroles, qui achevèrent de le sur- 
prendre et de le rendre perplexe, Abou-Sir s'immo- 
bilisa tout à fait malgré le désir qu'il avait de courir 
à la rencontre du capitaine marin, lequel, arrivé 
près de lui, se jeta à son cou et dit : « Tout homme 
porte sa destinée attachée à son cou. La tienne est 



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56 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

supérieure de beaucoup à celle du roi ! Mais ra- 
conte-moi comment t'est venu cet anneau, et moi je 
te dirai ensuite ses vertus ! » Et Abou-Sir raconta 
au capitaine marin toute l'histoire, qu'il est inutile 
de répéter. Et à son tour le capitaine, émerveillé, 
lui narra les vertus redoutables de l'anneau, et 
ajouta : « Maintenant ta vie est sauve et celle du roi 
est en danger. Tu peux sans crainte m'accompagner 
à la ville, et faire tomber, d'un signe de ton doigt 
porteur de l'anneau, les têtes de tes ennemis et faire 
sauter celle du roi d'entre ses épaules ! » Et il fit 
embarquer Abou-Sir avec lui sur te petit vaisseau et, 
l'ayant ramené en ville, le conduisit au palais de- 
vant le roi. 

A ce moment, le roi tenait son diwân et était en- 
touré de la foule de ses vizirs, de ses émirs et de ses 
conseillers ; et bien qu'il fût bourré de soucis et de 
rage jusqu'au nez, à cause de la perte de son an- 
neau, il n'osait divulguer la chose ni faire faire des 
recherches dans la mer pour le retrouver, de peur 
de voir les ennemis du trône se réjouir de sa cala- 
mité ! Mais lorsqu'il vit entrer Abou-Sir, il n'eut plus 
aucun doute sur sa perte complotée, et s'écria : « Ah! 
misérable, comment as-tu fait pour revenir du fond 
de la mer et échapper à la mort par noyade et par 
combustion ! » Abou-Sir répondit : « roi du temps, 
Allah est le plus grand ! » Et il raconta au roi com- 
ment il avait été sauvé par le capitaine marin, par 
reconnaissance de sa part pour un bain gratuit, 
comment il avait trouvé l'anneau et comment, sans 
connaître la puissance de cet anneau, il avait causé 
la mort de deux garçons pourvoyeurs. Puis il ajouta : 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'aBOU-SIR 57 

« Et maintenant, ô roi, je viens te rendre cet anneau, 
par gratitude pour tes bienfaits sur moi, et pour te 
démontrer que si j'étais'un criminel dans l'âme je 
me serais déjà servi de cet anneau pour exterminer 
mes ennemis et tuer leur roi ! Et je te supplie, en 
retour, d'examiner plus attentivement le crime que 
j'ignore et pour lequel tu m'as condamné, et de me 
faire périr dans les tortures si je suis reconnu vrai- 
ment criminel ! » Et, en disant ces paroles, Abou-Sir 
retira l'anneau de son doigt et le remit au roi qui se 
hâta de le passer au sien, en respirant d'aise et de 
contentement, et en sentant son âme rentrer dans 
son corps. Il se leva alors sur ses pieds et jeta ses 
bras autour du cou d'Abou-Sir, en lui disant : « O 
homme, certes ! tu es la fleur de choix d'entre les 
gens bien nés ! Je te prie de ne point me blâmer 
trop, et de me pardonner le mal que je t'ai fait et le 
dommage que je t'ai causé. En vérité, un autre que 
toi ne m'aurait jamais rendu cet anneau ! » Le bar- 
bier répondit : « O roi du temps, si vraiment tu sou- 
haites que je libère ta conscience, tu n'as qu'à me 
dire enfin le crime qui m'est attribué et qui m'a 
valu ta colère et ton ressentiment ! » Le roi dit : 
Ouallah ! à quoi bon ? Je suis maintenant sûr que 
tu as été accusé à faux. Mais du moment que tu dé- 
sires savoir le crime que l'on t'a attribué, voici ! Le 
teinturier Abou-Kir ma dit de toi telle et telle 
chose ! » Et il lui raconta tout ce dont l'avait accusé 
le teinturier, au sujet de la pâte épilatoire expéri- 
mentée d'ailleurs sur le haut des poils du bas du 
grand- vizir... 



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58 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et se tut discrètement: 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT UNIÈME NUIT 



Elle dit : 

... la pâte épilatoire expérimentée d'ailleurs sur le 
haut des poils du bas du grand-vizir ! » Et Abou- 
Sir, les larmes aux yeux, répondit : « Ouallah ! 
6 roi du temps, moi je ne connais point le roi des 
Nazaréens, et de ma vie je n'ai foulé le sol du pays 
des Nazaréens. Mais la vérité, la voici ! » Et il ra- 
conta au roi comment le teinturier et lui s'étaient 
engagés par serment, après lecture delà Fatihadu 
Livre, de s'entr'aider mutuellement, comment ils 
étaient partis ensemble, et toutes les ruses et tous 
les tours que lui avait joués le teinturier, y compris 
le traitement de la bastonnade qu'il lui avait fait su- 
bir, et la recette de la pâte épilatoire qu'il lui avait 
lui-même donnée. Et il ajouta : « En tout cas, ô roi, 
cette pâte épilatoire, appliquée sur la peau, est une 
chose infiniment excellente ; et elle ne devient poi- 
son que si on l'avale. Dans mon pays les hommes et 
les femmes ne se servent que de cela, au lieu du ra- 
soir, pour se faire tomber en tout confort leurs poils 
du bas ! Quand aux tours qu'il m'a joués et au trai- 
tement qu'il m'a fait subir, le roi n'aura qu'à faire 
appeler le portier du khàn et les apprentis de la 



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HISTOIRE d'aBOU-KIR ET d'àBOU-SIR i>9 

teinturerie, et à les interroger pour contrôler la vé- 
rité que j'avance ! » Et le roi, pour faire plaisir à 
Abou-Sir, bien que la preuve fût toute faite pour 
lui, fit mander le portier du khân et les apprentis ; 
et tous, après interrogatoire, confirmèrent les pa- 
roles du barbier en les aggravant encore par leurs 
révélations sur la conduite malhonnête du teintu- 
rier. 

Alors le roi cria aux gardes : « Qu'on m'amène le 
teinturier, nu tête, nu pieds, et les mains liées der- 
rière le dos ! » Et les gardes aussitôt coururent en- 
vahir le magasin du teinturier, qui était alors ab- 
sent. Ils le cherchèrent donc dans sa maison, où ils 
le trouvèrent assis à savourer la jouissance des plai- 
sirs tranquilles, et à rêver sans aucun doute à la 
mort d' Abou-Sir. Et donc ils se précipitèrent sur lui 
qui à coups de poing sur la nuque, qui à coups de 
pied dans le derrière, qui à coups de tête dans le 
ventre, et le piétinèrent et le dépouillèrent de ses 
vêtements, excepté de la chemise, et le traînèrent, 
nu pieds, nu tête et les mains liées derrière le 
dos, jusque devant le trône du roi. Et il vit Abou- 
Sir assis à droite du roi, et le portier du khân de- 
bout dans la salle avec, à ses côtés, les apprentis 
de la teinturerie. Il vit tout cela, en vérité ! Et de 
terreur il fit ce qu'il fit au milieu même de la salle 
du trône ; car il comprit qu'il était perdu sans re- 
cours. Mais déjà le roi, le regardant de travers, lui 
dit : « Tu ne peux nier que ce ne soit là ton ancien 
compagnon, le pauvre que tu as volé, dépouillé, 
maltraité, délaissé, battu, chassé, injurié, accusé et 
fait, en somme, mourir ! » Et le portier du khân et 



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LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

s de la teinturerie levèrent leurs mains 
ît : « Oui, par Allah ! tu ne peux nier 
ous en sommes témoins devant Allah et 
)i ! » Et le roi dit : « Que tu le nies ou 
3ues, tu n'en subiras pas moins le ch&ti- 
par le destin ! » Et il cria à ses gardes : 
i, promenez-le par les pieds à travers 
e, puis enfermez-le dans un sac rempli de 
et jetez-le à la mer, afin qu'il meure de 
mort par combustion et par asphyxie ! » 
•bier s'écria : « roi du temps, je te sup- 
ter mon intercession pour lui, car moi je 
te tout ce qu'il m'a fait ! « Mais le roi dit : 
lui pardonnes ses crimes contre toi, moi 
rdonne pas ses crimes contre moi ! » Et 
re une fois à ses gardes : « Emmenez-le et 
es ordres ! » 

gardes s'emparèrent du teinturier Abou- 
inèrent par les pieds à travers toute la 
ant ses méfaits, et finirent par l'enfermer 
z rempli de chaux vive et le jetèrent à la 
mourut noyé-brûlé ! Car telle était sa des- 

Abou-Sir, le roi lui dit : « Abou-Sir, je 
tenant que tu me demandes tout ce que 
s, et cela te sera accordé à l'instant ! » 
îpondit : « Je demande seulement au roi 
nvoie dans ma patrie ; car il m'est dé- 
lible de demeurer loin des miens, et je 
avie de rester ici! » Et le roi, bien que 
ecté de son départ, car il voulait le nom- 
vizir, à la place du dodu-poilu qui rem- 



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HISTOIRE d'àBOU-KIR ET d'àBOU-SIR 61 

plissait celte charge, lui fit préparer un grand na- 
vire qu'il chargea d'esclaves hommes et femmes, et 
de riches présents, et lui dit, en prenant congé : 
« Alors tu ne veux pas devenir mon grand-vizir? » 
Et Abou-Sir répondit : « Je voudrais bien retourner 
dans mon pays ! » Alors le roi n'insista pas, et le 
navire s'éloigna avec Abou-Sir et ses esclaves dans 
la direction d'Iskahdaria. 

Or, Allah leur écrivit un bon voyage, et ils touchè- 
rent Iskandaria, en bonne santé. Mais à peine 
avaient-ils débarqué, que l'un des esclaves aperçut 
sur la plage un sac que la mer avait jeté à terre. 
Abou-Sir l'ouvrit et y découvrit le cadavre d'Abou- 
Kir que les courants avaient entraîné jusque-là ! Et 
Abou-Sir le fit inhumer non loin de là, sur le rivage 
de la mer, et lui éleva un monument funèbre et ce 
fut un lieu de pèlerinage auquel il attacha, pour l'en- 
tretien, des biens de mainmorte ; et il fit graver sur 
la porte de l'édifice cette inscription morale : 

Abstiens-toi dumal ! Et ne t'enivre pas à la gourde 
amère de la méchanceté. Le méchant finit toujours 
par être terrassé ! 

L'océan voit flotter à sa surface les carcasses du 
désert y tandis que les perles reposent tranquilles sur 
les sables sous-marins. 

Dans les régions sereines, il est écrit sur les pages 
transparentes de l'air: Celui qui sème le bien récol- 
tera le bien ! Car toute chose revient à son origine ! 

Et telle fut la fin d'Abou-Kir le teinturier, et le 
début d'Abou-Sir dans la vie désormais heureuse et 



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62 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

sans soucis. Et c'eèt pourquoi la baie où fut enterré 
le teinturier fut depuis lors nommée la baie d'Abou- 
Kir! Gloire à celui qui vit dans Son Éternité, et qui 
par Sa Volonté fait suivre leur cours aux jours de 
l'hiver et de l'été ! 



— Puis Schahrazade dît : « Et voilà, ô Roi fortuné, 
tout ce qui m'est revenu de cette histoire !» Et Schahriar 
s'écria : « Par Allah ! cette histoire est édifiante. C'est 
pourquoi me vient maintenant le désir de t'entendre me 
raconter une ou deux ou trois anecdotes morales ! » Et 
Schahrazade dit: « Ce sont celles que je connais le 
mieux ! » 

— A ce moment, elle vit apparaître le matin et, dis- 
crète, se tut. 



' MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT DEUXIÈME NUIT 



Schahrazade dit : 



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ANECDOTES MORALES DU JARDIN 
PARFUMÉ 



Les anecdotes morales, ô Roi fortuné, sont celles que 
je connais le mieux. Je vais t'en raconter une ou deux ou 
trois, tirées du Jardin Parfumé. » Et le roi Schahriar 
dit : « En ce cas, hâte-toi de commencer, car je sens mon 
âme envahie par un grand ennui, ce soir! Et je ne suis 
plus certain^ de la conservation de la tête sur tes épaules 
jusqu'au matin I » Et Schahrazade, souriante, dit : 
« Voici ! Mais je te préviens, ô Roi fortuné, que ces anec- 
dotes, toutes morales qu'elles soient, peuvent passer, aux 
yeux des gens grossiers à l'esprit étroit, pour des anec- 
dotes libertines ! » Et le roi Schahriar dit: « Que cette 
crainte ne t'arrête point, Schahrazade ! Toutefois, si tu 
penses que ces anecdotes morales ne peuvent être enten- 
dues par cette petite qui t'écoute, blottie à tes pieds sur 
le tapis, dis-lui de s'en aller au plus vite. D'ailleurs, je ne 
sais point au juste ce qu'elle fait ici, cette petite-là ! » A 
ces paroles du Roi, la petite Doniazade, craignant d'être 
chassée, se jeta dans les bras de sa grande sœur qui la 
baisa sur les yeux, la serra contre sa poitrine et calma 
son âme chérie. Puis elle se tourna vers le roi Schahriar 
et dit : « Je crois tout de même qu'elle peut rester ! Car 
il tfest point répréhensible de parler des choses situées 



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64 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

au-dessous de la taille, vu que « toutes choses sont propres 
et pures aux âmes propres et pures! » 
Et aussitôt elle dit : 



LES TROIS SOUHAITS 



Il m'est revenu, ô Roi fortuné, qu'un certain 
homme aux bonnes intentions avait passé toute sa 
vie dans l'attente de la nuit miraculeuse que promet 
le Livre aux Croyants doués de foi ardente, cette 
nuit nommée la Nuit des Possibilités de la Toute- 
Puissance, où l'homme pieux voit se réaliser ses 
moindres désirs. Or, une nuit des dernières nuits du 
mois de Ramadan, cet homme, après avoir jeûné 
strictement toute la journée, se sentit soudain vivifié 
des grâces divines, et il appela son épouse et lui dit : 
« Écoute-moi, femme ! Je me sens ce soir en état de 
pureté devant l'Eternel, et sûrement cette nuit va 
être pour moi la Nuit des Possibilités de la Toute- 
Puissance. Comme tous mes vœux et souhaits seront 
sûrement exaucés par le Rétributeur, je t'appelle 
pour te consulter auparavant sur les demandes qu'il 
me faut faire, car je te sais de bon conseil, et sou- 
vent tes avis m'ont été profitables. Inspire-moi donc 
les souhaits à formuler ! » L'épouse répondit : <« O 
homme, à combien de souhaits as-tu droit? » Il dit : 
« A trois ! » Elle dit: « Commence alors par expo- 
ser à Allah le premier des trois désirs. Tu sais que 



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ANECDOTES MORALES... (LES TROIS SOUHAITS) 65 

1 

la perfection de l'homme et ses délices résident dans 
sa virilité, et que l'homme ne peut être parfait s'il 
est chaste, eunuque ou impuissant. Par conséquent, 
plus le zebb de l'homme est considérable, plus sa vi- 
rilité est grande et le fait s'acheminer dans la voie 
de la perfection. Prosterne-toi donc humblement de- 
vant la face du Très-Haut, et dis : « Bienfaiteur, 
à Généreux, fais grossir mon zebb jusqu'à la ma- 
gnificence ! » Et l'homme se prosterna et, tournant 
ses paumes vers le ciel, dit : « Bienfaiteur, ô Gé- 
néreux, fais grossir mon zebb jusqu'à la magnifi- 
cence ! » 

Or, à peine ce désir avait-il été formulé, qu'il fut 
exaucé, et au delà, à l'heure et à l'instant. Car aussi- 
tôt le saint homme vit son zebb se gonfler et se 
magnifier, tellement qu'on l'eût pris pour une cale- 
basse reposant entre deux grosses citrouilles. Et le 
poids de tout cela était si considérable qu'il obligeait 
son propriétaire à se rasseoir quand il se levait, et à 
se lever quand il se couchait. 

Aussi l'épouse fut si terrifiée à cette vue qu'elle 
s'échappait par la fuite toutes les fois que l'appelait 
à l'essai le saint homme. Et elle s'écriait : « Comment 
veux-tu que je fasse l'essai de cet outil dont le simple 
jet est capable de perforer les rochers d'outre en 
outre? » Et le pauvre homme finit par lui dire : « O 
femme exécrable, que me faut-il faire de cela main- 
tenant îjC'cstton œuvre, 6 maudite! » Elle répondit : 
« Le nom d'Allah sur moi et autour de moi ! Prie 
sur le Prophète, ô vieillard à l'œil vide ! Moi, par 
Allah ! je n'ai point besoin de tout cela, et ne t'ai 
point dit d'en demander autant ! Prie donc le ciel 



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66 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

de te le diminuer ! Ce sera là ton second souhait ! » 

Le saint homme leva alors les yeux au ciel et dit : 
« Allah, je te supplie de me débarrasser de cette 
encombrante marchandise, et de me délivrer du 
tracas qu'elle me procure ! » Et aussitôt l'homme 
devint lisse quant à son ventre, sans plus de trace 
de zebb et d'œufs que s'il eût été une jeune fille im- 
pubère. 

Mais cette disparition complète ne le satisfit guère, 
pas plus lui que son épouse, qui se mit à l'invecti- 
ver et à lui reprocher de l'avoir à jamais frustrée de 
son dû. Aussi la peine du saint homme fut-elle ex- 
trême ; et il dit à son épouse : « Tout cela est ta 
faute et vient de tes conseils insensés! femme sans 
jugement, moi j'avais droit à trois souhaits devant 
Allah, et je pouvais choisir à mon gré ce qui me 
plaisait le mieux des biens de ce monde et de l'autre. 
Et voilà que deux de mes vœux ont été déjà exaucés, 
mais c'est tout comme si de rien n'était. Et me voici 
dans une condition pire que la précédente! Mais 
comme il me reste encore le droit de formuler mon 
troisième souhait, je vais demander à mon Seigneur 
de me faire réintégrer dans ce que je possédais tout 
à fait au commencement ! » 

Et il pria son Seigneur qui exauça son vœu. Et il 
rentra dans ce qu'il possédait au commencement ! 

La morale de cette anecdote est qu'il faut se con- 
tenter de ce que l'on a. 



— Puis Schahrazade dit 



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ANECDOTES MORALES... (LE JEUNE GARÇON...) 67 



LE. JEUNE GARÇON ET LE MASSEUR DU HAMMAM 



Il est raconté, ô Roi fortuné, qu'un certain masseur 
de hammam avait pour clients ordinaires les fils des 
notables et des plus riches habitants,car le hammam 
où il exerçait son métier était le mieux achalandé 
de toute la ville. Or, un jour d'entre les jours, entra 
dans la salle où il attendait les baigneurs un garçon 
encore vierge de poils, mais bien dodu et riche en 
rondeurs de tous les côtés à la fois ; et ce garçon 
était bien beau de visage ; et il était le fils môme du 
grand-vizir du roi de la ville. Aussi le masseur se 
réjouit-il de masser le corps si doux de cet adoles- 
cent délicat, et il se dit en son âme : « Voilà un 
corps où lagraisse a partout mis des coussins soyeux! 
Quelle richesse de formes, et qu'il est dodu ! » Et il 
l'aida à s'étendre sur le marbre tiède de la salle 
chaude, et commença à le frictionner avec un soin 
tout spécial. Et lorsqu'il fut arrivé près des cuisses 
il fut à la limite de la stupéfaction en remarquant 
que le zebb du gros garçon atteignait à peine le vo- 
lume d'une noisette... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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68 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TROISIÈME NUIT 



Elle dit : 



... il fut à la limite de la stupéfaction en remar- 
quant que lezebb du gros garçon atteignait à peine 
le volume d'une noisette. Et, voyant cela, il se mit 
à se lamenter en son âme, et à frapper ses mains 
Tune contre l'autre, en s'arrêtant tout court dans le 
massage qu'il faisait. 

Lorsque le jeune garçon vit le masseur en proie 
à un tel chagrin et sa mine bouleversée de déses- 
poir, il lui dit : « Qu'as-tu, ô masseur, à te lamenter 
ainsi au dedans de ton âme et à frapper tes mains 
l'une contre l'autre ? » Il répondit : « Hélas ! mon 
seigneur, mon désespoir et mes lamentations sont 
à ton sujet! Car je vois que tu es affligé du plus 
grand malheur dont un homme puisse être atteint ! 
Tu es jeune, dodu et beau, et tu possèdes toutes les 
perfections de corps et de visage, et tous les bien- 
faits dispensés par le Rétributeur à ceux qu'il élit. 
Mais justement tu manques de l'instrument de déli- 
ces, celui sans lequel on n'est pas un homme et on 
n'a pas les apanages de la virilité qui donne et re- 
çoit ! Est-ce que la vie serait la vie, sans le zebb et 
tout ce qui s'en suit ?» A ces paroles, le fils du vizir 
baissa tristement la tête et répondit : « Mon oncle, 



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ANECDOTES MORALES... (LE JEUNE GARÇON...) 69 

tu as bien raison ! Et tu viens justement de me faire 
penser à ce qui fait le sujet de mon seul tourment ! 
Si l'héritage de mon vénéré père est si petit, la faute 
est à moi seul qui jusqu'aujourd'hui ai négligé de le 
faire fructifier. Comment veux-tu, en effet, que le 
chevreau devienne un puissant bouc s'il se tient loin 
des chèvres incendiaires, ou que l'arbre se développe 
si on ne l'arrose pas ? Moi jusqu'aujourd'hui je me 
suis tenu loin des femmes, et nul désir n'est encore 
venu réveiller mon enfant dans son berceau ! Mais 
il est temps, je pense, que se réveillent les endor- 
mis et que le berger s'appuie sur son bâton ! » 

A ce discours du fils du .vizir, le masseur du 
hammam dit : « Mais comment fera le berger pour 
s'appuyer sur un bâton qui n'est pas plus gros que la 
phalangette du petit doigt? » Le garçon répondit : 
« Je compte pour celft, mon bon oncle, sur ton géné- 
reux vouloir. Tu vas aller sur l'estrade où j'ai laissé 
mes vêtements, et tu prendras la bourse que tu 
trouveras dans ma ceinture ; et avec l'or qu'elle 
contient tu iras me chercher une adolescente capa- 
ble de commencer ce développement. Et moi je ferai 
avec elle mon premier essai ! » Et le masseur répon- 
dit : « J'écoute et j'obéis ! » Et il alla sur l'estrade, 
prit la bourse et sortit du hammam chercher l'ado- 
lescente en question. 

En cours de route, il se dit : « Ce pauvre garçon 
s'imagine qu'un zebb est une pâte de caramel mou, 
qui se développe tant et plus dès qu'on la touche ! 
Ou peut-être croit-il que le concombre devient con- 
combre du jour au lendemain, ou que la banane 
mûrit avant de devenir banane ! » Et, riant de l'a- 

T. IX. 5 



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70 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

venture, il alla trouver son épouse et lui dit : « 
mère d'Ali, sache que je viens de masser au hammam 
un jeune garçon beau comme la lune dans son plein. 
H est le fils du grand-vizir, et il a toutes les perfec- 
tions ; mais, le pauvre ! il n'a point un zebb comme 
celui des autres hommes ! Ce qu'il possède est h 
peine aussi gros qu'une noisette. Et moi comme je 
me lamentais sur sa jeunesse, il m'a donné cette 
bourse pleine d'or afin que je lui procure une 
adolescente capable de développer en un instant le 
pauvre héritage qu'il tient de son vénérable père ; 
car le naïf s'imagine que son zebb va s'ériger comme 
ça en un instant dès le premier essai ! Moi alors j'ai 
pensé qu'il valait mieux que tout cet or restât dans 
la maison ; et je viens te trouver pour te décidera 
m'accompagner au hammam où tu feras le simulacre 
de te prêter à l'essai sans conséquence du pauvre 
garçon. Il n'y a aucun inconvénient à la chose ! Et tu 
pourras même passer une heure à rire sur lui, sans 
aucundanger ni crainte! Et moi je veillerai du dehors 
sur vous deux, et je ferai en sorte de vous protéger 
contre la curiosité des baigneurs. 

En entendant ces paroles de son époux, la jeune 
femme répondit par l'ouïe et l'obéissance et se leva, 
et se para et se vêtit de ses plus belles robes. D'ail- 
leurs, même sans parures ni ornements, elle pouvait 
faire tourner toutes les tètes et s'envoler tous les 
cœurs, car elle était la plus belle d'entre les femmes 
de son temps... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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ANECDOTES MORALES... (LE JEUNE GARÇON...) 71 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUATRIÈME NUIT 



Elle dit 



... car elle était la plus belle d'entre les femmes de 
son temps. 

Le masseur emmena donc son épouse et l'intro- 
duisit auprès du jeune fils du vizir, qui attendait tou- 
jours étendu sur le marbre de la salle chaude ; et il 
les laissa seuls et sortit se poster au dehors pour em- 
pêcher les importuns de passer leur tête au travers 
de la porte. Et il leur dit de refermer cette porte sur 
eux deux en dedans. 

Quand donc la jeune femme vit l'adolescent, elle 
fut charmée de sa beauté de lune ; et lui également. 
Et elle se dit : « Quel dommage qu'il n'ait pas ce 
que possèdent les autres hommes ! Car ce que m'a 
raconté mon époux est bien vrai : il est à peine aussi 
gros qu'une noisette ! » Mais déjà f'cnfant endormi 
entre les cuisses de l'adolescent s'était ému au con- 
tact de la jeune femme ; et, comme sa petitesse 
n'était qu'apparente seulement et qu'à l'état de som- 
meil il était de ceux qui rentrent entièrement dans 
le giron de leur père, il commença par secouer sa 
torpeur. Et voici qu'il surgit soudain comparable à 
celui d un âne ou d'un éléphant, et vraiment très 
grand et très puissant ! Et l'épouse du masseur, à 



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72 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

cette vue, jeta un cri d'admiration et s'élança au cou 
de l'adolescent qui la monta comme un coq triom- 
phant. Et, en une heure de temps, il la pénétra une 
première fois, puis une deuxième fois, puis une 
troisième fois, et ainsi de suite jusqu'à la dixième 
fois, alors que, tumultueuse, elle s'agitait et gémis- 
sait et se remuait éperdument. 

Tout cela ! 

Et, de derrière le treillis en bois de la porte, le 
masseur voyait toute la scène et n'osait, par crainte 
de l'opprobre public, faire du bruit ou casser la 
porte. Et il se contentait d'appeler à mi-voix son 
épouse qui ne lui répondait pas ! Et il lui disait : 
« mère d'Ali, qu'attends-tu donc pour sortir? La 
journée s'avance et tu as oublié à la maison ton 
nourrisson qui attend le sein ! » Mais elle, située en 
dessous de l'adolescent, continuait ses ébats et, au 
milieu des rires et des halètements, disait : « Non, par 
Allah ! je n'aurai désormais à donner le sein à d'autre 
nourrisson que cet enfant! » Et le fils du vizir lui dit : 
<< Pourtant tu pourrais bien aller un instant le nourrir, 
pour aussi tôt revenir! » Elle répondit: « On me ferait 
sortir plutôt l'âme avant de me décider à rendre pour 
une heure orphelin de sa mère mon nouvel enfant! » 

Aussi, quand le pauvre masseur vit son épouse lui 
échapper de la sorte, et refuser avec cette effronterie 
de revenir à lui, il fut dans un tel désespoir et une 
telle rage de jalousie qu'il monta sur la terrasse du 
hammam et se jeta de là pour aller se briser la tête 
dans la rue. Et il mourut. 

Or, cette histoire est pour prouver que le sage ne 
doit point se fier aux apparences. 



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ANECDOTES MORALES... (iL Y A BLANC.) 73 

— Mais, continua Schahrazade, l'anecdote que je vais 
te raconter démontrera mieux encore combien sont trom- 
peuses les apparences, et comme il est dangereux de se 
laisser guider par elles : 



IL Y A BLANC ET BLANC 



Il m'est revenu, ô Roi fortuné, qu'un homme d'en- 
tre les hommes s'éprit à l'extrême d'une charmante 
et belle adolescente. Et cette adolescente, modèle de 
grâce et de perfections, était mariée à un homme 
qu'elle aimait et dont elle était aimée. Et comme 
elle était, en outre, chaste et vertueuse, l'homme qui 
en était amoureux ne pouvait arriver à trouver le 
moyeji de la séduire. Et comme il y avait déjà long- 
temps qu'il usait sa patience sans résultat, il pensa 
à employer quelque expédient soit pour se venger 
d'elle, soit pour vaincre son abstension. 

Or, l'époux de cette jeune femme avait chez lui, 
comme serviteur de confiance, un jeune garçon qu'il 
avait élevé dès l'enfance, et qui gardait la maison 
pendant l'absence des maîtres. Aussi l'amoureux 
évincé alla trouver ce jeune garçon et se lia d'amitié 
avec lui, en lui faisant divers cadeaux et le comblant 
de prévenances, tant et tant que le jeune garçon finit 
par être entièrement à sa dévotion et par lui obéir, 
sans restriction, en toutes choses. 

Quand donc l'affaire fut à ce point, l'amoureux dit 



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ANECDOTES MORALES... (lL Y A BLANC.) 75 

maison et, comme il était fatigué de toute une jour- 
née de ventes et d'achats, il alla à son lit et voulut 
s y étendre pour se reposer, mais il aperçut une large 
tache qui maculait les draps, et recula étonné et mé- 
fiant à la limite de la méfiance. Puis il se dit : « Qui 
a bien pu pénétrer dans ma maison et faire ce qu'il 
a pu faire avec mon épouse ? Car ceci que je vois 
est de la semence d'homme, sans aucun doute! » Et, 
pour mieux s'en assurer le marchand plongea son 
doigt au milieu du liquide et dit: « C'est cela môme ! » 
Alors, plein de fureur, il voulut tout d'abord tuer le 
jeune garçon, mais il se ravisa, pensant : « Une ta- 
che si énorme ne peut être sortie de ce jeune garçon, 
car il n'est pas encore à l'âge où se gonflent les 
œufs ! » 11 l'appela pourtant et, la voix tremblante 
de fureur, lui cria : « Misérable avorton, où est ta 
maîtresse? » Il répondit : « Elle est allée au ham- 
mam ! » A ces mots, le soupçon ne fit que se consoli- 
der dans l'esprit du marchand, puisque la loi reli- 
gieuse veut que les hommes et les femmes aillent au 
hammam faire une ablution complète toutes les fois 
qu'il y a eu copulation. Et il cria au garçon : « Cours 
vite la presser de rentrer ! » Et le garçon s'empressa 
d'exécuter l'ordre. 

Lorsque son épouse fut rentrée, le marchand, dont 
les yeux rqulaient de droite et de gauche dans la 
chambre môme où se trouvait le lit en question, 
sans prononcer une parole, bondit sur elle, la saisit 
par les cheveux, la renversa à terre et commença 
par lui administrer une raclée à grand renfort de 
coups de pied et de coups de poing. Après quoi il 
lui lia les bras, prit un grand couteau et s'apprêta à 



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76 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Tégorger. Mais à cette vue, la femme se mit à lancer 
de grands cris et à hurler de travers, et si fort que 
tous les voisins et voisines accoururent au secours 
et la trouvèrent sur le point d'être égorgée. Alors 
ils éloignèrent de force le mari, et demandèrent la 
cause qui nécessitait un tel châtiment. Et la femme 
s'écria : « Je ne sais point la cause ! » Alors tous 
crièrent au marchand : « Si tu as à te plaindre d'elle, 
tu as le droit soit de divorcer d'avec elle, soit de la 
réprimander avec douceur et aménité. Mais tu ne 
peux la tuer, car, pour être chaste, elle est chaste et 
nous la connaissons comme telle et en témoignerons 
devant Allah^t devant le kâdi ! Elle est depuis long- 
temps notre voisine, et nous n'avons remarqué dans 
sa conduite rien de répréhensible ! » Le marchand 
répondit : « Laissez-moi l'égorger, cette débauchée ! 
Et si vous voulez avoir la preuve de ses débauches, 
vous n'avez qu'à regarder la tache liquide qu'ont 
laissée les hommes introduits par elle dans mon lit ! » 
A ces paroles, les voisins et les voisines s'approchè- 
rent du lit et chacun à son tour plongea le doigt 
dans la tache et dit : « C'est là un liquide d'homme ! » 
Mais à ce moment, le jeune garçon, s'étant appro- 
ché à son tour, recueillit dans une poêle à frire le 
liquide qui n'avait pas été absorbé par le drap, ap- 
procha la poêle du feu et en fit cuire le contenu. 
Après quoi il prit ce qu'il venait de cuire, en man- 
gea la moitié et en distribua l'autre moitié aux as- 
sistants, en leur disant : « Goûtez-en ! c'est du blanc 
d'œuf! » Et tous, ayant goûté, s'assurèrent de la 
sorte que c'était réellement du blanc d'œuf; même 
le mari, qui comprit alors que son épouse était in- 



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ANECDOTES MORALES... (iL Y A BLANC.) 77 

nocente et qu'il l'avait injustement accusée et mal- 
traitée. Aussi il se hâta de se réconcilier avec elle 
et, pour sceller leur bonne entente, lui fit cadeau de 
cent dinars d'or et d'un collier d'or. 

Or, cette courte histoire est pour prouver qu'il y a 
blanc et blanc, et qu'en toutes choses il faut savoir 
faire la différence. 



— Lorsque Schahrazade eut raconté ces anecdotes au 
roi Schahriar, elle se tut. Et le Roi dit : « En vérité, 
Schahrazade, ces histoires sont infiniment morales ! Et 
elles m'ont, en outre, tellement reposé l'esprit que me 
voici disposé à ^entendre me raconter une histoire tout 
à fait extraordinaire ! » Et Schahrazade dit : « Justement ! 
celle que je vais te raconter est celle que tu souhaites ! *> 



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HISTOIRE D ABDALLAH DE LA 
TERRE ET D ABDALLAH DE LA 
MER 



Et Schahrazade dit au roi Schahriar : 

Il est raconté — mais Allah est plus savant ! — qu'il 
y avait un homme, pêcheur de son métier, qui s'ap- 
pelait Abdallah. Et ce pêcheur avait à nourrir ses 
neuf enfants et leur mère, et il était pauvre, bien 
pauvre, tellement que pour tout bien il n'avait que 
son filet. Et ce filet lui tenait ainsi lieu de boutique 
et était son gagne-pain, et la seule porte de secours 
pour sa maison. Aussi avait-il coutume d'aller chaque 
jour pêcher à la mer ; et s'il péchait peu de chose, il 
le vendait et en dépensait le gain sur ses enfants, 
selon la mesure que lui octroyât le Rétributeur ; 
mais s'il péchait beaucoup, il faisait, avec l'argent du 
gain, cuisiner par son épouse une cuisine excellente, 
et achetait des fruits et dépensait le^ tout sur sa fa- 
mille, sans aucune restriction ou économie, jusqu'à 
ce qu'il ne lui restât plus rien entre les mains ; car 
il se disait : « Le pain de demain nous viendra de- 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 81 

dit : « mon Dieu, fais que sa vie soit facile et 1109 
pas difficile, abondante et non point insuffisante ! » 
Et, après avoir attendu un moment, il retira le filet 
et le trouva rempli d'ordures, de sable, de gravier et 
d'herbes marines, mais n'y vit pas trace de poisson 
grand ou petit, absolument rien ! Alors il s'étonna 
et s'attrista en son âme, et dit : « Allah aurait-il 
donc créé ce nouveau-né pour ne lui allouer aucun 
lot ni aucune provision? Cela ne peut être, ne 
pourra jamais être ! Car Celui qui a formé les mâ- 
choires de l'homme et tracé deux lèvres pour la bou- 
che, ne Tapas point fait en vain, et a pris lui-môme 
sous sa responsabilité de fournir à leurs besoins, 
parce qu'il est le Prévoyant, le Généreux. Qu'il soit 
exalté ! » Puis il chargea son filet sur son dos et alla 
Iç jeter à un autre endroit, dans la mer. Et il patienta 
un bon moment et, après s'être donné une grande 
peine, car il le trouvait bien lourd, il le retira. Et 
il y trouva un âne mort, tout gonflé et exhalant une 
odeur épouvantable. Et le pêcheur sentit la nausée 
envahir son âme ; et il se hâta de débarrasser son 
filet de cet âne mort, et de s'éloigner au plus vite 
vers un autre endroit, en disant : « Il n'y a de recours 
et de puissance qu'en Allah le Glorieux, le Très- 
Haut ! Tout ce qui m'arrive là en fait de malechance 
est la faute de ma maudite femme ! Que de fois 
ne lui ai-je pas dit : « II n'y a plus rien pour moi 
dans l'eau, et il faut que je cherche ailleurs notre 
subsistance. Je n'en puis plus de ce métier ! Non, en 
vérité, je n'en puis plus! Laisse-moi donc, ô femme, 
exercer un autre métier que celui de pêcheur ! » Et 
je lui ai tant de fois répété ces paroles, que les poils 



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82 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

m'en ont poussé sur la langue ! Et elle, toujours, 
elle me répondait : « Allah Karîm ! Allah Karim ! Sa 
générosité est sans bornes ! Ne te désespère pas, ô 
père des enfants ! » Or est-ce là toute la générosité 
d'Allah ? Cet une mort serait-il donc le lot destiné à 
ce pauvre nouveau-né, ou bien serait-ce le gravier 
ou le sable recueilli ? » 

Et le pêcheur Abdallah resta longtemps immobile, 
en proie à un chagrin bien profond. Puis il finit par 
se décider à jeter encore une fois son filet à la mer, 
en demandant pardon à Allah des paroles qu'il venait 
de prononcer inconsidérément, et dit : « Sois favora- 
ble à ma pêche, ô Toi le Rétributeur qui dispenses 
à tes créatures les faveurs et les bienfaits, et mar- 
ques d'avance leur destinée. Et sols favorable à cet 
enfant nouveau-né, et je te promets qu'il sera un 
jour un santon dévoué à ton seul service ! » Puis il 
se dit : « Je voudrais bien ne pêcher qu'un seul pois- 
son, ne serait-ce que pour le porter au boulanger, 
mon bienfaiteur, qui dans les jours noirs, lorsqu'il 
me voyait arrêté devant sa boutique à humer du 
dehors l'odeur du pain chaud, me faisait de la main 
signe d'approcher et me donnait généreusement de 
quoi suffire aux neuf et à leur mère ! » 

Lorsqu'il eut jeté son filet pour la troisième fois, 
Abdallah attendit très longtemps, et se mit ensuite 
«n devoir de le retirer. Mais comme le filet était 
encore plus lourd que les autres fois et d'un poids 
tout à fait extraordinaire, il éprouva une peine in- 
finie à le ramener sur le rivage ; et il n'y réussit 
qu'après s'être ensanglanté les mains en tirant sur 
les cordes. Et alors, à la limite de la stupéfaction, il 



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HISTOIRE D ABDALLAH DE LA TERRE... 83 

trouva, engagé entre les mailles du filet, un être 
humain, un Adamite, semblable à tous les Ibn-Adam, 
avec cette seule différence que son corps se termi- 
nait en queue de poisson, mais, à part cela, il avait 
une tête, un visage, une barbe, un tronc et des 
bras, tout comme un homme de la terre. 

A cette vue, le pêcheur Abdallah ne douta pas un 
instant qu'il ne fût en présence d'un éfrit d'entre les 
éfrits, qui, dans les anciens temps, rebelles aux or- 
dres de notre maître Soleïmân Ibn-Daoûd, avaient 
été enfermés dans des vases de cuivre rouge et jetés 
à la mer. Et il se dit : « C'est là certainement l'un 
d'eux! Grâce à l'usure du métal par l'eau et les an- 
nées, il a pu sortir du vase scellé et se cramponnera 
mon filet! » Et, poussant des cris de terreur et rele- 
vant sa robe au-dessus de ses genoux, le pêcheur se 
mit à courir sur la plage, fuyant à perdre la respi- 
ration, et hurlant : « Aman ! Aman! Je te demande 
grâce, ô éfrit de Soleïmân ! » 

Mais l'Adamite, de l'intérieur du filet, lui cria : 
« Viens, ô pêcheur ! Ne me fuis pas ! Car je suis un 
être humain comme toi, et non point un mared ou 
un éfrit ! Reviens plutôt m'aider à sortir de ce filet, 
et ne crains rien ! Je t'en récompenserai largement ! 
Et Allah t'en tiendra compte au jour du Jugement !» 
A ces paroles, le cœur du pêcheur se calma; et il s'ar- 
rêta de fuir et revint^ mais à pas lents, avançant 
d'une jambe et reculant de l'autre, vers son filet. 
Et il dit à l'Adamite pris dans le filet : « Alors tu n'es 
point un genni d'entre les genn... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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84 LES MII.LE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SEPTIÈME NUIT 



Elle dit : 



»... alors tu n'es point un genni d'entre les genn?» 
Il répondit : « Non pas ! Je suis un être humain qui 
croit en Allah et en son Envoyé ! » Abdallah demanda : 
« Mais alors qui t'a jeté à la mer? » Il dit : « Nul 
ne m'a jeté à la mer, puisque j'y suis né! Car je suis 
un enfant d'entre les enfants de la mer. Nous som- 
mes, en effet, des peuples nombreux qui habitons les 
profondeurs maritimes. Et nous respirons et vivons 
dans l'eau comme vous autres sur la terre, et les oi- 
seaux dans l'air. Et nous sommes tous des croyante, 
en Allah et en son Prophète (sur lui la prière et la 
paix !) et nous sommes bons et secourables envers 
les hommes, nos frères, qui habitent à la surface <Jp 
la terre ; car nous obéissons aux commandements 
d'Allah et aux préceptes du Livre ! » Puis il ajouta : 
« D'ailleurs si j'étais un genni ou un éfrit malfaisant,, 
n aurais-je pas déjà mis en pièces ton filet, au lieu 
de te prier de venir m'aider à en sortir sans l'endom- 
mager, vu qu'il est ton gagne-pain et la seule porte 
de secours de ta maison ?» A ces paroles péremptoi- 
res, Abdallah sentit se dissiper ses derniers doutes et 
ses dernières craintes, et, comme il se baissait pour 
aider l'habitant de la mer à sortir du filet, celui-ci 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 85 

lui dit encore : « pêcheur, la destinée a voulu ma 
capture pour ton bien. Je me promenais, en effet, 
dansles eaux, quand ton filet s'est abattu sur moi et 
m'a prie dans ses mailles. Je désire donc faire ton 
bonheur et celui des tiens ! Veux-tu que nous fas- 
sions un pacte par lequel chacun de nous s'enga- 
gera à être l'ami de l'autre, à lui faire des cadeaux et 
à en recevoir d'autres en échange? Ainsi toi, par 
exemple, tous les jours, tu viendras me trouver ici 
et m'apporter une provision des fruits de la terre qui 
poussent chez vous autres : des raisins, des figues, 
des pastèques, des melons, des pêches, des prunes, 
des grenades, des bananes, des dattes et d'autres 
encore ! Et moi j'accepterai de toi le tout avec un 
plaisir extrême. Et, en retour, je te donnerai, chaque 
fois, des fruits de la mer qui poussent dans nos pro- 
fondeurs : le corail, les perles, les chrysolithes, les 
aigues-marines, les émeraudes, les saphirs, les ru- 
bis, les métaux précieux et toutes les gemmes et 
pierreries de la mer. Et je t'en remplirai chaque fois 
le panier de fruits que tu m'auras apporté ! Acceptes- 
tu ? » 

En entendant ces paroles, le pêcheur qui déjà, 
dans sa joie et dans le ravissement que lui causait 
cette énumération splendide, ne se tenait plus que 
sur une seule jambe, s'écria: « Ya Allah! Et qui 
dpnc n'accepterait pas ? » Puis il dit : « Oui ! mais 
avant tout qu'entre nous soit la Fatiha, pour sceller 
notre pacte ! » Et l'habitant de la mer acquiesça. Et 
tous deux alors récitèrent à haute voix la Fatiha 
liminaire du Korân. Et, aussitôt après, Abdallah le 
pêcheur délivra du filet l'habitant de la mer. 

T. IX. 6 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 87 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
U CINQ CENT HUITIÈME NUIT 



Elle dit: 

» ... Ta pêche s'est échappée d'entre tes mains, ô 
pêcheur ! » Mais, à l'instant même, le Maritime ap- 
parut hors de l'eau, tenant quelque chose au-dessus 
de sa tête, et vint se poser sur le rivage à côté du 
Terrien. Et les deux mains du Maritime étaient plei- 
nes de perles, de corail, d'émeraudes, d'hyacinthes, 
de rubis et de toutes les pierreries. Et il tendit le 
tout au pêcheur et lui dit : « Prends cela, ô mon frère 
Abdallah, et excuse-moi du peu. Car, cette fois, je 
n'ai point de panier pour te le remplir ; mais la pro- 
chaine fois tu m'en apporteras un, et je te le ren- 
drai plein de ces fruits de la mer !» A la vue des 
gemmes précieuses, le pêcheur se réjouit extrême- 
ment. Et il les prit, et après les avoir fait couler en- 
tre ses doigts en s'en émerveillant, il les cacha dans 
son sein. Et le Maritime lui dit : « N'oublie pas no- 
tre pacte ! Et reviens ici tous les matins, avant le 
lever du soleil ! » Et il prit congé de lui et s'enfonça 
dans la mer. 

Quant au pêcheur, il revint en ville transporté de 
joie, et commença d'abord par passer devant la bou- 
tique du boulanger qui lui avait été si bienfaisant 



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88 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

dans les jours noirs, et lui dit : « mon frère, la 
bonne chance et la fortune commencent enfin à mar- 
cher sur notre route ! Je te prie donc de faire le 
compte de tout ce que je te dois. » Le boulanger ré- 
pondit : « Un compte ? Et pourquoi faire ? Avons- 
nous besoin de cela, entre nous? Mais si vraiment 
tu as de l'argent de trop, donne-moi ce que tu peux! 
Et si tu n'as rien, prends autant de pains qu'il t'en 
faut pour nourrir ta famille, et attends, pour me 
payer, que la prospérité réside chez toi définitive- 
ment ! » Le pêcheur dit : « mon ami, la prospérité 
s'est installée solidement chez moi, pour le bonheur 
de mon nouveau-né, par la bonté et la munificence 
d'Allah ! Et tout ce que je pourrai te donner sera 
bien peu en comparaison de ce que tu as fait pour 
moi, quand me tenait à la gorge la misère ! Mais 
prends ceci en attendant! » Et il plongea sa main 
dans son sein et en retira une grosse poignée de 
pierreries, si grosse même qu'il ne lui resta pour lui 
que la moitié à peine de ce que lui avait donné le 
Maritime. Et il la remit au boulanger, en lui disant: 
« Je te demande seulement de me prêter quelque 
argent, en attendant que j'aie vendu au souk ces 
gemmes de la mer. » Et le boulanger, stupéfait de ce 
qu'il voyait et recevait, vida son tiroir entre les 
mains du pêcheur et voulut lui-même lui porter jus- 
qu'à sa maison la charge de pain nécessaire pour la 
famille. Et il lui dit : « Je suis ton esclave et ton ser- 
viteur ! » Et, bon gré mal gré, il prit sur sa tête la 
hotte de pains et marcha derrière le pêcheur jus- 
qu'à sa maison, où il déposa la hotte. Et il s'en alla 
après lui avoir baisé les mains. Quant au pêcheur, il 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TEKHE... 89 

remit la hotte de pains à la mère de ses enfants, puis 
se hâta d'aller leur acheter de la viande d'agneau, 
des poulets, des légumes et des fruits. Et il fit faire 
par son épouse, ce soir-là, une cuisine extraordinaire. 
Et, avec ses enfants et son épouse, il fit un repas ad- 
mirable, en se réjouissant à la limite de la réjouis- 
sant de l'avènement de cet enfant nouveau-né qui 
apportait avec lui la fortune et le bonheur. 

Après quoi, Abdallah raconta à son épouse tout ce 
qui lui était arrivé, et comment la pèche s'était ter- 
minée par la capture d'Abdallah de la Mer, et enfin 
toute l'aventure dans ses moindres détails. Et il 
finit par lui mettre entre les mains ce qui lui restait 
du cadeau précieux de son ami l'habitant de la mer. 
Et son épouse se réjouit de tout cela ; mais elle lui 
dit : « Garde bien le secret de cette aventure ! Sinon 
tu risques de voir les gens du gouvernement te 
créer de grands embarras ! » Et le pécheur répon- 
dit : « Certes ! je tairai la chose à tout le monde, 
excepté au boulanger ! Car, bien que d'ordinaire l'on 
doive cacher son bonheur, je ne puis de mon bon- 
heur faire un mystère à mon premier bienfaiteur ! » 

Le lendemain, de très bonne heure, Abdallah le pé- 
cheur se rendit, avec un panier rempli de beaux 
fruits de toutes les espèces et de toutes les couleurs, 
au bord de la mer, où il arriva avant le lever du so- 
leil. Et il déposa son panier sur le sable du rivage et, 
comme il n'apercevait pas Abdallah, il frappa ses 
mains Tune contre l'autre en criant : « Où es-tu, ô 
Abdallah de la Mer?» Et à l'instant, du fond dç$ 
flots, une voix marine répondit : « Me voici, ô Abdal- 
lah de la Terre ! Me voici à tes ordres ! » Et Fhahi- 



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90 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tant de la mer émergea de l'eau et parut sur le rivage. 
Et, après les salams et les souhaits, le pêcheur lui 
offrit le panier de fruits. Et le Maritime le prit, en 
remerciant, et replongea au fond de la mer. Mais 
quelques instants après, il réapparut tenant dans ses 
bras le panier vide de fruits, mais lourd d'émerau- 
des, d'aiguës et de toutes les gemmes et productions 
marines. Et le pêcheur, après avoir pris congé de 
son ami,?chargea le panier sur sa tête et reprit le 
chemin de la ville, en passant devant le four du 
boulanger... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et le pêcheur, après avoir pris congé de son 
ami, chargea le panier sur sa tête et reprit le che- 
min de la ville, en passant devant le four du bou- 
langer. Et il dit à son ancien bienfaiteur : « La paix 
sur toi, ô père des mains ouvertes ! » 11 répondit : 
« Et sur toi la paix, les grâces d'Allah et ses bénédic- 
tions, ô visage de bon augure ! Je viens de t'en- 
voyer à la maison un plateau de quarante gâteaux 
que j'ai spécialement cuits à tonintention, et dans la 
pâte desquels je n'ai point économisé le beurre cla- 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 91 

ri fié, la cannelle, le cardamome, la noix muscade, 
le curcuma, l'armoise, l'anis et le fenouil ! » Et le 
pêcheur plongea sa main dans le panier, d'où par- 
taient mille feux étincelants, prit trois grosses poi- 
gnées de pierreries et les lui remit. Puis il continua 
sa route et arriva à sa maison. Là il déposa son pa- 
nier, y choisit de chaque espèce et de chaque couleur 
la plus belle pierrerie, mit le tout dans un morceau 
de chiffon et s'en alla au souk des bijoutiers. Et il 
s'arrêta devant la boutique du cheikh des bijoutiers, 
étala devant lui les merveilleuses pierreries, et lui 
dit : « Veux-tu me les acheter ?» Le cheikh des bU 
joutiers regarda le pêcheur avec des yeux chargés 
de méfiance, et lui demanda : « En as-tu encore 
d'autres ?» Il répondit : « J'en ai un panier tout plein 
à la maison. » L'autre demanda : « Et où se trouve 
ta maison ? » Le pêcheur répondit : « De maison, je 
n'en ai point, par Allah ! mais simplement une hutte, 
en planches pourries, située au fond de telle ruelle 
près du souk des poissons ! » A ces paroles du pê- 
cheur, le bijoutier cria à ses garçons : « Arrêtez-le ! 
C'est le voleur qui nous a été signalé comme ayant 
dérobé les bijoux de la reine, épouse du sultan 1 » 
Et il leur ordonna de lui administrer la bastonnade. 
Et tous les bijoutiers et les marchands l'entourè- 
rent et T invectivèrent. Et les uns disaient: « C'est 
certainement lui qui a volé le mois dernier la bouti- 
que du' hadj Hassan ! » Et les autres disaient : 
« C'est encore lui, ce misérable, qui a nettoyé la 
maison de Tel ! » Et chacun racontait une histoire de 
vol dont l'auteur était resté introuvable, et l'attri- 
buait au pêcheur ! Et Abdallah , durant tout ce temps, 



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92 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

gardait le silence et ne faisait aucun geste de néga- 
tion. Et, après qu'il eut reçu la bastonnade prélimi- 
naire, il se laissa traîner devant le roi par le cheikh- 
bijoutier qui voulait lui faire avouer ses crimes et le 
faire pendre à la porte du palais. 

Lorsqu'ils furent tous arrivés dans le diwân, le 
cheikh des, bijoutiers dit au roi : « roi du temps, 
lorsque le collier de la reine eut disparu, tu nous as 
fait prévenir, et tu nous as enjoint de retrouver le 
coupable. Nous avons donc fait tout notre possible 
et, avec l'aide d'Allah, nous avons réussi ! Voici 
donc, entre tes mains, le coupable et les pierreries 
que nous avons retrouvées sur lui ! » Et le roi dit au 
chef eunuque : « Prends ces pierreries et va les 
montrer à ta maîtresse. Et demande-lui si ce sont 
bien là les pierres du collier qu'elle a perdu ! » Et le 
chef eunuque alla trouver la reine, et, étalant devant 
elle les gemmes splendides, lui demanda : « Sont-ce 
bien là, ô ma maîtresse, les pierres du collier ? » 

À la vue de ces pierreries, la reine fut à la limite 
de l'émerveillement, et répondit à l'eunuque : « Mais 
pas du tout ! Moi j'ai retrouvé mon collier dans le 
coffret. Quant à ces pierreries, elles sont de beaucoup 
plus belles que les miennes, et n'ont pas leurs pa- 
reilles dans le monde ! Va donc, ô Massrour, dire au 
roi d'acheter ces pierres pour en faire un collier à 
notre fille Prospérité qui est en âge d'être mariée.» 

Lorsque le roi eut appris, par l'eunuque, la ré- 
ponse de la reine, il entra dans une fureur extrême 
contre le cheikh des bijoutiers, qui venait d'arrêter 
ainsi et de maltraiter un innocent ; et il le maudit 
de toutes les malédictions d'Àâd et de Thammoud ! 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 93 

Et le cheikh des bijoutiers, bien tremblant, répondit : 
« roi du temps, nous savions que cet homme était 
un pêcheur, un pauvre ; et, le voyant détenteur de 
ces pierreries et apprenant qu'il en avait encore un 
panier tout plein dans sa maison, nous avons pensé 
que c'était là une trop grosse fortune pour que ce 
pauvre ait pu l'acquérir par les moyens licites ! » A 
ces paroles, la colère du roi ne fit qu'augmenter et il 
cria au cheikh des bijoutiers et à ses compagnons : 
« roturiers impurs, é hérétiques de mauvaise foi, 
âmes communes, ne savez-vous donc pas que nulle 
fortune, quelque soudaine et merveilleuse qu'elle 
soit, n'est impossible dans la destinée du vrai 
Croyant ? Ah ! scélérats ! Et vous vous hâtez, comme 
cela, de condamner ce pauvre sans l'entendre, sans 
examiner son cas, sous le faux prétexte que cette 
fortune est trop grosse pour lui ! Et vous le traitez de 
voleur, et vous le déshonorez parmi ses semblables ! 
Et pas un instant vous ne pensez qu'Allah l'Exalté, 
quand II distribue ses faveurs, n'agit jamais 
avec parcimonie ! Connaissez-vous donc la capacité 
d'abondance des sources infinies où le Très-Haut 
puise ses bienfaits, ô sots ignorants, pour juger ainsi, 
d'après vos calculs mesquins de créatures de boue, 
de la somme des poids dont est chargée la balance 
d'une heureuse destinée ? Allez, misérables ! Sortez 
de ma présence ! Et puisse Allah vous priver à ja- 
mais de ses bénédictions ! » Et il les chassa honteu- 
sement ! Et voilà pour eux,.. 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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94 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MâlS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT DIXIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et il les chassa honteusement. Et voilà pour 
eux! 

Quant, au pêcheur Abdallah, voici ! Le roi se 
tourna vers lui et, avant de lui poser la moindre 
question, lui dit : « pauvre, qu'Allah te bénisse 
dans les dons qu'il t'a faits ! La sécurité est sur toi ! 
C'est moi qui te la donne ! » Puis il ajouta : « Veux- 
tu maintenant me raconter la vérité, et me dire 
comment te sont venues ces pierreries, si belles que 
nul roi de la terre n'en possède les pareilles ? » Le 
pêcheur répondit : « roi du temps, j'ai encore à la 
maison un panier à poisson rempli de ces pierreries- 
là ! C'est un don de mon ami Abdallah de la Mer ! » 
Et il raconta au roi toute son aventure avec le Mari- 
time, sans omettre un détail ! Mais il n'y a point 
d'utilité à la répéter. Puis il ajouta : « Or, moi, j'ai 
fait avec lui un pacte, scellé par la récitation delà 
Fatiha du Koràn ! Et par ce pacte, moi, je me suis 
engagé à lui porter tous les matins, à l'aurore, un 
panier rempli des fruits de la terre ; et lui, il s'est 
engagé à me remplir ce même panier des fruits de 
la mer, dont ces pierreries que tu vois ! » 

En entendant ces paroles du pêcheur, le roi s'é- 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 95 

merveilla de la générosité du Donateur à l'égard de 
ses croyants ; et il dit : « pêcheur, cela est dans ta 
destinée ! Laisse-moi seulement te dire que la ri- 
chesse demande à être protégée, et que le riche doit 
avoir un haut rang ! Je veux donc te prendre sous 
ma protection, toute ma vie durant, et même mieux 
que cela ! Car je ne puis répondre de l'avenir, et je 
ne sais le sort que peut te réserver mon successeur, 
si je viens à mourir ou à être dépossédé du trôije. 
Il est possible qu'il te tue par convoitise et par 
amour des biens de ce monde. Je veux donc fissu- 
rer contre les vicissitudes du sort, pendant que je 
suis en vie. Et le meilleur moyen, je pense, c'est de te 
marier avec ma fille Prospérité, adolescente pubère, 
et de te nommer mon grand-vizir, en te léguant ainsi 
le trône directement avant ma mort ! » fît le pêcheur 
répondit : « J'écoute et j'obéis ! » 

Alors le roi appela les esclaves et leur dit : « Con- 
duisez au hammam votre maître que voici ! » Et les. 
esclaves conduisirent le pêcheur au hammam du 
palais, et le baignèrent avec soin et le vêtirent de 
vêtements royaux, et le reconduisirent devant le roi 
qui, séance tenante, le nomma grand-vizir. Et il lui 
donna les instructions nécessaires pour sa nouvelle 
charge, et Abdallah répondit : « Tes avis, ô roi, sont 
ma règle de conduite, et ta bienveillance est l'ombre 
où je me plais ! » 

Ensuite le roi envoya à la maison du pêcheur des 
courriers et des gardes nombreux avec des joueurs 
de fifre, de clarinette, de cymbales, de gros tam- 
bour et de flûte, et des femmes expertes dans l'art 
de l'habillement et des parures, avec mission d'ba- 



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96 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

biller et de parer la femme du pêcheur et ses dix 
enfants, de la placer dans un palanquin porté par 
vingt nègres, et de la conduire au palais au milieu 
d'un cortège splendide et aux sons de la musique. 
Et ces ordres furent exécutés; et l'épouse du pêcheur, 
portant son nouveau-né sur son sein, fut placée avec 
ses neuf au très enfants dans un somptueux palanquin; 
et, précédée par le cortège des gardes et des musi- 
ciens, et accompagnée par les femmes mises à son 
service et par les épouses des émirs et des notables, 
elle fut conduite au palais où l'attendait la reine qui 
la reçut avec des égards infinis, tandis que le roi 
recevait ses enfants et les faisait s'asseoir à tour de 
rôle sur ses genoux et les caressait paternellement, 
avec le plaisir qu'il aurait eu s'ils avaient été ses pro- 
pres enfants. Et de son côté la reine voulut marquer 
son affection à l'épouse du nouveau grand-vizir, et la 
mita la tête de toutes les femmes du harem en la 
nommant grande-vizira de ses appartements. 

Après quoi, le roi, qui avait pour fille unique la 
jeune Prospérité, se hâta de tenir sa promesse en 
l'accordant en mariage, comme seconde épouse, au 
vizir Abdallah. Et, à cette occasion, il donna une 
grande fête au peuple et aux soldats, en faisant dé- 
corer et illuminer la ville. Et Abdallah, cette nuit-là, 
connut les délices de la chair jeune et la différence 
entre la viginité d'une adolescente fille de roi et la 
vieille peau usée où il se reposait jusque-là. 

Or, le lendemain, à l'aurore, comme le roi, ré- 
veillé avant son heure habituelle par les émotions 
de la veille, s'était mis à sa fenêtre, il vit son nouveau 
grand-vizir, l'époux de sa fille Prospérité, qui sor- 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 97 

tait du palais, portant sur sa tête un panier à poisson 
rempli de fruits. Et il le héla et lui demanda : « Que 
portes-tu là, ô mon gendre... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MâlS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT ONZIEME NUIT 



Elle dit : 

... Et il le héla et lui demanda : « Que portes-tu 
là, ô mon gendre ? et vers où te diriges-tu ? » Il ré- 
pondit : « C'est un panier de fruits que je vais porter 
à mon ami Abdallah de la Mer ! » Le roi dit : « Mais 
ce n'est point l'heure où les gens sortent de leur 
maison. Et puis il n'est guère convenable que mon 
gendre porte ainsi lui-même sur sa tête une charge 
de portefaix ! » Il répondit : « C'est vrai ! Mais j'ai 
peur de manquer l'heure du rendez-vous et de pas- 
ser aux yeux du Maritime pour un menteur sans foi, 
et de l'entendre me reprocher ma conduite en me 
disant : « Les choses du monde maintenant te dis- 
traient de ton devoir et te font oublier tes pro- 
messes ! » Et le roi dit : « Tu as raison ! Va trouver 
ton ami, et qu'Allah soit avec toi ! » Et Abdallah 
prit le chemin de la mer, en traversant les souks. 
Et les marchands matinaux qui ouvraient leurs bou- 
tiques disaient en le reconnaissant : « C'est Abdal- 



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98 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

lah le grand-vizir, gendre du roi qui va à la mer 
faire l'échange des fruits contre des pierreries ! » Et 
ceux qui ne le connaissaient pas l'arrêtaient au pas- 
sage et lui demandaient : « vendeur de fruits, à 
combien la mesure d'abricots? » Et il répondait à 
tout le monde : « Ce n'est pas & vendre. C'est acheté 
d'avance ! » Et il disait cela fort poliment, en faisant 
ainsi plaisir à tout le monde. Et il arriva de la sorte 
au rivage, où il vit sortir des ilôts Abdallah de la 
Mer, auquel il remit les fruits en échange de nou- 
velles pierreries de toutes les couleurs. Puis il reprit 
le chemin de la ville, en passant devant la boutique 
de son ami le boulanger. Mais il fut bien étonné de 
voir fermée la porte de la boutique, et il attendit 
un moment pour Voir si son ami n'arriverait pas. 
Et il finit par demander au boutiquier voisin : « 
mon frère, qu'est devenu ton voisin le boulanger? » 
Il répondit : « Je ne sais au juste ce qu'Allah lui a 
fait. Il doit être malade dans sa maison ! » Il de- 
manda : « Et où est sa maison ? » Il dit : « Dans telle 
ruelle! » Et il prit le chemin de la ruelle indiquée 
et, s'étant fait montrer la maison du boulanger, il 
frappa à la porte et attendit. Et, quelques instants 
après, il vit apparaître à une lucarne du haut, la 
tête épouvantée du boulanger qui, rassuré en voyapt 
le panier à poisson rempli comme à l'ordinaire de 
pierreries, descendit ouvrir. Et il se jeta au cou 
d'Abdallah en l'embrassant avec des larmes aux 
yeux, et lui dit : « Mais alors tu n'as donc pas été 
pendu par ordre du roi ? Moi, j'ai appris que tu avais 
été arrêté comme voleur ; et, craignant d'être arrêté 
à mon tour comme complice, je me suis hâté de 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 99 

fermer le four et la boutique et de me cacher au 
fond de ma maison. Mais explique-moi, û mon ami, 
comment il se fait que tu sois habillé comme un 
vizir ! » Alors Abdallah lui raconta ce qui lui était 
arrivé depuis le commencement jusqu'à la fin, et 
ajouta : « Et le roi m'a nommé son grand-vizir et 
m'a donné sa fille en mariage. Et j'ai maintenant un 
harem à la tête duquel se trouve ma vieille épouse, 
la mère des enfants ! » Puis il dit : « Prends ce pa- 
nier avec tout son contenu. 11 t'appartient, car il est 
écrit aujourd'hui dans ta destinée ! » Puis il le quitta 
et rentra au palais avec le panier vide. 

Lorsque le^roi le vit arriver avec le panier vide, il 
lui dit en riant : « Tu vois bien ! ton ami le Maritime 
t'a délaissé ! » 11 répondit : « Au contraire ! Les pier- 
reries dont il m'a rempli le panier aujourd'hui, 
étaient supérieures en beauté h celles des autres 
jours. Mais je les ai toutes données à mon ami le 
boulanger qui, autrefois, quand me tenait la misère, 
me nourrissait et nourrissait mes enfants et leur 
mère. Et moi, à mon tour, de même qu'il m'était 
miséricordieux aux jours de ma pauvreté, je ne l'ou- 
blie point dans les jours de ma prospérité ! Car, par 
Allah! je veux témoigner qu'il n'a jamais froissé 
ma susceptibilité de pauvre besogneux ! » Et le roi, 
extrêmement édifié, lui demanda : « Comment s'ap- 
pelle ton ami? » Il répondit : « Il s'appelle Abdallah 
le Boulanger, comme moi je m'appelle Abdallah le 
Terrien et comme mon ami de la mer s'appelle Ab- 
dallah le Maritime !» A ces paroles, le roi s'émerveilla 
et se trémoussa et s'écria : « Et comme moi je m'ap- 
pelle le Roi Abdallah! Et comme nous tous nous 



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100 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

nous appelons les serviteurs d'Allah ! Or, comme 
tous les serviteurs d'Allah sont égaux devant le 
Très-Haut et frères par la foi et l'origine, je veux, ô 
Abdallah de la Terre, que tu ailles tout de suite me 
chercher ton ami Abdallah le Boulanger, afin que je 
le nomme mon second vizir ! » 

Aussitôt Abdallah le Terrien alla chercher Abdal- 
lah le Boulanger que le roi, séance tenante, revêtit 
des insignes du vizirat, en le nommant son vizir de 
la gauche, comme Abdallah le Terrien était son vizir 
de la droite. 

Et Abdallah, l'ancien pêcheur, remplit ses nou- 
velles fonctions avec tout l'éclat désirable, sans ou- 
blier un seul jour d'aller trouver son ami Abdallah 
de la Mer, et de lui porter un panier des fruits de la 
saison, en échange d'un panier de métaux précieux 
et de pierreries. Et lorsqu'il n'y eut plus de fruits 
dans les jardins et chez les vendeurs de primeurs, il 
remplit le panier de raisins secs, d'amendes, de noi- 
settes, de pistaches, de noix, de figues sèches, d'abri- 
cots secs et de confitures sèches de toutes les espèces 
et de toutes les couleurs. Et chaque fois il rapportait 
sur sa tête le panier rempli de joyaux, comme à l'or- 
dinaire. Et cela durant l'espace d'une année. 

Or, un jour, Abdallah de la Terre, arrivé, comme 
toujours, à l'aurore sur le rivage, s'assit aux côtés de 
son ami Abdallah le Maritime, et se mit à causer 
avec lui sur les usages des habitants de la mer... 

— Ace moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 101 



MâlS LORSQUE FUT 
Là CINQ CENT DOUZIÈME NUIT 



Elle dit : 



... s'assit aux côtés de son ami Abdallah le Mari- 
time et se mit à causer avec lui sur les usages des 
habitants de la mer. Et, entré autres choses, il lui 
dit : « mon frère, ô Maritime, est-ce bien beau 
chez vous autres ? » 11 répondit : « Certainement ! 
Et, si tu veux, je te ferai entrer avec moi dans la 
mer, et je te montrerai tout ce qu'elle contient, et 
je te ferai visiter ma ville et te recevrai dans ma 
maison, en toute cordiale hospitalité ! » Et Abdallah 
le Terrien répondit : « O mon frère, toi tu as été 
créé dans l'eau, et l'eau est ta demeure. C'est pour- 
quoi tu n'es point incommodé d'habiter dans la mer. 
Mais peux-tu me dire, avant que je réponde à ton 
invitation, s'il ne te serait pas extrêmement funeste 
de séjourner sur la terre? » Il dit : « Certainement! 
Mon corps se dessécherait ; et les vents de terre, en 
soufflant contre moi, me feraient mourir ! » Le Ter- 
rien dit : « Et moi de môme ! J'ai été créé sur la 
terre, et la terre est ma demeure. C'est pourquoi 
l'air de la terre ne m'incommode pas. Mais si je ve- 
nais à entrer avec toi dans la mer, l'eau pénétrerait 
dans mon intérieur et m'étoufferai t, et je mour- 
rais ! » Le Maritime répondit : « Sois sans aucune 

T. IX. 7 



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402 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

■crainte à ce sujet, car je t'apporterai un onguent, 
dont tu t'enduiras le corps, et l'eau n'aura plus au- 
cun pouvoir nuisible sur toi, même si tu devais y 
passer le reste de ta vie. Et de cette façon tu pourras 
plonger avec moi et parcourir la mer dans tous les 
sens, et y dormir et t'y réveiller, sans que jamais 
aucun mal t'arrive par n'importe quel endroit ! » 

A ces paroles, le Terrien dit au Maritime : « Dans 
ce cas, il n'y a pas d'inconvénient à ce que je plonge 
avec toi. Apporte-moi donc l'onguent en question, 
afin que j'en fasse l'essai ! » Le Maritime répondit : 
« C'est ce que je vais faire ! » Et il prit avec lui le 
panier de fruitset plongea dans la mer, pour, au bout 
de peu d'instants, revenir tenant dans ses mains un 
vase rempli d'un onguent semblable à la graisse des 
vaches, et dont la couleur était jaune comme celle 
de l'or, et dont l'odeur était délicieuse absolument. 
Et Abdallah le Terrien demanda : « De quoi est 
composé cet onguent-là ? » Il répondit : « 11 est com- 
posé avec la graisse du foie d'une espèce d'entre les 
espèces de poissons appelée dandane. Et ce poisson 
dandane est le plus énorme de tous les poissons de la. 
mer, tellement que d'une seule bouchée il avalerait 
sans se gêner ce que vous autres, les terriens, appe- 
lez un éléphant et un chameau ! » Et l'ancien pêcheur, 
épouvanté, s'écria: « Et que peut bien manger cette 
funeste bête-là, ô mon frère? » Il répondit : « Elle 
mange d'ordinaire les bêtes les plus petites qui 
naissent dans les profondeurs. Car tu connais le 
proverbe qui dit: Les faibles sont mangés par les 
forts ! » Le Terrien dit : « Tu dis vrai ! Mais y a-t-il 
chez vous autres beaucoup de ces dandanes-là ? » 11 



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K 



HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 103 

répondit : «/Des milliers et des milliers, et Allah 
seul en sait le nombre ! » Le Terrien s'écria : « Alors 
dispense-moi de te faire cette visite, ô mon frère, car 
j'ai bien peur que cette espèce me rencontre et me 
mange ! » Le Maritime dit : « N'aie point cette peur, 
carie poisson dandane, bien que d'une férocité terri- 
ble, redoute Ibn-Adam dont la chair est un poison 
violent pour lui ! » L'ancien pêcheur s'écria : « Ya 
Allah ! mais à quoi ça meservira-t-il d'être un poison 
pour le dandane une fois que je serai avalé par le 
dandane?» Le Maritime répondit: « Sois absolument 
sans crainte de ce dandane, car rien qu'en voyant 
Ibn-Adam il prend la fuite, tant il le redoute! Et 
puis comme tu es enduit de sa graisse, il te recon- 
naîtra à l'odeur, et ne te fera point de mal! » Et le 
Terrien, gagné par l'assurance de son ami, dit : 
« Je mets ma confiance en Allah et en toi! » Et il se 
dévêtit et creusa dans le sable un trou où il enfouit 
ses habits, afin que personne ne les lui volât pendant 
son absence. Après quoi il s'enduisit de l'onguent 
en question depuis la tête jusqu'aux pieds, sans ou- 
blier les plus petites ouvertures , et, cela fait, il dit 
au Maritime : « Me voici prêt, ô Maritime mon 
frère! » 

Alors Abdallah de la Mer prit son compagnon par 
le bras et plongea avec lui dans les profondeurs ma- 
rines... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tul. 



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104 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
Là CINQ CENT TREIZIÈME NUIT 



Elle dit 



... Alors Abdallah de la Mer prit son compagnon 
par le bras et plongea avec lui dans les profondeurs 
marines. Et il lui dit : « Ouvre les yeux ! » Et comme 
il ne se sentait point étouffé ni écrasé par le poids 
énorme de la mer, et comme il respirait là-dedans 
mieux que sous le ciel, il comprit qu'il était réelle- 
ment impénétrable à l'eau ; et il ouvrit les yeux. 
Et dès cet instant il devint l'hôte de la mer. 

Et il vit la mer au-dessus de sa tête se déployer 
comme un pavillon d'émeraude,tel sur la terre l'ad- 
mirable azur reposant sur les eaux ; et à ses pieds 
s'étendaient les régions sous-marines que nul oeil 
terrien n'avait violées depuis la création ; et une sé- 
rénité régnait sur les montagnes et les plaines du 
fond ; et la lumière était délicate qui se baignait 
autour des êtres et des choses, dans les transparen- 
ces infinies et la splendeur des eaux; et des paysages 
tranquilles l'enchantaient au delà de tous les enchan- 
tements du ciel natal ; et il voyait des forêts de corail 
rouge, et des forêts de corail blanc, et des forêts de 
corail rose qui s'immobilisaient dans le silence de 
leurs ramures ; et des grottes de diamant dont les 
colonnes étaient de rubis, de chrysolithes, de béryls, 



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HISTOIRE d'aBDALLAH DE LA TERRE...' 105 

de saphirs d'or et de topazes ; et une végétation de 
folie qui se dodelinait sur des espaces grands comme 
des royaumes ; et, au milieu des sables d'argent, les 
coquillages aux formes et aux couleurs par milliers 
qui se miraient éclatants dans le cristal des eaux ; 
et, tout autour de lui, en éclairs, des poissons qui 
ressemblaient à des fleurs, et des poissons qui res- 
semblaient à des fruits, et des poisons qui ressem- 
blaient à des oiseaux, et d'autres, habillés d'é- 
cailles d'or rouge et d'argent, qui ressemblaient à 
de gros lézards, et d'autres qui figuraient plutôt des 
buffles, des vaches, des chiens et môme des Adami- 
tes; et des bancs immenses de royales pierreries qui 
lançaient mille feux multicolores que l'eau avivait, 
loin de les éteindre ; et des bancs où s'ouvraient les 
huîtres pleines de perleç blanches, de perles roses et 
de perles dorées; et d'énormes éponges gonflées et 
mobiles lourdement sur leur base qui s'alignaient 
en d'immenses rangées symétriques, comme des 
corps d'armées, et semblaient délimiter les différen- 
tes régions marines et se constituer les gardiennes 
fixes des vastitudes solitaires. 

Mais soudain Abdallah le Terrien, qui, toujours au 
bras de son ami, voyait défiler devant lui, en une 
course rapide sur les abîmes, tous ces spectacles 
splendides, aperçut une innombrable suite de caver- 
nes d'émeraude, taillées à môme les flancs d'une 
montagne de la môme gemme verte, et aux portes 
desquelles étaient assises ou étendues des adolescen- 
tes belles comme des lunes, aux cheveux couleur de 
l'ambre et du corail. Et elles ressemblaient aux ado- 
lescentes de la terre, n'eût été leur queue qui leur 



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106 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tenait lieu de croupe, de cuisses et de jambes. Or c'é- 
taient les Filles de la Mer ! Et cette ville de cavernes 
vertes était leur domaine. 

A cette vue, le Terrien demanda au Maritime : 
« mon frère, ces adolescentes ne sont-elles donc 
pas mariées, que je ne vois pas de mâles parmi 
elles ? » 11 répondit : « Celles que tu vois sont des 
jeunes filles vierges, et elles attendent à l'entrée de 
leurs demeures l'arrivée de l'époux qui viendra 
choisir parmi elles celle qui lui plaît. Car, en d'au- 
tres endroits de la mer, se trouvent des villes peu- 
plées de mâles et de femelles, et d'où sortent les 
adolescents en quête de jeunes épouses; car c'est 
ici seulement qu'ont droit de séjourner les jeunes 
filles, qui, de tous les points de notre empire, s'y 
rendent et vivent entre elles dans l'attente de l'é- 
poux ! » Et, comme il finissait cette explication, ils 
arrivèrent aune ville peuplée de mâles et de femelles; 
et Abdallah le Terrien dit : « mon frère, je vois là 
une ville peuplée, mais je n'y remarque point de 
boutiques où l'on vende et l'on achète! Et puis je 
dois te dire que je suis bien étonné de voir que pas 
un des habitants n'est couvert d'habits qui le protè- 
gent quant aux parties qui doivent être tenues ca- 
chées ! » Il répondit : « Pour ce qui est de la vente 
et de l'achat, nous n'en avons aucun besoin, vu que 
la vie nous est facile et que notre nourriture con- 
siste en poissons péchés à portée de notre main. 
Mais pour ce qui est de cacher certaines parties de 
notre corps, d'abord nous n'en voyons pas la né- 
cessité, et nous sommes constitués autrement que 
vous autres quant à ces parties-là ; et puis, nous 



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HISTOIRE I)'aBDALLAH DE LA TERRE... 107 

voudrionsles cacher, que nous ne le pourrions pas r 
vu que nous n'avons point d'étoffes pour les couvrir! » 
Il dit : « C'est juste ! Mais comment se font chez vou& 
autres les mariages? » Il dit : « Chez nous il ne se- 
fait point de mariages, car nous n'avons point delois 
qui fixent et régissent nos désirs et nos inclinations ; 
mais quand une adolescente nous plaît, nous la pre- 
nons; et quand elle cesse de nous plaire, nous la 
laissons, et elle plaira à un autre ! D'ailleurs, nous 
ne sommes pas tous musulmans ; parmi nous il y a 
aussi beaucoup de chrétiens et de juifs ; et ces gens- 
là n'admettent pas le mariage fixe, car ils aiment 
beaucoup les femmes, et le mariage fixe les contrarie. 
Nous seuls, les musulmans, qui vivons à part dans 
une ville où ne pénètrent point les infidèles, nous 
nous marions d'après les préceptes du Livre, et nous 
célébrons des noces qui sont vues d'un bon œil par 
le Très-Haut et le Prophète (sur Lui la prière et la 
paix!) Mais, ô mon frère, je veux me hâter de te 
faire enfin arriver à notre ville; car si je passais, 
mille années à te montrer les spectacles de notre em* 
pire et les villes qui le peuplent, je n'aurais pas en- 
core fini ma tâche, et tu n'aurais pas pu juger d'une- 
mesure sur vingt-quatre mesures ! » Et le Terrien 
dit : « Oui, mon frère, d'autant plus que j'ai bien 
faim, et que je ne puis manger comme toi des pois- 
sons crus ! » Et le Maritime demanda : « Et comment 
alors mangez-vous les poissons, vous autres Ter- 
riens ? » Il répondit : « Nous les faisons griller ou 
frire dans l'huile d'olives ou l'huile de sésame ! » Le- 
Maritime se mit à rire et dit : « Et comment ferions- 
nous, nous qui habitons dans l'eau, pour avoir de? 



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108 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Thuile d olives ou de sésame, et faire frire des 
poissons sur un feu qui ne s'éteigne pas? » Le 
Terrien dit : « Tu as raison, mon frère ! Je te prie 
donc de me conduire à ta ville que je ne connais 
pas! » 

Alors le Maritime... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MâlS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUATORZIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Alors Abdallah le Maritime lui fit parcourir ra- 
pidement diverses régions où les spectacles se suc- 
cédaient devant ses yeux, et le fit aboutir à une 
ville, plus petite que les autres, dont les maisons 
étaient également des cavernes, les unes grandes et 
les autres petites, suivant le nombre de leurs habi- 
tants. Et le Maritime le conduisit devant une de ces 
cavernes, et lui dit : « Entre, ô mon frère ! C'est ma 
maison ! » Et il le fit entrer dans la caverne, et cria : 
« Hé ! ma fille, viens vite par ici ! » JLt aussitôt, 
sortant de derrière une touffe de corail rose, s'ap- 
procha une adolescente qui avait de longs cheveux 
flottants, de beaux seins, un ventre admirable, une 
taille gracieuse et de beaux yeux verts aux longs cils 
noirs, mais qui, comme tous les autres habitants de 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 109 

la mer, se terminait en une queue qui lui tenait 
lieu de croupe et de jambes. Et, voyant le Terrien, 
elle s'arrêta interdite, et le regarda avec une im- 
mense curiosité, puis finit par éclater de rire, et 
s'écria : « mon père, qu'est-ce donc que ce Sans- 
Queue que tu nous amènes ? » Il répondit : « Ma 
fille, c'est mon ami le Terrien qui me donnait tous 
les jours le panier de fruits que j'apportais, et dont 
tu mangeais avec délices! Approche -toi donc poli- 
ment et souhaite-lui la paix et la bienvenue ! » Et 
elle s'avança et lui souhaita la paix avec beaucoup 
de gentillesse et un langage choisi ; et comme 
Abdallah, extrêmement charmé, allait lui répondre, 
l'épouse du Maritime entra à son tour, tenant con- 
tre son sein ses deux derniers enfants, chacun sur 
un bras ; et les enfants avaient chacun un gros 
poisson qu'ils croquaient à pleines dents, comme 
les enfants terriens croquent un concombre. 

Or, en voyant Abdallah qui se tenait aux côtés du 
Maritime, l'épouse de celui-ci s'arrêta sur le seuil, 
immobile de surprise, après avoir déposé ses deux 
enfants, et soudain s'écria, en riant de toutes ses 
forces : « Par Allah ! c'est un Sans-Queue ! Com- 
ment peut-on être sans queue ? » Et elle s'avança 
plus près du Terrien ; et ses deux enfants et sa fille 
s'en approchèrent également; et tous, amusés à 
l'extrême, se mirent à l'examiner de la tête aux 
pieds, et à s'émerveiller surtout de son derrière, vu 
que de toute leur vie ils n'avaient vu de derrière 
ou autre chose qui ressemblât à un derrière. Et les 
enfants et la jeune fille, qui avaient d'abord été un 
peu effrayés par cette protubérance, s'enhardirent 



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110 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

jusqu'à la toucher avec les doigts à plusieurs repri- 
ses, tant elle les intriguait et les amusait. Et ils 
riaient entre eux de cela, et disaient : « C'est un 
Sans-Queue ! » et ils dansaient de joie ! Aussi Ab- 
dallah de la Terre finit-il par se formaliser de leurs 
façons et de leur sans-gêne, et dit à Abdallah de la 
Mer : « mon frère, m'aurais-tu conduit jusqu'ici 
pour faire de moi la risée de tes enfants et de ton 
épouse?» Il répondit: « Je te demande bien par- 
don, ô mon frère, et je te prie de m'excuser, et de 
ne point prêter attention aux manières de ces deux 
femmes et de ces deux enfants, car leur intelligence 
est défectueuse ! » Puis il se tourna vers ses enfants 
et leur cria : « Taisez-vous !» Et ils eurent peur de 
lui, et se turent. Alors le Maritime dit à son hôte : 
« Ne t'étonne pourtant pas trop de ce que tu vois, ô 
mon frère, car chez nous celui qui n'a pas de queue 
ne compte pas ! » 

Or, comme il achevait ces paroles, arrivèrent dix 
individus grands, gros et vigoureux, qui dirent au 
maître de la maison: « O Abdallah, le roi de la 
Mer vient d'apprendre que tu as reçu chez toi un 
Sans-Queue d'entre les Sans-Queue de la Terre. 
Est-ce vrai? » Il répondit : « C'est vrai. Et c'est celui- 
ci même que vous voyez devant vous. Il est mon 
ami et mon hôte, et je vais à l'instant le reconduire 
sur le rivage où je l'ai pris ! » Ils dirent : « Garde- 
toi de le faire ! Car le roi nous a envoyés le chercher, 
vu qu'il désire le voir et examiner comment il est 
fait ! Et il paraît qu'il a quelque chose d'extraor- 
dinaire à l'arrière, et quelque chose de plus extraor- 
dinaire encore à l'avant ! Et le roi voudrait voir les 



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HISTOIRE d'aRDALLAII DE LA TERRE.,. lll 

deux choses et savoir comment on les appelle ! » 
A ces paroles, Abdallah de la Mer se tourna vers 
son hôte et lui dit: « mon frère excuse-moi, car 
mon excuse est bien manifeste. Nous ne pouvons 
désobéir aux ordres de notre roi ! » Le Terrien dit : 
« J'ai bien peur de ce roi, qui peut-être va se forma- 
liser de ce que j'ai des choses qu'il n'a pas et vou- 
loir ma perte à cause de cela ! » Le Maritime dit : 
« Je serai là pour te protéger et faire en sorte qu'au- 
cun mal ne t'arrive ! » 11 dit : « Alors je m'en rap- 
porte à ta décision, et je mets ma confiance en Allah 
et te suis ! » Et le Maritime emmena son hôte et ta 
conduisit devant le roi. 

Lorsque le roi vit le Terrien, il se mit à rire telle- 
ment qu'il fit un plongeon ; puis il dit : « Sois le 
bienvenu parmi nous, ô Sans-Queue ! » Et tous les 
hauts dignitaires qui entouraient le roi riaient 
beaucoup et se montraient du doigt les uns aux au- 
tres le derrière du Terrien, en disant: « Oui, par 
Allah ! c'est un Sans-Queue ! » Et le roi lui de- 
manda : « Comment se fait-il que tu n'aies point de 
queue? — Je ne sais pas, ô roi ! Mais nous tous, les 
habitants de la terre, nous sommes comme ça ! » 
Le roi demanda: « Et comment appelez-vous cette 
chose^qui vous tient lieu de queue, en arrière?» II 
répondit : « Les uns l'appellent un cul et les autres 
un derrière, tandis que d'autres le nomment au plu- 
riel et disent des fesses, à cause qu'il a deux par- 
ties. » Et le roi lui demanda: « Etk quoi ça vous 
sert-il, ce derrière? » Il répondit: « A s'asseoir, 
quand on est fatigué, c'est tout ! Mais chez les 
femmes, il devient un ornement très apprécié ! » Le 



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112 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

roi demanda : « Et ce qui est par devant, comment 
ça s'appelle-t-il ? » Il dit : « Le zebb ! » Il demanda : 
« Et à quoi ça vous sert-il, ce zebb? » Il répondit : 
« A beaucoup d'usages de toutes les espèces, et que 
je ne puis expliquer, par égard pour le roi. Mais 
ces usages sont tellement nécessaires, que dans no- 
tre monde rien n'est aussi estimé chez l'homme 
qu'un zebb de valeur, comme chez la femme rien 
n'est aussi apprécié qu'un derrière d'importance ! » 
Et le roi et son entourage se mirent à rire extrême- 
ment de ces paroles, et Abdallah le Terrien, ne sa- 
chant plus que dire, leva les bras au ciel, et s'écria : 
« Louanges à Allah qui a créé le derrière pour être 
une gloire dans un monde et un objet de risée dans 
un autre... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUINZIEME NUIT 



Elle dit : 

»... Louanges à Allah qui a créé le derrière pour 
être une gloire dans un monde et un objet de risée 
dans uti autre ! » Et, bien gêné de se voir ainsi servir 
à satisfaire la curiosité des habitants de la mer, il 
ne savait plus que faire de sa personne, de son der- 
rière et du reste ; et il pensait en son âme : « Par 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 113 

Allah ! je voudrais bien être loin d'ici, ou avoir de 
quoi couvrir ma nudité ! » Mais le roi finit par lui 
dire : « Sans-Queue, tu me réjouis tellement avec 
ton derrière, que je veux t'accorder la satisfaction 
de tous tes désirs. Demande-moi donc tout ce que 
tu veux ! » Il répondit : « Je voudrais deux choses, ô 
roi ! Rétourner sur la terre, et rapporter avec moi 
beaucoup de joyaux de la mer ! » Et Abdallah le 
Maritime dit: « D autant plus, ô roi, que mon ami 
n'a rien mangé depuis qu'il est ici, et qu'il n'aime 
pas la chair des poissons 1 crus ! » Alors le roi dit : 
« Qu'on lui donne autant de joyaux qu'il en désire, 
et qu'on le ramène là d'où il est venu ! » 

Aussitôt tous les Maritimes s'empressèrent d'ap- 
porter de grandes coquilles vides, et, les ayant rem- 
plies de pierreries de toutes les couleurs, deman- 
dèrent à Abdallah le Terrien : « Où faut-il te les 
porter ? » Il répondit: « Vous n'aurez qu'à me suivre 
et suivre mon ami Abdallah, votre frère, qui va me 
porter le panier rempli de ces pierreries, selon sa 
coutume ! » Puis il prit congé du roi et, accompagné 
de son ami, et suivi par tous les Maritimes porteurs 
des coquilles pleines de pierreries, il franchit l'em- 
pire marin, et remonta sous le ciel. 

Là, il s'assit sur le rivage pour se reposer un bon 
moment et respirer l'air natal. Après quoi il déterra 
ses habits et s'en vêtit ; et il prit congé de son ami 
Abdallah le Maritime et lui dit: « Laisse-moi sur le 
rivage toutes ces coquilles et ce panier, afin que j'aille 
chercher des portefaix pour qu'ils me les transpor- 
tent ! » Et il alla chercher les portefaix qui transportè- 
rent au palais tous ces trésors; puis il entra chez le roi. 



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114 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Lorsque le roi vit son gendre, il le reçut avec de 
grandes démonstrations de joie, et lui dit : « Nous 
avons été tous bien inquiets de ton absence! » Et 
Abdallah lui raconta son aventure maritime depuis 
le commencement jusqu'à la fin ; mais il n'y a point 
d'utilité à la recommencer. Et il lui mit entre les 
mains le panier et les coquilles pleines de pierreries. 

Et le roi, bien qu'émerveillé du récit de son gen- 
dre et des richesses qu'il apportait de la mer, fut très 
formalisé et offusqué de la façon peu convenable 
dont les Maritimes s'étaient comportés à l'égard du 
derrière de son gendre et de tous les derrières en gé- 
néral, et lui dit: « Abdallah, je ne veux plus dé- 
sormais que tu ailles retrouver cet Abdallah de la 
Mer sur le rivage, car si, cette fois, tu n'as pas éprouvé 
un grand dommage de l'avoir suivi, tu ne peux sa- 
voir ce qui peut t'arriver dans l'avenir, car ce n'est 
point chaque fois qu'on la jette, que reste intacte la 
gargoulette ! Et puis tu es mon gendre et mon vizir, 
et il ne me convient point de te voir t'en aller cha- 
que matin h la mer avec un panier à poisson sur la 
tête, pour être ensuite un objet de risée aux yeux de 
toutes ces personnes plus ou moins à queue et plus 
ou moins inconvenantes. Reste donc au palais, et de 
la sorte tu auras la paix, et nous aurons la tranquil- 
lité à ton sujet ! » 

Alors Abdallah de la Terre, ne voulant point con- 
trarier le roi Abdallah, son beau-père, resta désor- 
mais au palais avec son ami Abdallah le Boulanger, 
et n'alla plus retrouver sur le rivage Abdallah de la 
Mer, dont d'ailleurs on n'entendit plus parler, vu 
qu'il avait dû se fàcherj 



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HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE... 115 

Et ils vécurent tous dans la condition la plus heu- 
reuse et la pratique des vertus, au milieu des déli- 
ces, jusqu'à ce que vînt les visiter la Destructrice 
des joies et la Séparatrice des amis. Et tous mouru- 
rent ! Mais gloire au Vivant qui seul ne meurt pas, 
qui gouverne l'empire du Visible et de l'Invisible, 
qui sur toutes choses est Omnipotent, et qui est 
bienveillant pour ses serviteurs dont II connaît les 
intentions et les besoins ! 



— Et Schahrazade, ayant prononcé ces dernières pa- 
roles, se tut. Alors le roi Schahriar s'écrfa : « Schah- 
Tazade, cette histoire est vraiment extraordinaire ! » Et 
Schahrazade dit : « Oui, ô Roi ; mais, sans aucun doute, 
et bien qu'elle ait eu la chance de te plaire, elle n'est pas 
plus admirable que celle que je veux te raconter encore, 
«et qui est THistoire du jeune homme jaune. » Et le roi 
Schahriar dit : « Certes ! tu peux parler ! » Alors Schah- 
razade dit : 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 



U est raconté, entre divers contes, ô Roi fortuné, 
que le khalifat Haroun Al-Rachid sortit une nuit de 
son palais avec son vizir Giafar, son vizir Al-Fazl, 
son favori Abou-Ishak, le poète Abou-Nowas, le 
porte-glaive Massrour et le capitaine de police Ahmad- 
Ïa-Teigne. Et tous, déguisés en marchands, se diri- 
gèrent vers le Tigre et âescendirent dans une bar- 
que qu'ils laissèrent aller à l'aventure avec le courant 
de l'eau. Car Giafar, ayant vu le khalifat pris d'in- 
somnie et l'esprit soucieux, lui avait dit que rien 
n'était plus efficace pour dissiper l'ennui que de voir 
ce que Ton n'a pas encore vu, d'entendre ce que l'on 
n'a pas encore entendu et de visiter un pays que l'on 
n'a pas encore parcouru. 

Or, au bout d'un certain temps, comme la barque 
se trouvait sous les fenêtres d'une maison qui domi- 
nait le fleuve, ils entendirent à l'intérieur de la mai- 
son une voix belle et triste qui chantait ces vers en 
s accompagnant sur le luth : 

« Comme la coupe de vin était là et que dans le 

T. IX, 8 •) 



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118 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

fourré du voisinage chantait l'oiseau hazar, je dis à 
mon cœur : 

« Jusqu'à quand repousseras-tu le bonheur ? Ré- 
veille-toi, la vie est un prêt à courte échéance ! 

La cojupe et Véchanson, les voici ! C'est un bel et 
jeune échanson que ton ami ! Regarde-le, et prends 
de ses mains la coupe qu'il te tend ! 

Ses paupières sont languissantes et leur regard 
t'invite ! Ne méprise point ces choses ! 

f ai planté de jeunes roses sur ses joues, et quand 
j'ai voidu à leur maturité les cueillir, j'ai trouvé des 
grenades ! 

O mon cœur, ne méprise pas ces choses ! C'est le 
moment où ses joues sont duvetées! » 

En entendant ces couplets, le khalifat dit : « 
Giafar, qu'elle est belle cette voix ! » Et Giafar 
répondit : « notre seigneur, certes, jamais voix 
plus belle ou plus délicieuse n'a encore frappé mon 
ouïe ! Mais, ô mon. maître, entendre une voix de 
derrière un mur, ce n'est l'entendre qu'à demi ! Que 
serait-ce si nous l'entendions derrière un rideau... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SEIZIEME NUIT 



Elle dit : 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 119 

» ... ô mon maître, entendre une voix de derrière 
un mur ce n'est l'entendre qu'à demi! Que serait-ce 
si nous l'entendions derrière un rideau?» Alors le 
khalifat dit : « Pénétrons, ô Giafar, dans cette, mai- 
son pour demander l'hospitalité au maître du lieu, 
dans l'espoir de mieux entendre cette voix ! » Et ils 
arrêtèrent la barque et atterrirent. Pjuis ils frap- 
pèrent à la porte de cette maison et demandèrent 
à l'eunuque qui vint ouvrir la permission d'entrer. 
Et l'eunuque alla prévenir son maître, qui ne tarda 
pas à venir au-devant d'eux et leur dit : « Famille, 
aisance et abondance aux hôtes ! Soyez les bienve- 
nus dans cette maison dont vous êtes les propriétai- 
res ! » Et il les introduisit dans une vaste salle fraî- 
che, au plafond agréablement colorié de dessins sur 
un fond d'or et d'azur foncé, et au milieu de laquelle, 
dans un bassin d'albâtre, s'élançait un jet d'eau d'où 
résultait un son merveilleux. Et il leur dit : « O mes 
maîtres, je ne sais de vous autres quel est le plus hono- 
rable ou le plus haut de rang et de condition. Bismillah 
sur vous tous ! daignez donc vous asseoir aux places 
que vous trouverez convenables ! » Puis il se tourna 
vers le fond de la salle où, sur cent chaises d'or et de 
velours, se trouvaient assises cent adolescentes, et fit 
un signe. Et aussitôt les cent adolescentes se levè- 
rent et sortirent l'une après l'autre en silence. Et il 
fit un second signe, et des esclaves, ayant leurs robes 
relevées à la ceinture, apportèrent de grands pla- 
teaux remplis de mets de toutes les couleurs et con- 
fectionnés avec tout ce qui vole dans les airs, marche 
sur le sol ou nage dans les mers ; et des pâtisseries, 
et des confitures et des tartes sur lesquelles étaient 



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120 LES BULLE NUITS ET UNE NUIT 

écrits, avec des pistaches et des amandes, des vers 
à la louange dès hôtes. 

Et lorsqu'ils eurent mangé et bu, et qu'ils se 
furent lavé les mains, le maître du lieu leur de- 
manda : « mes hôtes, si maintenant vous m'avez 
honoré de votre présence pour me faire le plaisir de 
me demander quelque chose, parlez en toute con- 
fiance. Car vos désirs seront exécutés sur ma tète et 
mes yeux ! » Giafar répondit : « Certes, ô notre hôte, 
nous sommes entrés dans ta maison pour mieux 
entendre la voix admirable que nous entendions à 
demi et voilée, sur l'eau ! » 

A ces paroles, le maître de la maison répondit : 
« Vous êtes les bienvenus ! » Et il frappa dans la 
paume de ses mains et dit aux esclaves accourus : 
« Dites à votre maltresse Sett Jamila de nous chanter 
quelque chose ! » Et quelques instants après, der- 
rière le grand rideau du fond, une voix à nulle a^e 
pareille chanta avec l'accompagnement léger des 
luths et des cithares : 

« Prends la coupe et bois de ce vin que j'offre à tes 
lèvres : il ne s'est jamais mélangé au cœur de 
l'homme ! 

Mais le temps fuit loin d'une amante qui se /latte 
en vain de revoir l'objet de son amour. 

Combien de nuits j'ai passées, les regards fixés 
sur les ondes brunies du Tigre, sous la lune obscurcie 
par l'orage. 

Combien de fois à l'occident j'ai vu la lune, au 
soir, disparaître dans les eaux pourpres sous la forme 
d'un glaive d'argent ! » 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 121 

Lorsqu'elle eut fini de chanter, la voix se tut, et 
les instruments à cordes seuls continuèrent en sour- 
dine à accompagner les vestiges sonores et aériens. 
Et le khalifat, émerveillé et ravi, se tourna vers 
Abou-Ishak et dit : « Par Allah ! jamais je n'ai rien 
entendu de semblable ! » Et il dit au maître du 
logis : « La maîtresse de cette voix est certainement 
amoureuse et séparée de son amoureux ! » Il répon- 
dit ; « Non pas ! sa tristesse a d'autres origines que 
celle-là ! Ainsi, par exemple, elle pourrait bien être 
séparée de son père et de sa mère, et chanter de la 
sorte en se souvenant d'eux ! » Al-Rachid dit : « 11 
est bien étonnant que la séparation d'avec les parents 
suscite de pareils accents ! » Et, pour la première 
fois, il regarda attentivement son hôte, comme pour 
lire sur son visage une explication plus admissible. 
Et il vit que c'était un jeune homme dont les traits 
étaient d'une grande beauté, mais dont le visage était 
de couleur jaune comme le safran. Et il fut bien 
étonné de cette découverte, et lui dit : « notre 
hôte, nous avons encore un souhait à formuler avant 
de prendre congé de toi et de nous en aller là d'où 
nous sommes venus ! » £t le jeune homme jaune 
répondit : « Ton souhait est d'avance satisfait. » Il 
demanda : « Je désire, et ceux qui sont avec moi le 
* désirent également, apprendre de toi si cette couleur 
jaune safran de ton visage est une chose acquise 
dans le cours de ta vie ou bien si c'est une chose 
originelle que tu as eue en naissant ! » 

Alors le jeune homme jaune dit : « vous tous, 
mes hôtes, la cause de la couleur jaune safran de 
mon teint est une histoire si extraordinaire que si 



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122 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

elle était écrite avec les aiguilles sur le coin intérieur 
de l'œil, elle servirait de leçon à. qui la lirait avec 
respect. Confiez-moi donc votre ouïe et accordez-moi 
toute r attention de votre esprit ! » Et tous répondi- 
rent : « Notre ouïe et notre esprit t'appartiennent ! 
Et nous voici impatients de t'écouter... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT DIX-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit: 



»... Notre ouïe et notre esprit t'appartiennent. Et 
nous voici impatients de t'écouter ! » Alors le jeune 
homme au teint jaune dit : 

« Sachez, ô mes maîtres, que mon origine est du 
pays d'Oman, où mon père éjait le plus grand mar- 
chand d'entre les marchands de la mer, et possédait 
en propriété absolue trente navires dont le rendement 
annuel était de trente mille dinars. Et mon père, qui 
était un homme éclairé, me fit apprendre l'écriture et 
aussi tout ce qu'il est nécessaire de savoir. Après quoi , 
comme son heure dernière approchait, il m'appela et 
me fit ses recommandations que j'écoutai respectueu- 
sement. Puis Allah le prit et l'admit dans Sa misé- 
ricorde. Puisse-t-Il, ômes hôtes, prolonger votre vie! 



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124 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

» Or Allah m'écrivit une heureuse traversée et j'ar- 
rivai sain et sauf, avec mes richesses, à Bassra, d'où, 
ayant pris place sur un autre navire, je remontai le 
Tigre jusqu'à Baghdad. Là je m'informai de l'endroit 
le plus convenable à habiter, et Ton m'indiqua le 
quartier Karkh comme étant le quartier le mieux 
fréquenté et la résidence habituelle des personnages 
importants. Et j'allai à ce quartier et je louai une 
belle maison dans la rue Zaafarân, où je fis trans- 
porter mes richesses et mes effets. Après quoi je fis 
mes ablutions et, l'àme réjouie et la poitrine dilatée 
de me trouver enfin dans l'illustre Baghdad, but de 
mes désirs et envie de toutes les villes, je m'habillai 
de mes plus beaux vêtements et sortis me promener 
à l'aventure à travers les rues les plus fréquentées. 

» Or, ce jour-là était précisément le vendredi, et 
tous les habitants étaient en tenue de fête et se prome- 
naient comme moi, en respirant l'air frais du dehors. 
Et moi je suivais la foule et me portais là où elle se 
portait. Et j'arrivai de la sorte à Karn-al-Sirat, le but 
habituel des promeneurs de Bagh *ad. Et je vis, à cet 
endroit, entre divers édifices fort beaux, une bâtisse 
plus belle que les autres et dont la façade donnait sur 
le fleuve. Et sur le seuil de marbre je vis un vieillard 
assis et vêtu de blanc qui était bien vénérable d'as- 
pect, avec une barbe blanche qui lui descendait jus- 
qu'à la ceinture en se divisant en deux touffes égales 
de filigrane d'argent. Et il était entouré de cinq ado- 
lescents beaux comme des lunes, et parfumés comme 
lui d'essences choisies. 

» Alors moi, gagné par la belle physionomie du 
vieillard blanc et par la beauté des adolescents, je 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 1 

demandai à un passant: « Qui est ap vénérable cheikl 
Et quel est son nom ? » 11 me fut répondu : « C'est 
cheikh Taher Aboul-Ola, l'ami des jeunes gens! 
tous ceux qui entrent chez lui n'ont qu'à mang< 
boire et s'amuser au choix avec les adolescents ou 1 
jeunes filles qui logent en permanence dans sa m 
son... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit t 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE I 
LA CINQ CENT DIX-HUITIÈME N 



Elle dit: 

» ... Et tous ceux qui entrent chez lui n'ont qi 
manger, boire et s'amuser avec les adolescents 
les jeunes filles qui logent en permanence dans 
maison ! » Et moi, à ces paroles, ravi à la limite 
ravissement, je m'écriai : « Gloire h Celui qui, dès i 
descente du navire, m'a mis sur la route de ce chei 
au visage de bon augure ! car je ne suis venu du fc 
de mon pays à Baghdad, que dans le but de trou 1 
un homme tel que celui-ci J » Et je m'avançai v 
le vieillard et, après lui avoir souhaité la paix, je 
dis : « mon maître, j'ai besoin de te deman< 
quelque chose ! » Et il me sourit comme un père s< 
rit à son fils, et me répondit : « Et que souhaites-tu 
Je dis : « Je souhaite vivement d'être ton hôte ce 



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126 LES MILLE NUlTf| ET USE NUIT 

nuit ! » Il me regarda encore et nie répondit: « Avec 
amitié cordiale et générosité ! » Puis il ajouta : 
« Cette nuit, ô mon fils, j'ai un nouvel arrivage de 
jeunes filles dont le prix, par soirée, varie suivant 
leurs mérites. Les unes sont cotées dix dinars par 
soirée, les autres vingt et d'autres atteignent jusqu'à 
cinquante et cent dinars par soirée. C'est à ton 
choix! » Je répondis : « Par Allah ! je veux com- 
mencer l'essai d'abord avec une de celles qui n'attei- 
gnent que dix dinars par soirée. Ensuite Allah 
Karim ! » Puis j'ajoutai : « Voici trois cents dinars 
pour un mois, car un bon essai exige un mois ! » Et 
je lui comptai les trois cents dinars et les lui pesai 
dans la balance qu'il avait près de lui. Alors il appela 
un des adolescents qui étaient là et lui dit : « Emmène 
ton maître ! » Et l'adolescent me prit par la main et 
me conduisit d'abord au hammam de la maison, où 
il me donna un bain excellent et me prodigua les 
soins les plus attentifs et les plus minutieux. Après 
quoi il me conduisit à un pavillon et frappa à l'une 
de ses portes. 

» Et aussitôt vint ouvrir une adolescente, au visage, 
riant et plein de bon augure, qui me fit un beau* 
geste d'accueil. Et le jeune garçon lui dit : « Je te 
confie ton hôte ! » Et il se retira. Alors elle me prit 
la main que le jeune garçon venait de lui remettre, 
et m'introduisit dans une chambre miraculeuse 
d'ornementations, sur le seuil de laquelle nous reçu- 
rent deux petites esclaves attachées à son service et 
jolies comme deux étoiles. Et moi je regardai plus 
attentivement l'adolescente, leur maîtresse, et je 
m'assurai delà sorte quelle était vraiment telle la 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 427 

lune dans son plein. Lors elle me fit m'asseoir et s'as- 
sit à mon côté ; puis elle fit un signe aux deux petites, 
qiri aussitôt nous apportèrent un grand plateau d'or 
sur lequel étaient assis des poulets rôtis, des viandes 
rôties, des cailles rôties, des pigeons rôtis et des coqs 
sauvages rôtis. Et nous mangeâmes jusqu'à satiété. 
Et de ma vie je n'avais goûté à des mets plus déli- 
cieux que ceux-là, ni bu des boissons plus savou- 
reuses que celles qu'elle me servit, une fois enlevé 
le plateau des mets, ni respiré des fleurs plus suaves, 
ni ne m'étais dulcifié de fruits, de confitures et de 
pâtisseries aussi extraordinaires ! Et elle fit preuve 
ensuite de tant de gentillesse, de charme et de volup- 
tueuses caresse^que je passai avec elle le mois entier 
sans me douter de la fuite des jours. 

» Au bout du mois, le petit esclave vint me cher- 
cher et me ramena au hammam, d'où je sortis pour 
aller trouver le cheikh blanc et lui dire : « mon 
maître, je désire une de celles qui sont à vingt di- 
nars par soirée ! » Il me répondit : « Pèse Tor ! » 
Et j'allai chercher de l'or à ma maison, et revins lui 
peser six cents dinars pour un mois d'essai avec 
une adolescente de vingt dinars par soirée. Et il 
appela un des adolescents et lui dit : « Emmène ton 
maître ! » Et l'adolescent me conduisit au hammam 
où il me soigna mieux encore que la première fois, 
et me fit ensuite pénétrer dans un pavillon dont la 
porte était gardée par quatre petites esclaves qui, 
aussitôt qu'elles nous eurent aperçus, coururent pré- 
venir leur maîtresse. Et la porte s'ouvrit et je vis ap- 
paraître une jeune chrétienne du pays des Francs, 
belle bien plus que la. première, et plus richement 



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128 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

habillée. Et elle me prit par la main, en me souriant, 
et m'introduisit dans sa chambre qui m'étonna par 
la richesse de sa décoration et de ses tentures. Et 
elle me dit : « Bienvenu soit l'hôte charmant... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT DIX-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... Bienvenu soit l'hôte charmant ! » Et après ïn'a- 
voir servi des mets et des boissons encore plus ex- 
traordinaires que la première fois, comme elle avait 
une très belle voix et savait s'accompagner sur les 
instruments d'harmonie, elle voulut me griser plus 
encore que je ne l'étais et, ayant pris un luth per- 
san, elle chanta : 

« suaves parfums des terres où s' élève Babylonc, 
allez avec la brise porter un tnessage à ma bien- 
aimée. 

Au loin, en des lieux enchantés, habite celle qui 
porte le trouble dans Vâme des amants, et les enflam- 
me sans leur accorder le don qui apaise les aésirs ! »> 

» Or moi, ô mes maîtres, je passai le mois entier 
avec cette fille des Francs, et je dois vous avouer que 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 129 

je la trouvai infiniment plus experte en mouvements 
que ma première amante. Et vraiment je constatai 
que je n'avais pas payé un prix exagéré les délices 
qu'elle me fit éprouver depuis le premier jour jus- 
qu'au trentième. 

» Aussi lorsque l'adolescent revint me prendre et 
me conduire au hammam, je ne manquai point d'aller 
trouver le cheikh blanc et de lui faire mes compli- 
ments sur le choix plein de justesse qu'il faisait de 
ses adolescentes, et je lui dis : « Par Allah ! ô cheikh 
je veux habiter toujours dans ta généreuse maison, 
où l'on trouve la joie des yeux, les délices des sens 
et le charme d'une société choisie ! » Et le cheikh 
fut très satisfait de mes louanges, et, pour m'en 
marquer son contentement, me dit : « Cette nuit, ô 
mon ^hôte, est pour nous une nuit de fête extraordi- 
naire ; et seuls ont droit de prendre part à cette fête 
les clients distingués de ma maison. Et nous l'ap- 
pelons la Nuit des Visions splendides. Tu n'as donc 
qu'à monter sur la terrasse, et à juger par tes 
yeux ! » Et moi je remerciai le vieillard et montai 
sur la terrasse. 

» Or, la première chbse que j'aperçus, une fois sur 
la terrasse, fut un grand rideau de velours qui divi- 
sait la terrasse en deux parties. Et, derrière ce ri- 
deau, sur un beau tapis, éclairés par la lune, étaient 
étendus l'un à côté de l'autre deux beaux jeunes 
gens, une jeune fille et son amoureux, qui s'embras- 
saient lèvres sur lèvres. Et moi, à la vue de la jeune 
fille et de sa beauté sans pareille, je fus étourdi et 
émerveillé, et je restai longtemps là à la regarder 
sans respirer, ne sachant plus où je me trouvais. Je 



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130 LES MÏLLE NUITS ET UNE NUIT 

pus enfin sortir de mon immobilité et, ne pouvant 
avoir de paix avant de savoir qui elle était, je des- 
cendis de la terrasse et courus trouver l'adolescente 
avec qui je venais de passer un mois d'amour ; et je 
lui racontai ce que je venais de voir. Et elle vit Té- 
tât où j'étais et me dit : « Mais qu'as-tu besoin de te 
préoccuper de cette jeune fille ? » Je répondis : «Par 
Allah ! elle m'a arraché la raisop et la foi ! » Elle 
me dit en souriant : « Alors tu désires la posséder? » 
Je répondis : « C'est là le vœu de mon âme, car elle 
règne dans mon cœur ! » Elle me dit : « Eh bien, sa- 
che que cette adolescente est la fille même du cheikh 
Taher Aboul-Ola, notre maître, et nous sommes tou- 
tes des esclaves à ses ordres ! Sais-tu combien coûte 
une nuit passée avec elle ? » Je répondis : « Com- 
ment le saurais-je ? » Elle me dit : « Cinq cents di- 
nars d'or ! C'est un fruit digne de la bouche des 
rois. Je répondis : « Ouallah ! Je suis prêt à dépen- 
ser toute ma fortune pour la posséder, ne serait-ce 
qu'une soirée ! » Et je passai toute cette nuit-là sans 
arriver à fermer l'œil, tant mon esprit travaillait à 
son sujet. 

» Aussi le lendemain je me hâtai de me vêtir de 
mes plus beaux habits, et, accoutré comme un roi, je 
me présentai devant le cheikh Taher, son père, et je 
lui dis : « Je désire celle dont la nuit est de cinq 
cents dinars! » 11 me répondit: « Pèse l'or! » Et moi 
aussitôt je lui pesai le prix de trente nuits, en tout 
quinze mille dinars. Et il les prit et dit à l'un des 
jeunes garçons : « Conduis ton maître auprès de ta 
maîtresse Une telle. » Et le jeune garçon m'emmena 
et me fit entrer dans un appartement dont mon œil 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 131 

n'avait jamais vu le pareil en beauté et en richesse 
sur le visage de la terre. Et je vis, assise noncha- 
lamment, un éventail à la main, l'adolescente, et 
du coup je fus stupéfait d'admiration quant h mon 
esprit, ô mes hôtes honorables... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit*ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGTIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... et du coup, je fus stupéfait d'admiration quant 
à mon esprit, ô mes hôtes honorables ! Car elle était 
vraiment comme la lune à son quatorzième jour, et 
rien qu'à la façon dont elle répondit à mon salam, 
elle acheva de me ravir la raison par le ton de sa voix 
plus mélodieuse que les accords du luth ; et toute 
belle elle était, et de tous les côtés gracieuse et symé- 
trique, en vérité ! Et c'est d'elle sans aucun doute 
qu'il s'agit dans ces vers du poète : 

La belle ! Si elle paraissait au milieu des infidèles, 
ils délaisseraient pour elle leurs idoles et V adore- 
raient comme la seule divinité. 

Si toute nue sur la mer elle se montrait, sur la mer 
aux flots amers et salés, du miel de sa bouche la mer 
se dulci fier ait . 



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132 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Si à quelque moine chrétien d'Occident elle se mon- 
trait en Orient, pour sûr le moine délaisserait l'Occi- 
dent et tournerait ses regards vers l'Orient ! 

Mais moi, l'ayant vue dans l'obscurité qu'illumi- 
naient ses yeux, je m'écriai : « nuit ! Que 
vois-je ? 

Est-ce une apparition légère qui me leurre, ou 
bien une une vierge intacte qui réclame un copula- 
teur ? » 

Et je la vis, à ces paroles, serrer avec sa main la 
fleur de son milieu, et me dire en soupirant de tristes 
et douloureux soupirs : 

« De même que les belles dents ne paraissent bien 
bel/es que frottées par la tige aromatique, de même 
le zebb est aux belles vulves ce que la tige frotteuse 
est aux jeunes dents ! 

musulmans, à l'aide ! N'y a-t-il donc plus chez 
vous autres un maître zebb qui sache se tenir de- 
bout ! » 

Alors moi je sentis mon zebb craquer sur ses join- 
tures et soulever ma tunique pour prendre un essor 
triomphant. Et en son langage il dit à la belle : « Le 
voici ! Le voici ! » 

Et je défis ses voiles. Mais elle eut peur et me dit z 
« Qui es-tu ? » Je répondis : « Un gaillard dont le 
zebb debout vient répondre à ton appel ! » 

Et, sans plus tarder, je l'assaillis, et mon zebb, gros 
comme un bras, remuait entre ses cuisses gentiment T 

Si bien que, comme je finissais de planter le troi- 
sième clou, elle me dit : « Plus près, ô gaillard, plus 
près l'enfoncement ! » Et je répondis: « Plus près, A 
ma maîtresse, plus près ! Il arrive ! » 



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HISTOIRE PU JEUNE HOMME JAUNE 133 

» Or moi, je lui souhaitai la paix, et elle me rendit 
mon souhait, en me lançant des regards d'une lan- 
gueur acérée, et me dit : « Amitié, aisance et géné- 
rosité à Thôte ! » Et elle me prit la main, ô mes 
maîtres, et me fit asseoir auprès d'elle ; et des jeunes 
filles aux beaux seins entrèrent et'nous servirent, 
sur des plateaux, les rafraîchissements de la bienve- 
nue, et des fruits exquis, des conserves de choix et 
un vin délicieux comme on n'en boit que dans les 
palais des rois ; et elles nous offrirent des roses et 
des^ jasmins, tandis qu'autour de nous les arbustes 
odoriférants et Taloès qui brûlait dans les cassolettes 
d'or exhalaient leurs suaves parfums. Ensuite une 
des esclaves lui apporta un étui de satin dont elle 
tira un luth d'ivoire, qu'elle l'accorda, et elle chanta 
ces vers : 

« Ne bois le vin que de la main d'an tendre jouven- 
ceau ; car si le vin procure V ivresse, le jouvenceau 
rend meilleur le vin. 

Car le vin ne procure point de délices à celui qui 
le boit, à moins que T échanson n'ait des joues où bril- 
lent de pures rbses, candides et fraîches. » 

» Or jnoi, ô mes hôtes, après ces préludes, je m'en- 
hardis, et ma main devint audacieuse, et mes yeux 
et mes lèvres la dévoraient ; et je lui trouvai des 
qualités si extraordinaires de savoir et de beauté, 
que non seulement je passai avec elle le mois déjà 
payé, mais que je continuai à payer au vieillard 
blanc, son père, un mois après un autre mois, et 
ainsi de suite pendant un long espace de temps, 

T. IX. 9 



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134 LES MILLE NUITS ET €NE KDIT 

jusqu'à ce que, à cause de ces dépenses considérables, 
il ne me restât plus un seul dinar de toutes les ri- 
chesses que j'avais apportées avec moi du pays 
d'Oman, ma patrie. Et alors songeant que j'allais 
bientôt être forcé de me séparer d'elle, je ne pus 
empêcher mes larmes de couler en fleuves sur mes 
joues, et je ne sus plus différencier le jour d'avec la 
nuit... 

-^ A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-UNIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... je ne pus empêcher mes larmes de couler en 
fleuves sur mes joues, et je ne sus plus différencier 
le jour d'avec la nuit. Et elle, me voyant ainsi tout 
en larmes, me dit : « Pourquoi pleures-tu?» Je dis : 
« ma maîtresse, parce que je n'ai plus d'argent, et 
que le poète a dit : 

» La pénurie nous rend étrangers dans nos propres 
demeures, et l'argent nous donne une patrie à l'étran- 
ger ! 

» C'est pourquoi, moi, ô lumière de mes yeux, 
je pleure dans la crainte de me voir séparé de toi 



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niSTOIRE DV JEUNE HOMME JAUNE 432> 

par ton père ! » Elle me dit : « Sache alors que lors- 
qu'un des clients de la maison s'est ruiné daçs la 
maison, mon père a l'habitude de lui donner l'hos- 
pitalité pendant encore trois jours, avec toute la lar- 
gesse désirable et sans le priver d'aucun des agré- 
ments coutumiers ; après quoi il le prie de s'en 
aller et de ne plus se montrer dans la maison ! 
Quant à toi, mon chéri, comme dans mon cœur il 
y a pour toi un grand amour, n'aie aucune crainte à 
ce sujet, car je vais trouver le moyen de te garder 
ici aussi longtemps que tu le voudras, inschallah ! 
J'ai, en effet, toute ma fortune personnelle sous mes 
propres mains, et mon père en ignore toute l'immen- 
sité. Aussi vais-je tous les jours te donner un sac de 
cinq cents dinars, prix d'une soirée ; et toi tu le re- 
mettras à mon père, en lui disant : « Désormais je 
te paierai les soirées jour par jour ! » Et mon père, 
te sachant solvable, acceptera cette condition ; et, 
selon sa coutume, il viendra me remettre cette somme 
qui m'est due ; et moi de nouveau je te la donnerai 
afin que tu lui payes une nouvelle soirée ; et il en 
sera ainsi aussi longtemps qu'Allah le voudra et 
que tu ne t'ennuieras pas avec moi ! » 

» Alors moi, ô mes hôtes, dans ma joie je devins 
léger comme les oiseaux, et je la remerciai et lui 
baisai la main ; puis je demeurai avec elle, en ce 
nouvel état de choses, l'espace d'une année, comme 
le coq dans le poulailler. 

» Or, au bout de ce temps, le sort néfaste voulut 
que ma bien-aimée, dans un accès de colère, s'em- 
portât contre une de ses esclaves et la frappât dou- 
loureusement ; et l'esclave s'écria : « Par Allah ! je 



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136 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

te meurtrirai le cœur comme tu m'as meurtrie ! » 
Et elle courut à l'instant chez le père de mon amie, 
et lui révéla toute l'affaire depuis le commencement 
jusqu'à la fin. 

» Lorsque le vieux Taher Àboul-Ola entendit le 
discours de l'esclave, il sauta sur ses pieds et courut 
me trouver alors que, dans l'ignorance encore de ce 
qui se passait, j'étais aux côtés de mon amie, en 
train de me livrer à divers ébats de première qua- 
lité ; et il me cria: « Ho ! un Tel ! » Je répondis: « A 
tes ordres, ô mon oncle !» Il me dit : « Notre cou- 
tume ici, quand un client s'est ruiné, est d'héberger 
ce client, en ne le privant de rien, pendant trois 
jours. Mais toi, il y a déjà un an que tu uses par 
fraude de notre hospitalité, en mangeant, en buvant 
et en copulant à ton aise ! » Puis il se tourna vers ses 
esclaves et leur cria : « Chassez d'ici ce fils d'en- 
culé ! » Et ils s'emparèrent de moi et me jetèrent 
tout nu à la porte, en me mettant dans la main dix 
petites pièces d'argent et en me donnant un vieux 
caban rapiécé et tombant en loques, pour couvrir ma 
nudité. Et le cheikh blanc me dit : « Va-t'en ! je ne 
veux ni te faire donner la bastonnade ni t'injurier ! 
Mais hâte-toi de disparaître ; car si tu as le malheur 
de rester encore dans Baghdad, notre ville, ton sang 
jaillira au-dessus de ta tête ! » 

» Alors moi, ô mes hôtes, je fus bien obligé de sortir 
en dépit de mon nez, sans savoir où me diriger dans 
cette ville que je ne connaissais guère, bien que je 
l'habitasse depuis quinze mois. Et je sentis s'abat- 
tre pesamment sur mon cœur toutes les calamités 
du monde et sur mon esprit le désespoir, les tris- 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 137 

tesses et les soucis !Etje dis en mon âme :« Comment, 
moi qui suis venu ici à travers les mers porteur de 
mille milliers de dinars d'or avec, en plus, le prix de 
vente de mes trente navires, ai-je pu dépenser toute 
cette fortune dans la maison de ce calamiteux vieil- 
lard de goudron, pour maintenant en sortir tout nu 
et le cœur brisé et l'âme humiliée ? Mais il n'y a de 
recours et de puissance cfu'en Allah le Glorieux, le 
Très-H^ut ! » Et comme, plongé dans ces affligeantes 
pensées, j'étais arrivé sur les bords du Tigre, je vis 
un navire qui allait descendre vers Bassra. Et je 
m'embarquai à bord de ce navire, en offrant mes 
services comme matelot au capitaine, afin de payer 
mon passage. Et j'arrivai delà sorte à Bassra. 

» Là je me dirigeai sans tarder vers le souk, car 
la faim me torturait, et je fus remarqué... 

— Ace moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-DEUXIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Là je me dirigeai, sans tarder, vers le souk, 
car la faim me torturait, et je fus remarqué par un 
épicier qui s'approcha vivement de moi et se jeta à 
mon cou en m'embrassant, et se fit connaître à moi 
comme un ancien ami de mon père ; puis il m'in- 



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138 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

terrogeasur mon état. Et je lui racontai, sans omet- 
tre un détail, tout ce qui m'était arrivé. ¥JL il me 
dit : « Ouallah ! ce ne sont pas les actes d'un homme 
sensé ! Mais maintenant, ce qui est passé est passé, 
que comptes-tu faire? » Je répondis: « Je ne sais 
pas ! » Il me dit : « Veux-tu accepter de rester chez 
moi? Et, puisque tu sais récriture, veux-tu écrire 
les entrées et sorties de mes fournitures, et toucher 
par jour comme salaire un drachme d'argent, sans 
compter ta nourriture et ta boisson? » Et moi j'ac- 
ceptai en le remerciant, et demeurai chez lui comme 
scribe pour les sorties ou entrées des ventes ou 
achats. Et je vécus de la sorte chez lui assezde temps 
pour mettre de côté la somme de cent dinars. 

» Alors je louai pour mon propre compte un petit 
local, sur le bord de la mer, afin d'y attendre l'arrivée 
de quelque navire chargé de marchandises du loin, 
où m acheter, avec mon argent, de quoi faire un char- 
gement bon à vendre à Baghdad, où je voulais re- 
tourner, dans l'espoir de trouver l'occasion de revoir 
mon amie. 

» Or, la chance voulut qu'un jour un navire yîat 
du loin chargé de ces marchandises que j'attendais ; 
et moi, mêlé aux autres marchands, je me dirigeai 
vers le navire et montai à bord. Et voici que, du fojid 
du navire, sortirent deux hommes qui s'assirent sur 
deux chaises et étalèrent devant nous leurs marchan- 
dises. Et quelles marchandises ! Et quel éblouissp- 
ment des yeux ! Nous ne vîmes là rien que des 
joyaux, des perles, du corail, des rubis, des agates, 
des hyacinthes et des pierreries de toutes les couleurs ! 
Et alors l'un des deux hommes se tourna vers les 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 139 

marchands terriens et ,leur dit : « compagnie des 
marchands, tout ceci n'est pas à vendre pour aujour- 
d'hui, €ar je suis encore fatigué de la mer ; je ne l'ai 
étalé que pour vous donner une idée de ce que sera 
la vente de demain ! » Mais les marchands le pressè- 
rent tellement qu'il accepta de commencer la vente 
immédiatement, et le crieur se mit à crier la vente 
des pierreries, espèce par espèce. Et les marchands 
se mirent à augmenter chaque fois le prix, les uns 
sur les autres, jusqu'à ce que le premier petit sac 
de pierreries eût atteint le prix de quatre cents di- 
nars. Ace moment, le propriétaire du sac, qui m'avait 
autrefois connu dans mon pays quand mon père 
était à la tête du commerce d'Oman, se tourna vers 
moi et me demanda : « Pourquoi ne dis-tu rien et 
n'augmentes-tu pas le prix comme les autres mar- 
chands? » Je répondis : « Par Allah, ô mon maître, 
il ne me reste plus des biens de ce monde que la 
somme de cent dinars ! » Et je fus bien confus, en 
disant ces paroles, et des gouttesde larmes tombèrent 
de mes yeux. Et, à cette vue, le propriétaire du sac 
frappa ses mains l'une dans l'autre et s'écria, plein 
de surprise : « O Omani, comment d'une si immense 
fortune ne te reste-t-il plus que cent dinars ? » Et 
il me regarda ensuite avec commisération et entra 
dans mes peines ; puis soudain il se tourna vers les 
marchands et leur dit : « Soyez témoins que je vends 
à ce jeune homme pour la somme de cent dinars un 
sac avec tout ce qu'il contient en fait de gemmes, 
de métaux et d'objets précieux, bien que je sache sa 
valeur réelle qui monte à plus de mille dinars. C'est 
donc un cadeau que je lui donne de moi à lui ! » Et 



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140 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

les marchands, stupéfaits, témoignèrent qu'ils 
voyaient et entendaient; et le marchand me remit le 
sac avec tout ce qu'il contenait, et même me fit ca- 
deau du tapis, et de la chaise sur laquelle il était 
assis. Et moi je le remerciai pour sa générosité ; et je 
descendis à terre et me dirigeai vers le souk des bi- 
joutiers. 

» Là je louai une boutique et me mis à vendre et 
à acheter et à réaliser tous les jours un gain assez ap- 
préciable. Or, parmi les objets précieux contenus 
dans le sac, se trouvait un morceau d'écaillé rouge 
d'un rouge foncé qui, à en juger par les caractères 
talismaniques gravés sur ses deux faces, sous la 
forme de pattes de fourmis, devait être quelque 
amulette fabriquée par un maître fort versé dans 
l'art des amulettes. Il pesait une demi-livre, mais 
j'en ignorais l'usage spécial et le prix. Aussi je le fis 
crier plusieurs fois au souk, mais on n'en offrit au 
crieur que de dix à quinze drachmes. Et moi, ne vou- 
lant pas, tout de même, en prévision d'une excellente 
occasion, le céder à un prix si modique, je jetai ce 
morceau d'écaillé dans un coin de ma boutique, où 
il resta une année. 

» Or, un jour que j'étais assis dans ma boutique, 
je vis entrer... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 141 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-TROISIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Or, un jour que j'étais assis dans ma boutique, 
je vis entrer un étranger qui me souhaita la paix et 
qui, apercevant le morceau d'écaillé, malgré la pous- 
sière dont il était recouvert, s'écria : « Loué soit 
Allah ! Je trouve enfin ce que je cherchais ! » Et il 
prit le morceau d'écaillé, le porta à ses lèvres et h 
son front, et me dit : « mon maître, veux-tu me 
vendre ceci ? » Je répondis : « Je veux bien ! » 11 de- 
manda : « Quel en est le prix? « Je dis : « Combien 
en offres-tu, toi? » 11 répondit : « Vingt dinars d'or ! » 
Et moi, à ces paroles, je crus, tant la somme me pa- 
raissait considérable, que l'étranger se moquait de 
moi ; et je lui dis d'un ton fort désagréable : « Va- 
t'en enta voie! » Alors ilcrutqueje trouvais modique 
la somme, et me dit : « J'en offre cinquante dinars ! » 
Mais moi, de plus en plus convaincu qu'il riait de 
moi, non seulement je ne voulus point lui répondre, 
mais je ne le regardai même pas et fis semblant de 
ne plus remarquer sa présence, afin qu'il s'en allât. 
Alors il me dit : « Mille dinars ! » 

Tout cela! Et moi, ô mes hôtes, je ne répondais 
pas ; et lui, souriait de mon silence gros de fureur 
concentrée, et me disait : « Pourquoi ne veux-tu pas 



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H2 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

me répondre ? » Et moi je finis par répondre encore : 
« Va-t'en en ta voie ! » Alors il se mit à augmenter 
mille dinars sur mille dinars jusqu'à ce qu'il m'of- 
frît vingt mille dinars. Et moi je ne répondais pas! 

» Tout cela! Et les passants et les voisins, attirés 
par cet étrange marché, s'attroupaient auteur de 
nous dans la boutique et dans la rue, et murmuraient 
tout haut contre moi et faisaient des remarques dés- 
obligeantes sur moi, disant : « Il ne faut pas que 
nous lui permettions de demander davantage pour ce 
misérable morceau d'écaillé ! » Et d'autres disaient : 
« Ouallah ! la tête dure, les yeux vides ! S'il ne va 
pas lui céder le morceau d'écaillé, nous le chasserons 
de la ville ! » 

» Tout cela ! Et moi je ne savais pas encore ce que 
Ton me voulait. Aussi, pour en finir, je demandai à 
l'étranger : « Veux-tu enfin me dire si tu achètes 
vraiment ou si tu te moques? » 11 répondit: « Et 
toi, veux-tu vraiment vendre ou te moquer? » Je 
dis : « Vendre ! » Et il dit : « Alors je t'offre, comme 
dernier prix, trente mille dinars ! Et concluons la 
vente et l'achat ! » Et moi alors je me tournai vers 
les assistants, et je leur dis : « Je vous prends à té- 
moins dans cette vente ! Mais auparavant je tiens à 
savoir de l'acheteur ce qu'il veut faire de ce morceau 
d'écaillé ! » 11 répondit : « Concluons d'abord le 
marché, et je te dirai ensuite les vertus et l'utilité 
•de cette chose-là ! » Je répondis : « Je te la vends ! » 
11 dit : « Allah est témoin de ce que nous disons ! » 
El il sortit un sac rempli d'or, me compta et me 
pesa trente mille dinars, prit l'amulette, la mit dans 
sa poche, en poussant un grand soupir, et me dit : 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 143 

« Alors c'est bien vendu et conclu ? fc Je répondis : 
« C'est vendu et conclu ! » Et il se tourna vers les 
assistants et leur dit : « Soyez tous témoins qu'il 
•m'a vendu l'amulette et en a touché le prix consenti 
à trente mille dinars ! » Et, cela fait, il se tourna 
vers moi, et, avec un ton de commisération et 
d'ironie extrême, il me dit: « pauvre, par Allah! 
si tu avais su tenir la main dans cette vente en la re- 
tardant encore, je serais arrivé à te payer pourprik 
de cette amulette non point trente mille ou cent 
mille dinars mais mille milliers de dinars, si ce n'est 
davantage! » 

» Or, moi, ô mes hôtes, en entendant ces paroles, et 
en me voyant ainsi frustré, à cause de mon manque 
de flair, de cette somme fabuleuse, je sentis un grand 
bouleversement s'opérer dans mon intérieur ; et une 
révolution soudaine de mon corps fit descendre le 
sang de mon visage et monter à sa place cette cou- 
leur jaune que j'ai conservée depuis et qui a attiré 
votre attention ce soir, ô mes hôtes ! 

» Je restai donc hébété un moment, puis je dis à 
l'étranger : « Peux-tu me dire maintenant les vertus 
et l'utilité de ce morceau d'écaillé? » Et l'étranger 
me répondit : 

» Sache que le roi de l'Inde a une fille chérie qui 
n'a point sa pareille en beauté sur la face de la terre; 
mais elle est sujette à de violents maux de tête! Aussi 
le roi son père, à bout de ressources et de médica- 
ments capables de la soulager, fit assembler les plus 
forts scribes de son royaume et les hommes de 
science et les devins ; mais aucun d'eux ne réussit à 
enlever de sa tête les douleurs qui la torturaient... 



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144 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-QUATRIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... mais aucun d'eux ne réussit à enlever de sa tête 
les douleurs qui la torturaient. Alors moi, qui étais 
présent dans l'assemblée, je dis au roi: « roi, moi 
je connais un homme appelé Saadallah le Babylo- 
nien, qui n'a point son pareil ou son supérieur dans 
la connaissance de tels remèdes, sur la face de la 
terre ! Si donc tu juges à propos de m'envoyer vers 
lui, fais-le ! » Le roi me répondit : « Va vers lui ! » 
Je dis: « Donne-moi mille milliers de dinars et un 
morceau d'écaillé rouge d'un rouge foncé ! Et, en 
plus, un cadeau ! » Et le roi me donna tout ce que je 
lui demandais, et je partis de l'Inde vers le pays de 
Babylone. Et là je m'informai du sage Saadallah, et 
on me guida vers lui ; et je me présentai devant lui 
et lui remis cent mille dinars et le cadeau du roi ; 
puis je lui donnai le morceau d'écaillé, et, après lui 
avoir soumis le but de ma mission, je le priai de me 
préparer une amulette souveraine contre les maux 
de tête. Et le sage de Babylone employa sept mois 
entiers à consulter les astres, et finit, au bout de ces 
sept mois, par choisir un jour faste pour tracer sur 
le morceau d'écaillé ces caractères talismaniques 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 145 

pleins de mystère que tu vois sur les deux faces de 
cette amulette que tu m'as vendue ! Et moi je pris 
cette amulette et revins auprès du roi de l'Inde, au- 
quel je la remis. 

» Or le roi entra dans la chambre de sa fille ché- 
rie, et la trouva, selon les instructions données, tou- 
jours enchaînée au moyen de quatre chaînes atta- 
chées aux quatre coins de la chambre, et cela afin 
qu'elle ne pût, dans ses crises de douleur, se tuer en 
se jetant par la fenêtre. Et dès qu'il eut posé l'amu- 
lette sur le front de sa fille, elle se trouva guérie à 
l'heure et à l'instant. Et le roi, à cette vue, se ré- 
jouit à la limite de la réjouissance, et me combla de 
riches présents et m'attacha à sa personne, parmi 
ses intimes. Et la fille du roi, guérie de la sorte si 
miraculeusement, attacha l'amulette à son collier, et 
ne la quitta plus. 

» Mais un jour la princesse, se trouvant en pro- 
menade dans une barque, jouait avec ses compagnes 
dont l'une d'elles, dans un mouvement malheureux, 
cassa le fil du, collier, et fit tomber l'amulette dans 
l'eau. Et l'amulette disparut. Et au même moment 
la Possession rentra en elle, et elle fut de nouveau 
possédée par le Possesseur terrible, qui lui donna 
des maux de tête d'une telle violence qu'il lui égara 
la raison. 

» A cette nouvelle, le chagrin du roi fut au-dessus 
de toutes paroles ; et il m'appela et me chargea d'une 
nouvelle mission auprès du cheikh Saadallah le Ba- 
bylonien, afin qu'il fit une autre amulette. Et je 
partis. Mais, en arrivant à Babyl, j'appris que le 
cheikh Saadallah était mort. 



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446 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

» Et depuis lors, accompagné de dix personnes 
pour m'aider dans mes recherches, je parcotirs tous 
les pays de la" terre dans le but de trouver, chez 
quelque marchand ou chei quelque vendeur ou pas- 
sant, une amulette de ces amulettes que savait seul 
douer de vertus guérisseuses et exorcisantes le 
cheikh Saadallah de Babylone. Et le sort a voulu te 
mettre sur ma voie, et me faire trouver et acheter 
dans ta boutique cet objet que je désespérais déjà de 
retrouver jamais ! » 

» Puis, ô mes hôtes, l'étranger, après m'avoîr 
raconté cette histoire, serra sa ceinture et s'en alla. 

» Et telle est, comme je vous l'ai déjà dit, la cause 
de la couleur jaune de mon visage ! 

» Quant à moi, je réalisai en argent tout ce que je 
possédais, en vendant ma boutique, et, riche désor- 
mais, je partis en toute hâte pour Baghdad, où, dès 
mon arrivée, je volai au palais du vieillard blanc, 
père de ma bien-aimée. Car, depuis ma séparation 
d'avec elle, le jour et la nuit elle remplissait mes 
pensées ; et la revoir était le but de mes désirs et de 
ma vie. Et l'absence n'avait fait qu'attiser les feux 
de mon âme et exalter mon esprit. 

» Je m'informai donc d'elle auprès d'un jeune gar- 
çon qui gardait la porte d'entrée. Et le jeune garçon 
me dit de lever la tète et de regarder. Et je vis que la 
maison tombait en ruines, que la fenêtre où d'ordi- 
naire se tenait ma bien-aimée était arrachée, et 
qu'un air de tristesse et de profonde désolation ré- 
gnait sur la demeure. Alors les larmes me vinrent 
aux yeux, et je dis au petit esclave : « Qu'a donc fait 
Allah au cheikh Taher, ô mon frère? » Il me répon- 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE ibl 

dit: « La joie a abandonné la demeure, et le malheur 
s'est abattu sur nous depuis que nous a quittés un 
jeune homme du pays d'Oman, nommé Aboul-Hassan 
Al-Omani. Ce jeune marchand était resté une année 
avec la fille du cheikh Taher ; mais comme, au bout 
de ce temps, il n'eut plus d'argent, le cheikh, notre 
maître, Ta chassé de la maison. Mais notre maîtresse^ 
l'adolescente, qui l'aimait d'un grand amour... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-CINQUIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ...mais notre maîtresse, l'adolescente, qui l'ai- 
mait d'un grand amour , fut si bouleversée de ce départ 
qu'elle tomba malade d'une fort grave maladie qui 
la fit approcher de la mort. Alors notre maître, le 
cheikh Taher, se repentit de ce qu'il avait fait, en 
voyant la langueur mortelle où se trouvait sa fille ; 
et il dépêcha des courriers dans toutes les directions 
et tous les pays, afin de retrouver le jeune Aboul- 
Hassan, et promit cent mille dinars de récompensé 
à celui qui le ramènerait! Mais jusqu'à présent tous 
les efforts des chercheurs ont été vains, car nul n'a 
pu se mettre sur ses traces ou avoir de ses nouvelles. 
Aussi l'adolescente, fille du cheikh, est-elle main- 



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H8 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tenant sur le point de rendre le dernier soupir! » 
» Alors moi, l'âme déchirée de douleur, je deman- 
dai à l'enfant : « Et le cheikh Taher, comment 
va-t-il, lui ? » Il répondit : « Il a été de tout cela 
dans un tel chagrin et un tel découragement, qu'il a 
Vendu les adolescentes et les jeunes garçons, et s'est 
repenti amèrement devant Allah le Très-Haut ! » 
Alors je dis au jeune esclave : « Veux-tu que je t'in- 
dique oir se trouve Aboul-Hassan Al-Omani? Qu'en 
diras-tu ? » Il répondit : « Par Allah sur toi, ô mon 
frère, fais-le ! Et tu auras rendu une amante à la vie, 
une fille à son père, un amoureux à son amie, et tu 
auras tiré de la pauvreté ton esclave et les parents 
et ton esclave ! » Alors je lui dis : « Va donc trou- 
ver ton maître, le cheikh Taher, et dis-lui : « Tu me 
dois la récompense promise, pour la bonne nouvelle! 
Car à la porte de ta maison se trouve, en personne, 
Aboul-Hassan Al-Omani ! » 

» A ces paroles, le jeune esclave s'envola avec la 
rapidité du mulet échappé du moulin ; et, en un clin 
d'œil, il revint accompagné du cheikh Taher, père 
de mon amie. Et comme il était changé ! Et qu'était 
devenu son teint si frais autrefois et si jeune malgré 
les années ? Il avait, en deux ans, vieilli de plus de 
vingt années. Pourtant il me reconnut aussitôt, et 
se jeta à mon cou et se mit à m'embrasser en pleu- 
rant, et me dit : « O mon maître, où étais-tu pendant 
cette longue absence ? Ma fille, à cause de toi, est 
proche du tombeau. Viens ! Entre avec moi dans ta 
maison ! » Et il me fit entrer, et commença par se 
jeter à genoux sur le sol en rendant grâces à Allah 
qui avait permis notre réunion ; et il se hâta de re- 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 149 

mettre au jeune esclave la récompense promise de 
cent mille dinars. Et le jeune esclave se retira en 
appelant sur moi les bénédictions. 

» Après quoi le cheik Taher entra d'abord seul 
chez sa fille pour lui annoncer, sans brusquerie, mon 
arrivée. Il lui dit donc: « Je t'annonce, ô ma fille, la 
bonne nouvelle ! Si tu veux consentir à manger un 
morceau et à aller prendre un bain au hammam, je 
te ferai revoir aujourd'hui même Aboul-Hassan ! » 
Elle s'écria : « O père, est-ce vrai ce que tu dis? » 
Il répondit : « Par Allah le Très-Glorieux, ce que je 
te dis est vrai ! » Alors elle s'écria : « Ouallahi ! Si 
je vois son visage, je n'aurai plus besoin de manger 
ou de boire ! » Alors le vieillard se tourna vers la 
porte, derrière laquelle je me tenais, et me cria : 
« Entre, ya Aboul-Hassan ! » Et j'entrai. 

» Or, ô mes hôtes, dès qu'elle m'eut aperçu et re- 
connu, elle tomba en pâmoison, et fut longtemps 
avant de recouvrer ses sens. Elle put enfin se rele- 
ver, et, au milieu des pleurs de joie et des rires, 
nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre, et 
nous restâmes longtemps embrassés, à la limite de 
l'émotion et de la félicité. Et lorsque nous pûmes 
faire attention à ce qui se passait autour de nous, 
nous vîmes au milieu de la salle de réception le kâdi 
et les témoins, que le cheikh avait mandés en toute 
hâte, et qui écrivirent notre contrat de mariage, 
séance tenante. Et on célébra nos noces avec un dé- 
ploiement de fyste inouï, au milieu de réjouissan- 
ces qui durèrent trente jours et trente nuits. 

» Et depuis ce temps-là, ô mes hôtes, la fille du 
chçikh Taher est mon épouse chérie. Et c'est elle que 

T. IX. 10 



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150 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

vous avez entendue chanter ces airs mélancoliques 
qui lui plaisent, en lui rappelant les heures doulou- 
reuses de notre séparation et en lui faisant mieux 
sentir le bonheur parfait dans lequel nous coulons les 
jours de notre union bénie par la naissance d'un fils 
aussi beau que sa mère ! Et c'est lui-même que je 
vais vous présenter, ô mes hôtes... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-SIXIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et c'est lui-même que je vais vous présenter, ô 
mes hôtes ! » 

Et, ce disant, Aboul-Hassan, le jeune homme 
jaune, sortit un moment et revint en tenant parla 
main un jeune garçon de dix ans, beau comme la 
lune dans son quatorzième jour. Et il lui dit : 
« Souhaite la paix à nos hôtes ! » Et l'enfant s'ac- 
quitta de la chose avec une grâce exquise. Et le kha- 
lifatct ses compagnons, toujours déguisés, furent 
charmés à l'extrême aussi bien de sa beauté, de sa 
grâce et de sa gentillesse, que de l'histoire extraor- 
dinaire de son père. Et, après avoir pris congé de 
leur hôte, ils sortirent émerveillés de ce qu'ils ve- 
naient de voir et d'entendre. 



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HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 151 

Et le lendemain matin, le khalifat Haroun Àl- 
Rachid, qui n'avait cessé de penser à cette histoire, 
appela Massrour et lui dit : « Massrour ! » Il répon- 
dit : « A tes ordres, ô mon seigneur ! » Il dit : « Tu 
vas immédiatement réunir dans cette salle tout le 
tribut annuel en or que nous avons perçu de Bagh- 
dad, tout le tribut de Bassra et tout le tribu du 
Khorassftn ! » Et Massrour, sur l'heure, fit apporter 
devant le khalifat et amonceler dans la salle les tri- 
buts en or des trois grandes provinces de l'empire, 
qui montaient à une somme qu'Allah seul pouvait 
dénombrer. Alors le khalifat dit à Giafar : « O Gia- 
far ! » Il répondit: « Je suis là, ô émir des, 
Croyants ! » 11 dit : « Va vite me chercher Aboul- 
Hassan Al-Omani ! » 11 répondit : « J'écoute et j'o- 
béis ! » Et il alla aussitôt le chercher, et l'amena 
tout tremblant devant le khalifat, entre les mains 
duquel il embrassa la terre et se tint les yeux bais- 
sés dans l'ignorance du crime qu'il avait pu com- 
mettre ou de la cause qui nécessitait sa présence. 

Alors le khalifat lui dit : « O Aboul-Hassan, sais-tu 
les noms des marchands qui ont été tes hôtes hier 
au soir ? » Il répondit : « Non, par Allah, ô émir des 
Croyants ! » Le khalifat se tourna alors vers Mass- 
rour et lui dit : « Enlève la couverture qui cache les 
amas d'or !» Et, la couverture ayant été enlevée, le 
khalifat dit au jeune homme : « Et peux-tu au moins 
me dire si, oui ou non, ces richesses sont plus consi- 
dérables que celles dont tu as été frustré par ta vente 
hâtive du morceau d'écaillé ? » Et Aboul-Hassan, 
stupéfait de voir le khalifat au courant de cette his- 
toire, murmura en ouvrant des yeux dilatés : « Oual- 



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152 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

lah, ô mon seigneur, ces richesses-ci sont infiniment 
plus considérables ! » Et le khalifat lui dit : « Sache 
alors que tes hôtes d'hier au soir étaient lecinquième 
des Bani-Abbas et ses vizirs et ses compagnons, et 
que tout cet or amassé là est ta propriété, en cadeau 
de ma part pour te dédommager de ce que tu as perdu 
dans la vente du morceau d'écaillé talismanique ! » 
En entendant ces paroles, Aboul-Hassan fut dans 
un tel émoi, qu'une nouvelle révolution bouleversa 
son intérieur, et que la couleur jaune descendit de 
son visage pour être remplacée à l'instant par le 
sang rouge qui y afflua et lui rendit son ancien teint 
blanc et rose, éclatant comme la lune durant la nuit 
de sa plénitude. Et le khalifat, ayant fait apporter un 
miroir, le présenta devant le visage d'Aboul-Hassan 
qui tomba à genoux pour rendre grâces au Libéra- 
teur, Et le khalifat, après avoir fait transporter dans 
Ja demeure d'Aboul-Hassan tout l'or amoncelé, l'in- 
vita à venir souvent lui tenir compagnie au milieu 
de ses compagnons intimes, et s'écria : « Il n'y a 
d'autre Dieu qu'Allah ! Gloire à Celui qui peut pro- 
duire changement sur changement, et qui Seul reste 
Inchangeable et Immuable ! » 



— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, 
THistoire du Jeune Homme jaune. Mais certainement elle 
ne peut être comparée à THistoire de Fleur-de-Grenade 
et de Sourire-de-Lune ! » Et le roi Schahriar s'écria : 
« O Schahrazade, je ne doute point de tes paroles.! Hâte- 
toi de me raconter l'histoire de Fleur-de-Grenade et de 
Sourire-de-Lune, car je ne la connais pas ! » 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GREN 
ET DE SOURIRE-DE-LUNE 



Et Schahrazade dit: 

4 * 

Il m'est revenu, ô Roi fortuné, qu'il y avait e 
tiquité des âges et les années et les jours d'il y 
longtemps, dans les pays aj a mi te s, un roi n 
Schahramân qui résidait dans le Khorassân. Et 
avait cent concubines, toutes affligées de sti 
car il n'avait pu avoir d'aucune d'elles un e 
fût-il du sexe féminin. Or, comme, un jour, i 
assis dans la salle de réception au milieu < 
vizirs, de ses émirs et des grands du royaui 
qu'il s'entretenait avec eux, non point des a 
ennuyeuses du gouvernement, mais de poés 
science, d'histoire et de médecine, et en gêné 
tout ce qui pouvait lui faire oublier la tristesse 
solitude sans postérité et sa douleur de ne p< 
laisser à ses descendants le trône que lui a 
légué ses pères et ses ancêtres, un jeune man 
entra dans la salle et lui dit : « mon seigneu 
porte il y a, avec un marchand, une esclave je 



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154 LE8 MILLE NUITS ET UNE NUIT 

telle que jamais l'œil n'en a vu <le plus belle ! » Et le 
roi dit : « A moi donc le marchand et l'esclave ! » Et 
le mamelouk se hâta d'introduire le marchand et sa 
belle esclave. 

Or, en la voyant entrer, le roi la compara en son 
âme à une fine lance d'un seul jet ; et, comme elle 
avait un voile de soie bleue rayée d'or qui lui enve- 
loppait la tête et lui couvrait le visage, le marchand 
le lui ôta ; et aussitôt la salle fut illuminée de sa 
beauté, et sa chevelure s'écroula sur son dos en sept 
tresses massives qui touchèrent les bracelets de ses 
chevilles : tels les crins splendides qui balaient le 
sol squs la croupe d'une jument de noble race. Et 
elle était royale et cambrée merveilleusement, et 
défiait en souplesse dansante la tige délicate de 
l'arbre ban. Ses yeux, noirs et allongés de leur 
nature, étaient chargés d'éclairs destinés à transper- 
cer les cœurs ; et sa seule vue pouvait guérir les 
malades et les infirmes. Quant à sa croupe bénie, but 
des souhaits et des désirs, elle était si fastueuse, en 
vérité, que le marchand lui-même n'avait pu trouver 
un voile assez grand pour l'envelopper... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-G REN ADE. . . 155 

... Quant à sa croupe bénie, but des souhaite et 
des désirs, elle était si fastueuse, en vérité, que le 
marchand lui-mêmç n'avait pu trouver un voile assez 
grand pour l'envelopper. 

Aussi le roi fut-il émerveillé de tout cela à la 
limite de l'émerveillement ; et il demanda au mar- 
chand : « cheikh, à combien cette esclave ? » Il 
répondit : « mon seigneur, moi je l'ai achetée de 
son premier maître pour deux mille dinars; mais, 
depuis, j'ai voyagé avec elle pendant trois ans pour 
arriver jusqu'ici, et j'ai dépensé de la sorte pour elle 
trois autres mille dinars : aussi n'est-ce point une 
vente que je viens te proposer, mais c'est un cadeau 
que je t'offre, de mor à toi ! » Et le roi fut charmé du 
langage du marchand, et le revêtit d'une splendide 
robe d'honneur et lui fit donner dix mille dinars 
d'or. Et le marchand baisa la main du roi, et le 
remercia pour sa bonté et sa munificence, et s'en 
alla en sa voie. 

Alors le roi dit aux intendantes et aux femmes du 
palais : « Conduisez-la au hammam et soignez-la et, 
après avoir fait disparaître d'elle les traces du 
voyage, ne manquez pas de l'oindre de nard et de 
parfums, et de lui donner, comme appartement, le 
pavillon dont les fenêtres regardent la mer. » Et les 
ordres du roi furent exécutés à l'heure et à l'instant. * 

Or, la ville capitale où régnait le roi Schahramân 
se trouvait, en effet, située sur le bord de la mer, et 
son nom était la Ville-Blanche. Et c'est ainsi que 
les femmes du palais purent conduire, après le 
bain, l'adolescente étrangère dans un pavillon qui 
regardait la mer. 



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156 LES MILLE NUITS £T UNE NUIT 

Alors le roi, qui n'attendait que ce moment, péné- 
tra chez elle. Mais H fut biea surpris de voir qu'elle 
ne se levait pas en son honneur et ne faisait pas 
plus de cas de lui que s'il n'était pas là. Et il pensa 
en lui-môme : « Elle a dû être élevée par des gens 
qui ne lui ont pas appris les bonnes manières ! » Et 
il la regarda mieux, et il ne pensa plus à son manque 
de politesse, tant il fut charmé de sa beauté et de 
son visage qui était un rond de lune ou un lever de 
soleil dans un ciel serein. Et il dit : « Gloire à Allah 
qui a créé la beauté pour les yeux de ses servi- 
teurs ! » Puis il s'assit près de l'adolescente, et la 
pressa tendrement sur sa poitrine. Ensuite il la prit 
sur ses genoux et la baisa sur les lèvres, et savoura 
sa salive qu'il trouva plus douce que le miel. Mais 
elle ne disait pas un mot et se laissait faire sans 
opposer de résistance ni montrer d'empressement. 
Et le roi fit servir dans la chambre un festin magni- 
fique, et se mit lui-môme à lui donner à manger et 
à lui porter les bouchées aux lèvres. Et, entre temps, 
il l'interrogeait doucement sur son nom et son pays. 
Mais elle restait silencieuse, sans prononcer une 
parole, et sans lever la tête pour regarder le roi, qui 
la trouvait si belle qu'il ne pouvait se résoudre à se 
mettre en colère contre elle. Et il pensa : « Peut-être 
est-elle muette ! Mais il est impossible que le Créa- 
teur ait formé une pareille beauté pour la priver de 
la parole ! Ce serait une imperfection indigne des 
doigts du Créateur ! » Puis il appela les servantes 
pour se faire verser de l'eau sur les mains ; et il pro- 
fita du moment où elles lui présentaient l'aiguière et 
le bassin pour leur demander à voix basse : « Pen- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 157 

dant que vous lui donniez vos soins, l'avez-vous 
entendue parler ? » Elles répondirent : « Tout ce que 
nous pouvons dire au roi, c'est que pendant tout le 
temps que nous étions auprès d'elle à la servir, à la 
baigner, à la parfumer, à la coiffer et à rhabiller, 
jamais nous ne l'avons vue remuer les lèvres pour 
nous dire : « Ceci est bien ! Cela n'est pas bien ! » 
Et nous ne savons si c'est mépris pour nous ou 
ignorance de notre langue ou mutisme, mais nous 
n'avons guère réussi à lui faire proférer une seule 
parole de merci ou de blâme ! » 

A ce discours des esclaves et des matrones, le roi 
fut à la limite de l'étonnement, et, pensant que ce 
mutisme était dû à quelque chagrin intime, il vou- 
lut essayer de l'en distraire. Dans ce but, il fit 
assembler dans le pavillon toutes les dames du palais 
et toutes les favorites afin qu'elle s'amusât et jouât 
avec elles; et celles qui savaient jouer des instruments 
d'harmonie eji jouèrent, tandis que les autres chan- 
taient, dansaient ou faisaient les deux choses à la 
fois. Et tout le monde était dans l'épanouissement, 
excepté l'adolescente qui continua à rester immobile 
à sa place, tête basse et bras croisés, sans rire ou parler. 

Le roi, à cette vue, sentit sa poitrine se rétrécir et 
ordonna aux femmes de se retirer. Et il resta seul 
avec l'adolescente. 

Là, après avoir encore essayé, mais en vain, d'en 
tirer une réponse ou une parole, il s'approcha d'elle 
et se mit en devoir de la déshabiller... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



yVïO 



458 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VINGT-HUITIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Là, après avoir encore essayé, mais en vain, d'en 
tirer une réponse ou une parole, il se mit en devoir 
de la déshabiller. 11 commença par lui enlever déli- 
catement les voiles légers qui l'enveloppaient, puis, 
Tune après l'autre, les sept robes de couleurs et 
d'étoffes différentes qui la couvraient, et enfin la che- 
mise fine et l'ample caleçon à glands de soie verte. 
Et, en dessous, il vit son corps éclatant de blancheur 
et sa chair de pureté et de vierge argent. Et il l'aima 
d'un grand amour et, se levant, il prit sa virginité, 
et la trouva intacte et imperforée. Et il s'en réjouit et 
s'en délecta à l'extrême ; et il pensa : « Par Allah ! 
n'est-ce point une chose prodigieuse que les divers 
marchands aient laissé intacte la virginité d'une 
jeune fille si belle et si désirable ! »Et le roi s'attacha 
tellement à sa nouvelle esclave, qu'il délaissa pour ' 
elle toutes les autres femmes du palais et les favorites 
et les affaires du royaume, et s'enferma avec elle une 
année entière, sans se lasser un moment des délices 
nouvelles que tous les jours il y découvrait. Mais, 
avec tout cela, il n'avait guère réussi h lui arracher 
une parole ou un assentiment, ni h l'intéresser à ce 
qu'il faisait avec elle et autour d'elle. 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 159 

Tout cela ! Et il ne savait plus comment interpré- 
ter ce silence et ce mutisme. Et il n'espérait plus 
arriver à lui délier la langue et à s'entretenir avec 
elle. ' 

Or, un jour d'entre les jours, le rqi était, selon sa 
coutume, assis auprès de sa belle et insensible es- 
clave, et son amour pour elle était plus violent que 
jamais, et il lui disait : « désir des âmes, ô cœur 
de mon cœur, ô lumière de mes yeux, ne sais-tu 
donc l'amour que j'éprouve pour toi, et que j'ai dé- 
laissé pour ta beauté mes favorites, mes concubines 
et les affaires de mon royaume, et que je l'ai fait 
avec plaisir, et que je suis d'ailleurs loin de m'en 
repentir? Ne sais-tu que je t'ai gardée pour mon seul 
lot et mon unique agrément, de tous les biens de ce 
monde? Et voici plus d'un an que j'allonge la pa- 
tience de mon âme sur la cause ;de ce mutisme et de 
cette insensibilité que je n'arrive point à deviner! 
Si tu es réellement muette, fais-le moi du moins 
comprendre par signes, afin que je laisse tout es- 
poir de t'entendre jamais, ô ma bien- aimée ! Sinon, 
puisse Allah attendrir ton cœur et, dans sa bonté, 
t'inspirer de cesser enfin ce silence que je ne mé- 
rite pas ! Et si cette consolation doit m'être toujours 
refusée, fasse Allah que tu sois enceinte de moi et 
me donnes un fils chéri qui puisse me succéder sur le 
trône que m'ont légué mes père§ et mes ancêtres! 
Hélas ! ne vois-tu pas que je vieillis solitaire et sans 
postérité, et que bientôt je ne vais plus pouvoir 
même espérer féconder de jeunes flancs, cassé que 
je serai par la tristesse et lç$ ans ? Hélas ! hélas ! 
ô toi, si tu éprouvés pour moi le plus léger senti- 



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160 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

ment de pitié ou d'affection, réponds-moi, dis-moi 
seulement si oui ou nontu^es enceinte, je t'en sup- 
plie, par Allah sur toi ! Et qu'ensuite je meure ! » 

A ces paroles, la belle esclave, qui, selon sa cou- 
tume, avait écouté le roi, les yeux toujours baissés 
et les mains jointes sur les genoux, dans une pose 
immobile, soudain, pour la première fois depuis son 
entrée au palais, eut un léger sourire. Cela seul et 
rien de plus ! 

A cette vue, le roi fut dans une telle émotion qu'il 
crut le palais illuminé en entier par un éclair au 
milieu des ténèbres. Et il se trémoussa en son âme 
et exulta et, comme, après un tel signe, il ne doutait 
plus qu'elle ne consentit à parler, il se jeta aux pieds 
de l'adolescente et attendit ce moment, les bras levés 
et les lèvres entr'ou vertes dans l'attitude de la 
prière. 

Et soudain, l'adolescente releva la tôte et, sou- 
riante, parla ainsi v : « roi magnanime, notre suze- 
rain, ô lion valeureux, sache..» 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vil appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT VIN8T»NEUVIÊME NUIT 



Elle dit : 

... Et soudain, l'adolescente releva la tôte et, sou- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 161 

riante, parla ainsi : « roi magnanime, notre suze- 
rain, ô lion valeureux, sache qu'Allah a répondu à 
ta prière, car je suis enceinte de toi ! Et le temps est 
proche de ma délivrance ! Mais je ne sais si l'enfant 
que je porte dans mon sein est un petit garçon ou 
une petite fille ! Sache, en outre, que, n'était ma fé- 
condation par toi, j'étais bien résolue à ne jamais 
t'adresser la parole ni à te dire un/ seul mot durant 
ma vie ! » 

En entendant ces paroles inespérées, le roi fut 
dans une telle joie qu'il se trouva d'abord dans l'im- 
possibilité d'articuler un mot ou de faire un mouve- 
ment ; puis son visage s'illumina et se transfigura ; 
et sa poitrine se dilata; et il se sentit soulever de 
terre dans l'explosion de sa joie. Et il baisa les mains 
de l'adolescente et il baisa sa tête et son front, et s'é- 
cria : « Gloire à Allah qui m'a accordé deux grâces 
que je souhaitais, ô lumière de mes yeux : te voir me 
parler, et t'entendre m'annoncer la nouvelle de ta 
grossesse ! Alhamdolillah ! la louange à Allah ! » 

Puis le roi se leva et sortit de chez elle, après avoir 
pour un moment pris congé, et alla s'asseoir en 
grande pompe sur le trône de son royaume ; et il 
était à la limite de la dilatation et de l'épanouisse- 
ment. Et il donna l'ordre à son vizir d'annoncer à 
tout le peuple le sujet de sa joie, et de distribuer 
cent mille dinars aux indigents, aux veuves et à tous 
cetix en général qui étaient dans le besoin, en ac- 
tions de grâces à Allah (qu'il soit exalté !) Et le vizir 
exécuta immédiatement Tordre qu'il avait reçu. 

Alors le roi vint retrouver sa belle esclave, et 
s'assit auprès d'elle, et la serra contre son cœur et 



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162 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

l'embrassa, et lui dit : « ma maltresse, ô reine de 
ma vie et de mon àmc, peux-tu maintenant me dire 
pourquoi tu as gardé vis-à-vis de moi et de nous tous 
ce silence inébranlable de jour et de nuit, depuis 
déjà une année que tu es entrée dans nos de- 
meures, et pourquoi tu t'es décidée à m'adresser la 
parole aujourd'hui seulement? » L'adolescente ré- 
pondit : « Comment n'aurais-je pas gardé le silence, 
ô roi, alors que, réduite à Ja condition d'çsclave, je 
me voyais ici devenue une pauvre étrangère au 
cœur brisé, séparée pour toujours de ma mère, de 
mon frère, de mes parents, et éloignée de mon pays 
natal? » Le roi répondit : « J'entre dans tes peines et 
je les comprends ! Mais comment peux-tu dire que 
tu es une pauvre étrangère, alors que dans ce palais 
tu es la maîtresse et la reine, que tout ce qui s'y 
trouve est ta propriété, et que moi-même, le roi, je 
suis un esclave à ton service ! En vérité, ce sont là 
des paroles qui ne sont pas à leur place ! Et si tu es 
chagrinée d'être séparée de tes parents, pourquoi ne 
me l'avoir pas dit afin que je les envoie chercher et 
te réunisse ici même avec eux ? » 

A ces paroles, la belle esclave dit au roi : « Sache 
donc, ô roi, que je m'appelle Gul-i-anar, ce qui dans 
la langue de mon pays, signifie Fleur-de-Grenade; et 
je suis née dans la mer, où mon père était roi. Lors- 
que mon père mourut, j'eus un jour à me plaindre 
de certains procédés de ma mère, qui s'appelle Sau- 
terelle, et de mon frère, qui s'appelle Saleh;etje 
jurai que je ne resterais plus dans la mer, en leur 
compagnie, et que je sortirais sur le rivage et me 
donnerais au premier homme de la terre qui me plai- 



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HISTOIRE DE, FLEUR-DE-GREN ADE . . . 163 

rait. Donc, une nuit que la reine ma mère et mon 
frère Saleh s'étaient endormis de bonne heure, et que 
notre palais était plongé dans le silence sous-marin, 
je me glissai hors de ma chambre et, montant à la 
surface de l'eau, j'allai m'étendre sur le rivage d'une 
île, au clair de lune. Et là, gagnée par la fraîcheur 
délicieuse qui tombait des étoiles, et caressée par la 
brise de la terre, je me laissai gagner par le sommeil. 
Et soudain je me réveillai, en sentant quelque chose 
s'abattre sur moi, et je me vis en la possession d'un 
homme qui me chargea sur son dos et, malgré mes 
cris et mes protestations, me transporta dans sa 
maison où il m 'étendit sur le dos et voulut abuser de 
moi par la force. Or moi, voyant que cet homme 
était laid et sentait mauvais, je ne voulus point me 
laisser faire, et, rassemblant toutes mes forces, je lui 
appliquai sur la figure un violent coup de poing qui 
l'envoya rouler à terre à mes pieds, et je me jetai 
sur lui et lui administrai une telle raclée qu'il ne 
voulut plus me garder chez lui et me conduisit en 
toute hâte au souk, où il me cria aux enchères et me 
vendit à ce marchand auquel tu m'as achetée toi- 
même, ô roi ! Et, comme ce marchand était un 
homme plein de conscience et de droiture, il ne 
voulut point à son tour, me voyant si jeune, abuser 
de ma virginité ; et il me fit voyager avec lui et me 
conduisit entre tes mains. Et telle est mon histoire ! 
Or, moi, en entrant ici, j'étais bien résolue à ne 
point me laisser faire; et j'étais décidée, à la pre- 
mière violence de ta part, à me jeter à la mer, par 
les fenêtres du pavillon, pour aller retrouver ma 
mère et mon frère. Et j'ai gardé le silence par fierté, 



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464 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

pendant tout ce temps. Mais en voyant que ton cœur 
m'aimait vraiment et que tu avais délaissé pour moi 
toutes tes favorites, je commençai à être gagnée par 
tes bonnes manières ; et, me voyant enfin enceinte 
de toi, je finis par t'aimcr, et je laissai de côté toute 
idée de m'échappcr désormais et de sauter dans la 
mer, ma patrie. Et d'ailleurs de quel œil et de quelle 
audace pourrais-je le faire maintenant que je suis 
enceinte et que ma mère et mon frère, en me voyant 
dans cet état et en apprenant mon union avec un 
homme de la terre, risqueraient de mourir de cha- 
grin, et ne me croiraient pas si je leur disais que je 
suis devenue la reine de la Perse et du Khorassàn, 
et réponse du plus magnanime des sultans ! Et voilà 
ce que j'avais à te dire, ô roi Schahramân! Ouassa- 
lam... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin, et discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Et voilà ce que j'avais à te dire, ô roi Schah- 
ramân ! Ouassalam ! » 

A ce discours, le roi embrassa son épouse entre les 
yeux, et lui dit : « O charmante Fleur-de-Grenade, ô 
native de la mer, ô merveilleuse, ô princesse, 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 165 

lumière de mes yeux, quelles merveilles tu viens de 
me révéler ! Certes, si jamais tu me quittais, ne fût- 
ce que pour un instant, je mourrais au môme mo- 
ment! » Puis il ajouta : « Mais, ô Fleur-de-Grenade, 
tu m'as dit que tu étais née dans la mer, et que ta 
mère Sauterelle et ton frère Saleh habitaient dans la 
mer avec tes autres parents, et que ton père était, de 
son vivant, roi de la mer! Or, je ne comprends pas 
tout à fait l'existence des êtres maritimes, et jusqu'à 
présent je traitais de radotages de vieilles femmes 
les histoires que l'on me racontait à ce sujet. Mais 
puisque tu m'en parles, et que tu es toi-même une 
native de la mer, je ne doute plus de la réalité de 
ces faits, et je te prie de mieux m'éclairer sur ta race 
et les peuples inconnus qui habitent ta patrie. Dis- 
moi surtout comment il se peut que l'on puisse vi- 
vre, agir ou se mouvoir dans l'eau sans étouffer ou 
se noyer. Car c'est la chose la plus prodigieuse que 
j'aie entendue de ma vie ! » 

.Alors Fleur-de-Grenade répondit : « Certes ! je te 
dirai tout cela, et de cœur amical ! Sache que, grâce 
à la vertu des noms gravés sur le sceau de Soleïmân 
ben-Daoùd (sur eux deux la prière et la paix!), nous 
vivons et marchons au fond de la mer comme on. vit 
et on marche sur la terre; et nous respirons dans 
l'eau comme on respire dans l'air; et l'eau, au lieu 
de nous étouffer, entretient notre vie, et ne peut 
même mouiller nos vêtements ; et elle ne nous empê- 
che pas de voir dans la mer, où nous gardons les 
yeux ouverts sans aucun inconvénient; et nous 
avons des yeux si excellents qu'ils percent les profon- 
deurs marines, malgré leur masse et leur étendue, 

T. IX. . 11 



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466 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

et nous font distinguer tous les objets aussi bien 
quand le soleil fait pénétrer ses rayons jusqu'à nous, 
que lorsque la lune et les étoiles se mirent dans nos 
eaux. Quant à notre royaume, il est bien plus vaste 
que tous les royaumes de laterrç, et se trouve divisé 
en provinces où il y a de grandes villes bien peuplées. 
Et ces peuples sont, comme sur la terre, suivant les 
régions qu'ils occupent, de mœurs et de coutumes 
différentes, et aussi de conformation différente; les 
uns sont des poissons ; les autres des demi-poissons, 
moitié humains, avec une queue qui remplace leurs 
pieds et leur derrière ; et les autres, comme nous, 
tout h fait des humains qui croient en Allah et en 
son Prophète, et parlent un langage qui est; le môme 
que celui dans lequel est gravée l'inscription du 
sceau de Soleïmàn. Mais pour ce qui est de nos 
demeures, ce sont des palais splendides, d'une ar- 
chitecture que vous ne pourriez jamais imaginer sur 
la terre! Ils sont de cristal de roche, de nacre, de 
corail, d'émeraude, de rubis, d'or, d'argent et de 
toutes sortes de métaux précieux et de pierreries, 
sans parler des perles qui, de quelque grosseur ou 
de quelque beauté qu'elles soient, ne sont pas bien 
estimées chez nous, et n'ornent que les demeures 
des pauvres et des indigents. Enfin, quant à ce qui 
est de nos moyens de transport, comme notre corps 
est doué d'une agilité et d'un glissement merveil- 
leux, nous n'avons pas besoin, comme vous autres,, 
de chevaux et de chars, bien que nous en ayons dans 
nos écuries pour nous en servir seulement dans les 
fêtes, les réjouissances publiques et les expéditions 
lointaines. Bien entendu, ces chars sont formés de- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-G RENADE . . . 167 

nacre et de métaux précieux, et sont pourvus de 
sièges et de trônes en pierreries, et nos chevaux ma- 
rins sont si beaux que nul roi de la terre ne possède 
les pareils ! Mais je ne veux pas, ô roi, t'entretenir 
plus longtemps des pays marins, car je me réserve,, 
dansle courant de notre vie qui sera longue, si Allah 
veut, de te parler d'une infinité d'autres détails qui 
achèveront de te mettre au courant de cette question 
qui t'intéresse. Pour le moment, je me hâte d'arri- 
ver à une chose beaucoup plus pressante et qui te 
touche plus directement. Je veux parler des cou- 
ches de femmes. Sache, en effet, ô mon maître, que 
les couches des femmft$ de mer sont absolument 
différentes des couches des femmes de terre ! Or, 
comme le moment de mes couches est tout proche, 
je crains fort que les sages-femmes de ton pays ne 
m'accouchent de travers ! Je te prie donc de me per- 
mettre de faire venir chez moi ma mère Sauterelle 
et mon frère Saleh et mes autres parents ; et je me 
réconcilierai avec eux ; et mes cousines, aidées par ma 
mère, veilleront à la sûreté de mes couches et pren- 
dront soin du nouveau-né, héritier de ton trône... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-UNIÈME NUIT 



Elle dit 



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168 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

»... et mes cousines, aidées par ma mère, veilleront 
à la sûreté de mes couches et prendront soin du 
nouveau-né, héritier de ton trône ! » 

En entendant ces paroles, le roi, émerveillé, s'é- 
cria : « Fleur-de-Grenade, tes désirs sont ma règle 
de conduite, et je suis l'esclave qui obéit aux ordres 
de sa maîtresse! Mais, dis-moi, ô merveilleuse, com- 
ment vas-tu pouvoir en si peu de temps aviser ta 
mère, ton frère et tes cousines, et les faire venir 
avant tes couches dont le moment est si proche? En 
tout cas, je tiens à le savoir au plus tôt, pour tâcher 
de faire les préparatifs nécessaires et de les recevoir 
avec tous les honneurs qu'ils méritent! » Et la jeune 
reine répondit : « mon maître, il n'est guère be- 
soin entre nous de cérémonies ! Et d'ailleurs mes 
parents vont être ici dans un instant. Et si tu tiens 
à voir de quelle manière ils vont arriver, tu n'as 
qu'à entrer dans cette chambre voisine de la mienne, 
et à me regarder et à regarder aussi par les fenêtres 
qui donnent -sur la mer. » 

Aussitôt le roi Schahramân entra dans la chambre 
voisine, et regarda avec attention aussi bien ce 
qu'allait faire Fleur-de-Grenade que ce qui allait se 
produire sur la mer. 

Et Fleur-de-Grenade tira de son sein deux mor- 
ceaux de bois d'aloès des Iles Comores, les mit datas 
une cassolette d'or, et les alluma. Et dès que s'en 
dégagea la fumée, elle lança un sifflement long et 
aigu, et prononça sur la cassolette des paroles incon- 
nues et des formules conjuratoires. Et, au même 
moment, la mer se troubla et s'agita, puis s'entr'ou- 
vrit, et il en sortit d'abord un adolescent comme la 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 169 

lune, beau et de belle taille, et semblable, quant au 
visage et à l'élégance, à Fleur-de-Grenade, sa sœur ; 
et ses joues étaient blanches et roses, et ses cheveux 
et ses moustaches naissantes étaient d'un vert de 
mer; et, comme dit le poète, il était plus merveilleux 
que la lune elle-même, car si la lune a pour demeure 
ordinaire un seul signe du ciel, cet adolescent habite 
indistinctement dans tous les cœurs ! Après quoi il 
sortit de la mer une vieille très ancienne, aux che- 
veux blancs, qui était dame Sauterelle, mère de l'a- 
dolescent et de Fleur-de-Grenade. Et elle fut immé- 
diatement suivie de cinq jeunes filles comme des 
lunes, qui avaient une certaine ressemblance avec 
Fleur-de-Grenade, dont elles étaient les cousines. Et 
l'adolescent et les six femmes marchèrent sur la 
mer, et s'avancèrent à pied sec jusque sous les fenê- 
tres du pavillon. Et là ils prirent leur élan et sautè- 
rent avec légèreté l'un après l'autre sur la fenêtre 
où leur était apparue Fleur- de-Grenade qui s'effaça à, 
temps pour les laisser entrer. 
• Alors. le prince Salehet sa mère et ses cousines se 
jetèrent au coude Fleur-de-Grenade, et l'embrassè- 
rent avec effusion en pleurant de joie de l'avoir re- 
trouvée, et lui dirent : « Gul-i-anar, comment 
as-tu pu avoir le cœur de nous quitter et de nous 
tenir pendant quatre ans sans nouvelles de ta part et 
sans même nous indiquer l'endroit où tu te trouvais? 
Ouallah ! le monde s'est rétréci sur nous, tant nous 
étions accablés de la douleur de ta séparation ! Et 
nous n'éprouvions plus de plaisir à manger et à 
boire, car tous les aliments étaient devenus insipi- 
des à notre goût ! Et nous ne savions que pleurer et 



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470 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

sangloter le jour et la nuit, de toute la douleur cui- 
sante de ta séparation ! Gul-i-anar ! vois comme 
notre visage est amaigri et jauni de tristesse ! » Et 
Fleur-de-Grenade, à ces paroles, baisa la main de sa 
mère et de son frère, le prince Saleh, et embrassa de 
nouveau ses cousines chéries, et leur dit à tous : 
« Certes ! j'ai commis une grande faute envers votre 
tendresse, en partant sans vous prévenir ! Mais que 
peut-on contre la destinée? Réjouissons-nous main- 
tenant de nous retrouver, et rendons-en grâces à 
Allah le Bienfaiteur ! » Puis elle les fit tous s'asseoir 
auprès d'elle, et leur racohta toute son histoire de- 
puis le commencement jusqu'à la fin ! Mais il est inu- 
tile de la répéter. Puis elle ajouta : « Et maintenant 
que je suis mariée à ce roi excellent et parfait à la 
limite des perfections, qui m'aime et que j'aime, et 
qui m'a rendue enceinte, je vous ai fait venir pour 
me réconcilier avec vous et vous prier de m'assister 
•dans mes couches. Car je n'ai point confiance dans 
les sages-femmes terriennes qui ne comprennent 
rien aux accouchements des Filles de la mer ! » Alors 
«dame Sauterelle, sa mère, répondit : « Orna fille, en 
te voyant dans ce palais d'un prince de la terre, 
nous avons eu bien peur que tu ne fusses malheu- 
reuse ; et nous étions prêtes à te presser de nous 
■suivre dans notre patrie; car tu sais notre amour 
pour toi et le degré d'affection et d'estime où nous te 
tenons, et notre désir de te savoir heureuse, tran- 
quille et sans soucis ! Mais du moment que tu nous 
affirmes que tu es heureuse, que pourrions-nous 
pour toi souhaiter de meilleur? 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 171 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE- DEUXIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... Mais du moment que tu nous affirmes que tu 
es heureuse, que pourrions-nous pour toi souhaiter 
de meilleur ? Et c'eût été, sans doute, tenter la des- 
tinée que de te vouloir, malgré le'sort contraire, 
mariée à un de nos princes de la mer. » Et Fleur- 
de-Grenade répondit : « Oui, par Allah ! je suis ici à 
la limite de la tranquillité, des délices, des hon- 
neurs, de la félicité et de tous mes vœux ! » 

Tout cela ! Et le roi entendait ce que disait Fleur- 
de-Grenade ; et il se réjouissait en son cœur et la 
remerciait en son àme de ces bonnes paroles ; et il 
Ken aima mille milliers de fois plus qu'auparavant ; 
et pour toujours l'amour qu'il lui portait se conso- 
lida dans le noyau de son cœur ; et il se promit bien 
de lui donner de nouvelles preuves d'attachement et 
de passion par tous les endroits possibles ! 

Après quoi, Fleur-de-Grenade frappa des mains 
pour appeler ses esclaves, et leur donna l'ordre de 
tendre la nappe et de servir les mets dont elle alla 
elle-même surveiller la cuisson à la cuisine. Et les 
esclaves apportèrent les grands plateaux couverts de 
viandes rôties, de pâtisseries et de fruits; et Fleur- 



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172 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

de-Grenade invita ses parents à s'asseoir avec elle 
autour de la nappe et à manger. Mais ils répondi- 
rent : « Non, par Allah ! nous n'en ferons rien avant 
que tu sois allée prévenir le roi, ton époux, de notre 
arrivée. Car nous sommes entrés dans sa demeure 
sans sa permission, et il ne nous connaît pas ! Ce 
serait donc une grande incivilité de manger dans son 
palais et de profiter de son hospitalité à son insu ! 
Va donc le prévenir, et dis-lui combien nous serions 
heureux de le voir et de faire en sorte qu'il y ait en- 
tre nous le pain et le sel ! » 

Alors Fleur-de-Grenade alla trouver le roi, qui se 
tenait caché dans la chambre voisine, et lui dit : 
« mon maître, tu as sans doute entendu comment 
j'ai fait ton éloge devant mes parents, et comment 
ils étaient décidés à m'emmener avec eux si je leur 
avais dit la moindre chose qui pût leur faire croire 
que je n'étais pas dans le bonheur avec toi !» Et le 
roi répondit : « J'ai entendu et j'ai vu ! Ouallahi ! 
C'est dans cette heure bénie que j'ai eu la preuve 
de ton attachement pour moi, et je ne puis plus 
douter de ton affection ! » Fleur-de-Grenade dit : 
« Aussi, après toutes les louanges que je leur ai fai- 
tes de toi, je dois te <|ire que ma mère, mon frère et 
mes cousines ont éprouvé pour toi une affection con- 
sidérable, et je puis t'assurer qu'ils t'aiment grande- 
ment. Et ils m'ont dit qu'ils ne voulaient pas retour- 
ner dans leur pays avant de t'avoir vu, de t'avoir 
présenté leurs hommages et fait leurs souhaits, et 
d'avoir causé amicalement avec toi ! Je te prie donc 
de te rendre à leurs désirs, et de venir accepter et 
leur rendre leurs souhaits, afin que tu les voies et 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 173 

qu'ils te voient, et qu'entre vous soit la pure affec- 
tion et l'amitié ! » Et le roi répondit : « Entendre, 
c'est obéir ! car tel est aussi mon désir ! » Et il se leva 
à l'instant et accompagna Fleur-de-Grenade dans la 
salle où se tenaient ses parents. 

Et, dès qu'il fut entré, il leur souhaita la paix de 
la manière la plus cordiale, et ils lui rendirent son 
salam ; et il baisa la main de la vieille dame Saute- 
relle, et embrassa le prince Saleh, et les invita tous à 
s'asseoir. Alors le prince Saleh lui fit ses compli- 
ments, et lui exprima la joie qu'ils éprouvaient tous 
de voir Fleur-de-Grenade devenuel'épouse d'un grand 
roi, au lieu de tomber entre les mains d'un brutal qui 
l'aurait déflorée, pour la donner ensuite en mariage 
à quelque chambellan ou à son cuisinier. Et il lui dit 
combien ils aimaient tous Fleur-de-Grenade, et 
comme quoi ils avaient voulu anciennement, avant 
même qu'elle fût pubère, la marier à quelque prince 
de la mer ; mais que, poussée par sa destinée, elle 
s'était échappée des pays sous-marins pour se marier à 
sa guise ! Et le roi répondit: « Oui ! Allah me la desti- 
nait. Et je vous remercie, ma belle-mère, la reine Sau- 
terelle, et toi, prince Saleh, et mes cousines si gen- 
tilles de vos souhaits et de vos compliments, et de ce 
que vous voulez bien donner à mon mariage votre 
consentement ! » Puis le roi les invita à se mettre 
avec lui autour de la nappe, et s'entretint longtemps 
avec eux en toute cordialité, et les conduisit ensuite 
lui-même chacun à son appartement ! 

Les parents de Fleur-de-Grenade restèrent donc au 
palais, au milieu des fêtes et des réjouissances don- 
nées en leur honneur, jusqu'aux couches de la reine, 



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174 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

-qui ne tardèrent pas à survenir. En effet, au terme 
fixé, elle accoucha, entre les mains de la reine Sau- 
terelle et de ses cousines, d'un enfant mâle, comme 
la lune en son plein, et rose et dodu. Et on le pré- 
senta, enveloppé de langes magnifiques, au roi 
Schahramàn, son père, qui le reçut avec les trans- 
ports d'une joie que ni la plume ni la langue ne sau- 
raient décrire. Et, en actions de grâces, il fit de 
grandes largesses aux pauvres, aux veuves et aux 
orphelins, et fit ouvrir les prisons et donner la liberté 
à tous ses esclaves des deux sexes ; mais les esclaves 
ne voulurent point de la liberté, tant ils se trouvaient 
heureux sous un pareil maître. Puis, au bout de sept 
jours de réjouissances continuelles, au milieu de 
toutes les félicités, la reine Fleur-de-Grenade, avec 
l'assentiment de son époux, de sa mère et de ses 
cousines, donna à son fils le nom de Sourire-de-Lune . . . 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



• MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-TROISIÈME NUIT 



Elle dit : 

...la reine Fleur-de-Grcnade, avec l'assentiment 
de son époux, de sa mère et de ses cousines, donna 
à son fils le nom de Sourire-de-Lune. 

Alors le prince Saleh, frère de Fleur-de-Grenade 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GREN APE . . . 175 

et oncle de Sourire-de-Lune, prit le petit dans ses 
bras, et se mit à le baiser et à le caresser de mille ma- 
nières, en le promenant par la chambre et en le 
tenant en l'air dans ses mains ; et soudain il prit son 
élan et, du haut du palais, sauta dans la mer, où il 
plongea et disparut avec le petit. 

A cette vue, le roi Schahram&n, saisi d'épouvante 
et de douleur, se mit à pousser des cris désespérés 
et à se donner de si grands coups sur la tête qu'il en 
faillit mourir. Mais la reine Fleur-de-Grenade, loin 
de se montrer effrayée ou affligée de la chose, dit au 
roi. d'un ton assuré : « roi du temps, ne te déses- 
père pas pour si peu de chose, et sois sans aucune 
jcrainte au sujet de ton fils! car moi, qui certaine- 
ment aime cet enfant bien plus que toi, je suis tran- 
quille, le sachant avec mon frère qui, s'il savait que 
•le petit devait avoir la moindre incommodité ou pren- 
dre froid ou seulement être mouillé, n'aurait pas fait 
ce qu'il vient de faire. Sois sûr que l'enfant ne court 
•aucun risque ni danger du côté de la mer, quoiqu'il 
soit à demi de ton sang! Mais à cause de l'autre moitié 
qu'il tient de mon sang, il peut impunément vivre 
dans l'eau, comme sur la terre. Ne sois donc plus 
alarmé, et sois, en outre, persuadé que mon frère ne va 
•pas tarder à revenir avec l'enfant en bonne santé ! » 
• Et là reine Sauterelle et les jeunes tantes de l'enfant 
confirmèrent au roi les paroles de son épouse. Mais le 
*roi ne commença à se calmer que lorsqu'il vit la mer 
se troubler et s'agiter et que, de son sein entr'ouvert, 
sortit, tenant le petit dans ses bras, le prince Saleh 
qui s'éleva dans les airs, d'un saut, et rentra dans la 
salle haute par la même fenêtre d'où il était sorti. Et 



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176 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

le petit était aussi tranquille que s'il était 'sur le 
sein de sa mère, et il souriait comme la lune à son 
quatorzième jour. 

A cette vue, le roi fut tout à fait tranquillisé et 
émerveillé ; et le prince Saleh lui dit : « Sans doute, 
ô roi, tu as dû ressentir une grande frayeur en me 
voyant sauter et plonger dans la mer avec le petit ? » 
Et le roi répondit : « Certes ! ô fils de l'oncle, mon 
épouvante a été extrême, et j'avais môme désespéré 
de le revoir jamais sain et sauf! » Le prince Saleh 
dit : « Sois désormais sans crainte à son sujet, car 
il est pour toujours à l'abri des dangers de l'eau, de 
la noyade, de l'étouffement, du mouillage et autres 
choses semblables, et il peut, toute sa vie durant, 
plonger dans la mer et s'y promener à son aise ; car 
je lui ai fait acquérir le môme privilège qu*à nos 
propres enfants nés dans la mer, et cela en lui frot- 
tant les cils et les paupières avec un certain kohl que 
je connais, et en prononçant sur lui les Paroles 
mystérieuses gravées sur le sceau de Soleïmân ben- 
Daoûd (sur eux deux la paix et la prière!) 

Après ce discours, le prince Saleh remit le petit à 
sa mère, qui lui donna à téter ; puis il tira de sa 
ceinture un sac dont l'ouverture était scellée, en fit 
sauter le cachet, et, l'ayant ouvert, il le prit par le 
fond et en versa le contenu sur le tapis. Et le roi vit 
scintiller des diamants gros comme des œufs de pi- 
geon, des bâtons d'émeraude de la longueur d'un 
demi-pied, des filets de grosses perles, des rubis 
d'une couleur et d'une taille extraordinaires, et 
toutes sortes de joyaux plus merveilleux les uns que 
les autres. Et toutes ces pierreries lançaient mille 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 177 

feux multicolores qui éclairaient la salle d'une har- 
monie de lumières semblables à celles que Ton voit 
dans les rêves. Et le prince Saleh dit au roi : « Ceci 
est un cadeau que j'apporte, pour m'excuser d'être 
venu ici les mains vides la première fois. Mais alors 
je ne savais point où se trouvait ma sœur Fleur-de- 
Grenade, et je ne me doutais point que son heureuse 
destinée l'eût mise sur le chemin d'un roi tel que 
toi ! Mais ce cadeau n'est encore rien en comparai- 
son de ceux que je me réserve de te faire dans les 
jours à venir ! » Et le roi ne sut comment remercier 
son beau-frère de ce cadeau, et se tourna vers Fleur- 
de-Grenade et lui dit : « Vraiment, je suis confus à 
l'extrême de la générosité de ton frère à mon égard, 
et de la magnificence de ce cadeau qui n'a point 
de pareil sur la terre et dont une seule des pierres 
vaut mon royaume en entier! » Et Fleur-de-Grcnade 
remercia son frère d'avoir pensé à s'acquitter des 
devoirs de la parenté ; mais il se tourna vers le 
roi et lui dit : « Par Allah, ô roi, cela n'est même 
pas digne de ton rang ! Quanta nous, jamais nous ne 
saurons assez nous acquitter des dettes que ta. bonté 
nous a fait contracter ; et si même, nous tous, nous 
passions mille années à te servir sur nos visages et 
nos yeux, nous ne pourrions te rendre ce que nous 
te devons ; car tout est peu, en proportion de tes 
droits sur nous ! » 

A ces paroles, le roi embrassa le prince Saleh, et 
le remercia chaleureusement. Puis il l'obligea à 
rester encore-au' palais quarante jours avec sa -mère 
et ses cousines, au -milieu des fêtes et des t réjouis- 
sances. Mais, au bout de ce temps, le prince Saleh se 



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178 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

présenta devant le roi et embrassa la terre entre ses 
mains. Et le roi lui demanda : « Parle, ôSaleh ! Que 
souhaites-tu ? » Il répondit : « roi du temps, en 
vérité nous sommes les noyés de tes faveurs, mais 
nous venons te demander la permission de partir, car 
notre àme souhaite vivement de revoir notre patrie, 
nos parents et nos demeures, depuis si longtemps 
que nous en sommes éloignés! Et puis un séjour trop 
prolongé sur terre est nuisible à notre santé, car 
nous sommes habitués au climat sous-marin... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-QUATRIÈME NUIT 



Elle dit: 

» ... un séjour trop prolongé sur terre est nuisible 
à notre santé, car nous sommes habitués au climat 
sous -marin ! » Et le roi répondit : « Quel chagrin 
pour moi, ô Saleh ! » Il dit : « Et pour nous égale- 
ment ! Mais, ô roi, nous reviendrons de temps en 
temps pour te rendre nos hommages et revoir Fleur* 
de-Grenade et Sourire-de-Lune ». Et le roi dit : « Oui, 
par Allah ! faites-le, et souvent! Quant à moi, je suis 
bien triste de ne pouvoir Raccompagner, ainsi que la 
reine Sauterelle et mes cousines, dans ton pays dé 
sous-mer, vu que je crains beaucoup l'eau ! » Alors 



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HISTOIRE DE FLEUlt-DE-GREN ADE . . . 479 

ils prirent tous congé de lui et, après avoir embrassé 
Fleur-de-Grenade etSourire-de-Lune,ils s'élancèrent 
par la fenêtre, l'un après l'autre, et plongèrent dans 
la mer. Et voilà pour eux ! 

Mais pour ce qui est du petit Sourire-de-Lune, 
voici ! Sa mère, Fleur-de-Grenadc, ne voulut point 
le confier aux nourrices, et lui donna elle-même le 
sein jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de quatre ans, 
afin qu'il suçât avec son lait toutes les vertus mari- 
nes. Et l'enfant, d'avoir été si longtemps nourri du 
lait de sa mère, la native de la mer, devint plus 
beau de jour en jour et plus robuste ; et, à mesure 
qu'il avançait en âge, il augmentait en force et en 
agréments ; de telle sorte que lorsqu'il eut atteint sa 
quinzième année il devint l'adolescent le plus beau, 
le plus solide, le plus adroit dans les exercices du 
corps, le plus sage et le plus instruit d'entre les fils 
des rois de son temps. Et dans tout l'immense em- 
pire de son père, il n'était question chaque jour dans 
les conversations que de ses mérites, de ses charmes 
et de ses perfections ; car vraiment il était beau ! Et 
le poète n'exagérait point, qui de lui disait : 

Le duvet adolescent a tracé deux lignes sur ses 
charmantes joues, deux lignes noires sur du rose, 
ambre gris sur des perles, ou jais sur des pommes! 

Les traits assassins logent sous ses languides pau- 
pières, et à chacun de ses regards ils partent et tuent ! 

Quant à l'ivresse, ne la cherchez pas dans les vins ! 
Ils ne vous la donneraient pas à l'égal de ses joues 
rougies par vos désirs et sa pudeur. 

broderies, merveilleuses et noires broderies des- 



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180 LES MILLE NUITS ET UNE HUIT 

sinées sur ses joues éclatantes ^vous êtes un chapelet de 
grains ((e musc éclairés par une lampe gui brûle dans 
les ténèbres ! 

Aussi le roi qui aimait son fils d'un très grand 
amour et qui voyait en lui tant de qualités royales, 
voulut, se sentant lui-môme vieillir et approcher du 
terme de son destin, lui assurer de son vivant la 
succession au trône. Dans ce but, il convoqua ses 
vizirs et les grands de son empire, qui savaient com- 
bien le jeune prince était en tous points digne de lui 
succéder, et leur fît prêter le serment d'obéissance à 
leur nouveau roi ; puis il descendit devant eux du 
trône, ôta la couronne de dessus sa tête et la mit 
de ses propres mains sur la tête de son fils Sourire- 
de-Lune ; et il le soutint par les aisselles et le fit 
monter et s'asseoir sur le trône à sa place ; et, pour 
bien marquer qu'il lui remettait désormais toute 
son autorité et son pouvoir, il embrassa la terre 
entre ses mains et, se relevant, il lui baisa la main 
et le pan de son manteau royal, et descendit se pla- 
cer au-dessous de lui, à droite, tandis que, à gauche, 
se tenaient les vizirs et les émirs. 

Aussitôt le nouveau roi Sourire-de-Lune se mit à 
juger, à régler les affaires pendantes, à nommer aux 
emplois ceux qui méritaient une faveur, à destituer 
les prévaricateurs, à défendre les droits du faible % 
contre le fort et ceux du pauvre contre le riche, et à 
s'occuper de la justice avec tant de sagesse, d'équité 
et de discernement qu'il émerveilla son père, et les 
vieux vizirs de son père, et tous les assistants. Et il 
ne leva le diwàn qu'à midi seulement. 



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U18TQIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 181 

Alors, accompagné du roi son père, il entra chez 
la reine sa mère, la native de la mer ; et il portait 
sur sa tète la couronne d'or de la royauté, et était 
ainsi vraiment comme la lune. Et sa mère, le voyant 
si beau avec cette couronne-là, courut à lui, en pleu- 
rant d'émotion, et se jeta à son cou en l'embrassant 
avec tendresse et effusion ; puis elle lui baisa la 
main et lui souhaita règne prospère, longue vie et 
victoires sur les ennemis. 

Et tous lés trois vécurent de la sorte, au milieu du 
bonheur et de l'amour de leurs sujets, pendant la 
longueur d'une année, au bout de laquelle le vieux 
roi Schahramftn sentit, un jour, son cœur battre pré- 
cipitamment et n'eut que juste le temps d'embrasser 
son épouse et son fils, et de leur faire ses dernières 
recommandations. Et il mourut avec une très grande 
tranquillité, et s'en alla en la miséricorde d'Allah 
(qu'il soit exalté!)... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-CINQUIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et il mourut avec une très grande tranquillité, 
et s'en alla en la miséricorde d'Allah (qu'il soit 
exalté !) Et le deuil et l'affliction furent grands de 

T. IX. 12 



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182 LES MILLE NUIT8 ET UNE NUIT 

Fleur-de-Grenade et du roi Sourire-de-Lune, et ils le 
pleurèrent un mois entier sans voir personne, et lui 
élevèrent un tombeau digne de sa mémoire auquel 
furent attachés des biens de mainmorte au béné- 
fice des pauvres, des veuves et des orphelins. 

Et, pendant cet intervalle, ne manquèrent pas 
d'arriver, pour prendre part à l'affliction générale, 
la grand'mère, dame Sauterelle, et l'oncle du roi, le 
prince Saleh, et les tantes du roi, natives de la mer. 
Et, d'ailleurs, ils étaient déjà venus plusieurs fois 
visiter leurs parents, du vivant du vieux roi. Et ils 
pleurèrent beaucoup de n'avoir pu assister à ses der- 
niers moments. Et ils mirent tous leur douleur en 
commun ; et ils se consolaient mutuellement à tour 
de rôle ; et ils finirent, au bout d'un très longtemps, 
par faire un peu oublier au roi la mort de son père, 
et le décidèrent à reprendre ses séances au diwân et 
à s'occuper des affaires de son royaume. Et il les 
écouta et consentit, après bien des résistances, à re- 
vêtir de nouveau ses habits royaux ouvragés d'or et 
constellés de pierreries, et à ceindre le diadème. Et 
il reprit en main l'autorité et rendit la justice, avec 
l'approbation universelle et le respect des grands et 
des petits ; et cela pendant encore une année. 

Or, un après-midi, le prince Saleh, qui depuis un 
certain temps, n'était pas revenu voir sa sœur et son 
neveu, sortit de la mer et entra dans la salle où se 
tenaient h ce moment la reine et Sourire-de-Lune. 
Et il leur fit ses salams, et les embrassa ; et Fleur-de- 
Grenade lui dit : « mon frère, comment vas-tu, et 
comment va ma mère, et comment vont mes cou- 
sines? » Il répondit: « ma sœur, elles vont très 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 183 

bien et sont dans la tranquillité et le contentement, 
et il ne leur manque que la vue dé ton visage et du 
visage de mon neveu le roi Sourire-de-Lune ! » Et 
ils se mirent à causer de choses et d'autres, en man- 
geant des noisettes et des pistaches ; et le prince 
Saleh en vint à parler, avec de grandes louanges, 
des qualités de son neveu Sourire-de-Lune, de sa 
beauté, de ses charmes, de ses proportions, de ses 
manières exquises, de son adresse dans les tournois, 
et de sa sagesse. EJt le roi Sourire-de-Lune, qui était 
là, étendu sur le divan et la tête appuyée sur les 
coussins, entendant ce que disaient de lui sa mère 
et son oncle, ne voulut pas avoir l'air de les écou- 
ter, et feignit de dormir. Et de la sorte il put enten- 
dre commodément ce qu'ils continuaient à dire sur 
son compte. 

En effet, le prince Saleh, voyant son neveu en- 
dormi, parla plus librement à sa sœur Fleur-de- 
Grenade, et lui dit : « Tu oublies, ma sœur, que ton 
fils va bientôt avoir dix-sept ans, et qu'à cet âge il 
faut bien songer à marier les enfants! Or, moi, le 
voyant si beau et si fort, et sachant qu'à son âge on 
a des besoins qu'il faut satisfaire d'une façon ou 
d'une autre, j'ai bien peur qu'il ne lui arrive des 
choses désagréables. Il est donc de toute nécessité 
de le marier, en lui trouvant parmi les Filles de la 
mer une princesse qui lui soit égale en charmes et 
en beauté ! » Et Fleur-de-Grenade répondit : 
« Certes ! tel est aussi mon intime désir, car je 
n'ai qu'un fils, et il est temps qu'il ait, lui aussi, un 
héritier au trône de ses pères ! Je te prie donc, ô 
mon frère, de rappeler à ma mémoire les jeunes 



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184 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

filles de notre pays, car il y a si longtemps que j'ai 
quitté la mer, que je ne me souviens plus de celles 
qui sont belles et de celles qui sont laides! » Alors 
Saleh se mit à énurtiérer à sa sœur les plus belles 
princesses de la mer, Tune après l'autre, en pesant 
soigneusement leurs qualités, et le pour et le con- 
tre, et les avantages et les désavantages. Et, chaque 
fois, la reine Fleur-de-Grenade répondait: « Ah ! non, 
je ne veux pas de celle-ci, à cause de sa mère, ni de 
celle-ci à cause de son père, ni de celle-ci à cause de 
sa tante dont la langue est très longue, ni de celle-là 
à cause de sa grand'mère qui sent mauvais, ni de 
celle-là à cause de son ambition et de son œil vide ! » 
et ainsi de suite, refusant toutes les princesses que 
Saleh lui énumérait. 

Alors Saleh lui dit : « ma sœur, tu as raison 
d'être difficile dans le choix d'une épouse pour ton 
fils qui n'a point son pareil sur la terre et sous la 
mer! Mais je t'ai déjà énuméré toutes les jeunes filles 
disponibles, et il ne m'en reste plus qu'une seule 
à te proposer! » Puis il s'arrêta et, hésitant, il dit : 
« Il faut auparavant que je m'assure si mon neveu 
est bien endormi ; car je ne puis te parler de cette 
jeune fille devant lui : j'ai des motifs pour prendre 
cette précaution... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 485 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-SIXIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... je ne puis te parler de cette jeune fille devant 
lui : j'ai des motifs pour prendre cette précaution! » 

Alors Fleur-de-Grenade s'approcha de son fils et le 
tâta et le palpa et l'écouta respirer ; et, comme il 
avait l'air d'être plongé dans un pesant sommeil, 
car il avait mangé d'un plat d'oignons qu'il affection- 
nait beaucoup et qui lui procurait d'ordinaire une 
sieste très lourde, elle ditàSaleh : « Il dort ! Tu peux 
sortir ce que tu as ! » Il dit : « Sache donc, ô ma 
sœur, que si je prends cette précaution, c'est que j'ai 
à te parler maintenant d'une princesse de la mer 
qui est extrêmement difficile h obtenir en ma- 
riage, non point à cause d'elle, mais à cause du roi, 
son père. Aussi il n'est guère utile que mon neveu 
entende parler d'elle, avant que nous soyons sûrs 
de l'afTaire ; car l'amour, ô ma sœur, tu le sais, se 
transmet plus souvent par l'oreille que par les yeux, 
chez nous, musulmans, dont lès femmes et les filles 
ont le visage couvert du voile pudique. » Et la reine 
dit : « O mon frère, tu as raison ! car l'amour est 
d'abord un jet de miel qui ne tarde pas à se trans- 
former en une vaste mer salée de perdition ! Mais 
hâte-toi, de grâce! de me dire le nom de cette prin- 



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186 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

cesse et de son père! » Il dit: « C'est la princesse 
Gemme, fille du roi Salamandre le marin. 

En entendant ce nom, Fleur-de-Grenade s'écria : 
« Ah ! je me souviens maintenant de cette princesse 
Gemme ! Quand je vivais encore dans la mer, c'était 
une enfant d'un an à peine, mais belle entre toutes 
les petites de son âge. Comme elle doit être devenue 
merveilleuse, depuis ! » Saleh répondit : « Merveil- 
leuse, elle l'est, en vérité, et ni sur la terre ni dans 
les royaumes de dessous les eaux on n'a vu pa- 
reille beauté! Oh! ma sœur, qu'elle est délicieuse 
et gentille et douce et savoureuse et charmante! 
Et un teint! Et des cheveux! Et des yeux! Et une 
taille ! Et une croupe, heu ! lourde, tendre et ferme 
à la fois et nonchalante, et ronde de tous les côtés 
sans exception ! Si elle se balance, elle fait envie au 
rameau du bân! Si elle se tourne, les antilopes et 
les gazelles se cachent ! Si elle se découvre, elle rend 
honteux le soleil et la lune ! Si elle bouge, elle ren- 
verse ! Si elle appuie, elle tue ! Et si elle s'assied, 
sa trace est si profonde qu'elle ne s'en va plus! Com- 
ment alors, si brillante et si parfaite, ne s'appelle- 
rait-elle pas Gemme? » Et Fleur-de-Grenade répon- 
dit : « Certes ! de lui avoir donné ce nom, que sa 
mère a été bien inspirée d'Allah l'Omniscient ! Voilà 
vraiment celle qui convient, comme épouse, h mon 
fils Sourire-de-Lune !» 

Tout €ela! Et Sourire-de-Lune feignait de dormir, 
mais se délectait en son âme et se trémoussait en 
pensée de l'espoir de posséder bientôt Cette princesse 
marine si pesante et si fine ! 

Mais Saleh bientôt ajoutait : « Seulement, ô ma 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE . . . 187 

sœur, que te dirai-je du père de la princesse Gemme, 
le roi Salamandre ? C'est un brutal, un grossier, un 
détestable ! Il à déjà refusé sa fille à plusieurs prin- 
ces qui la lui demandaient en mariage, et les a même 
honteusement chassés après leur avoir cassé les os! 
Aussi je ne sais trop quel accueil il va nous faire, 
ni de quel œil il va regarder notre demande ! Et me 
voici à cause de cela à la limite de la perplexité ! » 
La reine répondit : « L'affaire est bien délicate ! Et 
il nous faut y penser longtemps, et ne point secouer 
l'arbre avant que le fruit soit mûr ! » Et Saleh con- 
clut : « Oui ! réfléchissons, et après, nous verrons! » 
Puis, comme, à ce moment, Sourire-de-Lune faisait 
mine de se réveiller, ils cessèrent de parler, se 
réservant de reprendre la conversation plus tard, au 
point où ils la laissaient. Et voilà pour eux ! 

Quant à Sourire-dc-Ltine,il se leva sur son séant, 
comme s'il n'avait rien entendu, et s'étira tranquil- 
lement; mais, en son intérieur, son cœur brûlait 
d'amour et grésillait comme sur un cendrier rempli 
de charbons ardents... 

— A ce momentde sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit : 

... mais, en son intérieur, son cœur brûlait d'amour 



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188 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

et grésillait comme sur un cendrier rempli de char- 
bons ardents ! 

Or, il se garda bien de dire le moindre mot à ce 
sujet à sa mère et à son oncle, et il se retira de 
bonne heure et passa seul toute cette nuit-là en proie 
à ce tourment si nouveau pour lui ; et il réfléchit, lui 
aussi, au meilleur moyen d'arriver le plus prompte- 
ment au but de ses désirs. Et il n'est point utile de 
dire qu'il resta, jusqu'au matin, sans pouvoir fermer 
l'œil un instant. 

Aussi, dès l'aube, il se leva et alla réveiller son 
oncle Saleh, qui avait passé la nuit au palais, et lui 
dit : « mon oncle, je désire aller ce matin me pro- 
mener sur le rivage, car ma poitrine est rétrécie, et 
l'air de la mer la dilatera. Je te prie donc de m'ac- 
compagner dans ma promenade !» Et le prince Sa- 
leh répondit : « Entendre, c'est obéir! » Et il sauta 
sur ses deux pieds, et sortit avec son neveu sur le 
rivage. 

Longtemps ils marchèrent ensemble, sans que 
Sourire-de-Lune adressât la parole à son oncle. Et 
il était pâle, avec des larmes dans le coin des yeux. 
Mais soudain il s'arrêta et, s'étant assis sur un ro- 
cher, il improvisa ces vers et les chanta, en regar- 
dant la mer : 

« Si l'on me dit, 
Au milieu de l'incendie, 
Alors que flambe mon cœur, 
Si l'on me dit : 

— » La voir, préfères-tu, 
Ou boire une gorgée 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GREtf ADE . . . 1 89 

/ 

D'eau fraîche et pure ? 
Que répondras-tu? » 

— » La voir et mourir ! » 
O cosur devenu si tendre, 
Depuis quen toi s'est incrustée 
La Gemme de Salamandre! » 

Lorsque le prince Saleh eut entendu ces vers 
chantés tristement par le roi son neveu, il frappa 
ses mains l'une contre l'autre, à la limite du déses- 
poir, et s'écria : « La ilah ill' Allah ! oua Mohammâd 
rassoûl Allah ! Et il n'y a de majesté et de puissance 
qu'en Allah le Glorieux, le Très-Grand ! mon en- 
fant, tu as donc entendu ma conversation d'hier avec 
ta mère au sujet de la princesse Gemme, fille du roi 
Salamandre le marin ? notre calamité ! car je vois, 
ô mon enfant, que ton esprit et ton cœur travaillent 
déjà beaucoup à son sujet, alors que rien n'est fait, 
et que la chose est difficile à traiter ! » Sourire-de- 
Lune répondit : « mon oncle, c'est la princesse 
Gemme qu'il me faut, et non point une autre ! Sans 
quoi je mourrai ! » Il dit : « Alors, ô mon enfant, 
rentrons auprès de ta mère afin que je la mette au 
courant de ton état, et lui demande la permission 
de t'emmener avec moi dans la mer, pour aller au 
royaume de Salamandre le marin demander pour 
toi la princesse Gemme en mariage ! » Mais Sourire- 
de-Lune s'écria : « Non ! ô mon oncle, je ne veux 
point demander à ma mère une permission qu'elle 
me refusera certainement ! Car elle aura peur pour 
moi du roi Salamandre, qui a de mauvaises maniè- 
res ; et elle me dira aussi que mon royaume ne peut 



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190 LES MILLE tfUITS ET UNE NUIT 

rester sans son roi, et que les ennemis du trône* 
profiteront de mon absence pour usurper ma place ! 
Je connais ma mère, et je sais d'avance ce qu'elle 
me dira ! » Puis Souriw-de-Lune se mit à pleurer 
beaucoup devant son oncle, et ajouta : « Je veux 
aller tout de suite avec toi chez le roi Salamandre, 
sans prévenir ma mère ! Et nous reviendrons bien 
vite, avant qu'elle ait le temps de s'apercevoir de 
mon absence !» 

Lorsque le prince Saleh vit que son rieveu s'ohrti- 
nait dans cette résolution, il ne voulut pas le peinefr 
davantage, et dit : « Je mets ma confiance en Allah, 
à tout événement! » Puis il tira de son doigt une 
bague sur laquelle étaient gravés quelques noms 
d'entre les noms, et la passa au doigt de son neveu^ 
en lui disant : « Cette bague te protégera encore 
mieux contre les dangers sous-marins, et achèvera 
de te munir de nos vertus maritimes! » Et tout de 
suite il ajouta : « Fais comme moi ! » Et il s'éleva 
légèrement en l'air, en quittant le rocher. Et Sou- 
rire-de-Lune, pour l'imiter, frappa du pied le sol, et 
quitta le rocher pour s'élever avec son oncle dans 
les airs. Et de là ils décrivirent une ; courbe descen- 
dante vers la mer, où ils plongèrent tous deux... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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H1&T01RE DE FLELR-DE-GRENADE... 191 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-HUITIEME NUIT 



• Elle dit : 



... Et de là ils décrivirent une courbe descendante 
vers la mer, où ils plongèrent tous deux. 

Et Saleh voulut d'abord montrer à son neveu sa 
demeure sous-marine, afin que la vieille reine Sau- 
terelle pût recevoir chez elle le fils de sa fille, et que 
les cousines de Fleur-de-Grenade eussent la joie de, 
revoir chez elles leur cher petit cousin. Et ils ne mi- 
rent pas beaucoup de temps à y arriver ; et le prince 
Saleh introduisit tout de suite Sourire-de-Lune dans 
l'appartement de l'aïeule» Or, justement, dame Sau- 
terelle était assise au milieu des jeunes filles, ses 
parentes; et, dès qu'elle vit entrer Sourire-de-Lune, 
elle le reconnut et éternua de plaisir. Et Sourire-de- 
Lune s'approcha et lui baisa la main, et baisa la 
main à ses cousines ; et toutes l'embrassèrent avec 
émotion, en poussant des cris de joie d'un ton très 
aigu ; et la grand'mère le fit s'asseoir à côté d'elle et 
l'embrassa entre les deux yeux, et lui dit : « arri- 
vée bénie! ô jour de lait! Tu illumines la demeure, 
ô mon enfant ! Mais comment va ta mère Fleur-de- 
Grenade? » H répondit: « Elle est en excellente sanW 
et dans le bonheur parfait, et me charge de trans- 
mettre ses salams à toi et aux filles de son oncle ! >► 



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192 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Voilà ce qu'il dit! Mais ce n'était pas la vérité, puis- 
qu'il était parti sans prendre congé de sa mère. Mais 
pendant que Sourire-de-Lune, entraîné par ses cou- 
sines qui voulaient lui montrer toutes les merveilles 
de leur palais, s'était éloigné avec elles, le prince 
Saleh se hâta de mettre sa mère au courant de 
l'amour qui était entré par l'oreille de son neveu et 
s'était emparé de son cœur, sur le seul récit des 
charmes de la princesse Gemme, fille du roi Sala- 
mandre. Et il lui raconta l'aventure depuis le com- 
mencement jusqu'à la (in, et ajouta: «Et il n'est 
venu ici avec moi que pour la demander en mariage 
à son père ! » 

Lorsque la grand'mère du roi Sourire-de-Lune eut 
entendu ces paroles de Saleh, elle fut à la limite de 
l'indignation contre son fils, et lui reprocha violem- 
ment de n'avoir pas pris assez de précautions pour 
parler de la princesse Gemme en présence de Sou- 
rire-de-Lune, et lui dit : « Tu sais bien pourtant 
combien le roi Salamandre le marin est un homme 
violent, plein d'arrogance et de stupidité, et qu'il est 
avare de sa fille qu'il a refusée déjà à tant de jeunes 
princes ! Et tu ne crains pas de nous mettre dans 
une situation humiliante vis-à-vis de lui, en nous 
amenant à lui faire une demande qu'il repoussera sans 
aucun doute ! Et alors nous, qui tenons à notre hon- 
neur, nous serons bien humiliés et nous reviendrons 
de là avec le nez allongé certainement ! En vérité, 
mon fils, dans aucun cas et de n'importe quelle 
façon, tu n'aurais dû prononcer le nom de cette 
princesse, surtout devant le fils de ta sœur, fût-il 
môme endormi par un soporifique ! » Saleh répon- 



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HISTOIRE DE FLEUR-pE-GREN ADE. . . 193 

dit : « Oui ! mais la chose est faite maintenant, et le 
jeune homme est si amoureux de la jeune fille, qu'il 
m'a affirmé que, s'il ne la possédait pas, il mourrait! 
Et puis quoi, à la Un? Sourire-de-Lune est au moins 
aussi beau que la princesse Gemme, et il est le des- 
cendant d'une illustre lignée de rois, et il est lui- 
même roi d'un puissant empire terrestre! Car enfin 
il n'y a pas seulement que ce stupide Salamandre 
qui soit roi ! Et puis que pourra-t-il m'objecter que je 
ne puisse résoudre en lui en opposant la contre-par- 
tie ? 11 me dira que sa fille est riche, je lui dirai que 
notre fils est plus riche ! Que sa fille est belle, mais 
notre fils est plus beau ! Que sa fille est de noble 
lignée, mais notre fils est encore d'une plus noble 
lignée ! Et ainsi de suite, ô ma mère, jusqu'à ce que 
je le convainque qu'en somme il a tout à gagner en 
consentant à ce mariage ! En tout cas, c'est moi qui 
suis, par mon indiscrétion, la cause de l'affaire ; et 
il est juste que je prenne sur moi de la mener à 
bonne fin, au risque même de me faire casser les os 
et de rendre l'âme ! » Et la vieille reine Sauterelle, 
voyant qu'il n'y avait pins, en effet, que cette solu- 
tion, dit en soupirant : « Qu'il eût été préférable, 
mon fils, 'de ne jamais susciter cette dangereuse 
affaire-là! Mais puisque c'est la destinée, je me ré- 
sous, mais bien à contre-foie, à te laisser partir. Mais 
je garde auprès de moi Sourire-de-Lune jusqu'à ton 
retour; car je ne veux pas l'exposer ainsi, sans savoir 
rien de précis ! Pars donc sans lui, et surtout veille 
sur tes paroles, de peur qu'un mot malsonnant ne 
mette en fureur ce roi brutal et grossier, qui ne 
tient compte de rien et traite tout le monde avec une 



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494 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

égale impertinence! » Et Saleh répondit: « J'écoute 
et j'obéis !» 

* Il se leva alors et prit avec lui deux grands sacs 
remplis de cadeaux de valeur destinés au roi Sala- 
mandre ; et il chargea ces deux sacs sur le dos de 
deux esclaves, et prit avec eux la route marine qui 
conduisait au palais du roi Salamandre... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT TRENTE-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit: 

... et prit avec eux la route marine qui conduisait 
au palais du roi Salamandre. 

En arrivant au palais, le prince Saleh demanda la 
permission d'entrer parler au roi ; et on la lui 
accorda. Et il entra dans la salle où se tenait, assis 
sur un trône d'émeraude et d'hyacinthe, le roi Sala- 
mandre le marin. Et Saleh lui fit ses souhaits de 
paix de la manière la plus choisie, et déposa à ses 
pieds les deux grands sacs, remplis de magnifiques 
cadeaux, que portaient les esclaves sur leur dos. Et 
le roi, à cette vue, rendit à Saleh ses souhaits de 
paix, l'invita à s'asseoir et lui dit: « Sois le bienvenu, 
prince Saleh ! Il y a longtemps que je ne t'ai vu, et 
j'en suis assez attristé ! Mais hâte-toi de me deman- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 495 

der ce pour quoi tu es venu me voir ; car quand on 
fait un cadeau, c'est toujours dans l'espoir d'obtenir 
en retour une chose proportionnée ! Parle donc, et je 
verrai si je puis faire quelque chose pour toi ! » 
Alors Saleh s'inclina une seconde fois profondé- 
ment devant le roi, et dit : « Oui ! j'ai une chose en 
commission que je ne veux obtenir que d'Allah et 
du roi magnanime, du vaillant lion, de l'homme gé- 
néreux dont la renommée de gloire, de magnificence, 
de libéralité, de gracieuseté, de clémence et de bonté 
s'est étendue au loin des terres et des mers, et dont 
s'entretiennent avec admiration, le soir, sous les 
tentes, les caravanes ! » Et le roi Salamandre, h ce 
discours, diminua le froncement terrible de ses sour- 
cils qui se rejoignaient, et dit : « Expose ta demande, 
6 Saleh, et elle entrera dans une oreille sensible et 
un esprit bien disposé ! Si je puis te satisfaire, je le 
ferai en t'évitant les retards ; mais si je ne le puis 
pas, ce ne sera pas par mauvais vouloir ! Car Allah, 
ô Saleh, ne demande point d'une âme un contenu 
qui dépasse sa capacité! » Alors Saleh s'inclina de- 
vant le roi plus profondément encore que les deux 
premières fois, et dit: « roi du temps, la chose que 
j'ai à te demander, tu peux, en vérité, me l'accorder, 
car elle est en ton pouvoir et sous ta seule autorité ! 
Et je ne me serais certainement pas hasardé à venir 
te la demander, si je n'avais pas eu d'avance la cer- 
titude qu'elle était dans les possibilités ! Car le sage 
a dit : « Si tu veux être agréé, ne demande pas l'im- 
possible ! » Et moi, ô roi (qu'Allah te conserve 
pour notre bonheur!) je ne suis ni dément ni pré- 
tentieux ! Or donc, voici! Sache, ô roi plein de gloire, 



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196 LES MILLE KBITS ET IHTE NUIT 

que je viens chez toi en intermédiaire seulement l 
Et c'est, ô roi magnanime, ô généreux, ô le plus 
grand, pour demander de toi la perle unique, le 
joyau inestimable, le trésor cacheté, ta fille la prin- 
cesse Gemme, en mariage pour mon neveu le roi 
Sourire-de-Lune, fils du roi Schahramân et de la 
reine Fleur-de-Grenade, ma sœur, et maître de la 
Ville-Blanche et des royaumes terrestres qui s'éten- 
dent des frontières de la Perse jusqu'aux extrêmes 
limites du Khorassân ! » 

Lorsque le roi Salamandre le marin eut entendu 
ce discours de Saleh, il se mit à rire tellement qu'il 
se renversa sur son derrière, et là il continua à se 
convulser et à se trémousser en donnant de grands 
coups de pieds en l'air ! Après quoi il se releva et, 
regardant Saleh en silence, il lui cria soudain: « Ho! 
Ho ! » Et de nouveau il se mit à rire et à se convul- 
ser, et si fort et si longtemps qu'il finit par lancer un 
pet retentissant. Et, de la sorte, il se calma et dit à 
Saleh : « En vérité, ô Saleh, je t'ai toujours cru un 
homme seïisé et pondéré, mais je vois bien à présent 
combien je me trompais ! Ou alors, dis-moi ! qu'as-tu 
fait de ton bon sens et de ta raison pour oser me 
faire une demande si folle ? » Mais Saleh, sans se 
troubler ni perdre contenance, répondit : « Je ne sais 
pas ! Mais il y a une chose certaine, c'est que le roi 
Sourire-de-Lune, mon neveu, est au moins aussi 
beau et aussi riche et d'une aussi noble lignée que 
ta fille, la princesse Gemme ! Et si la princesse 
Gemme n'est point faite pour un tel mariage, pour 
quelle chose alors est-elle faite, dis-le-moi? Car le 
sage n Vt-il point dit : « Pour la jeune fille il n'y a 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 197 

que le mariage ou le tombeau ! » C'est pourquoi les 
vieilles filles sont incîonnues chez nous musulmans ! 
Hàte-toi donc, ô roi, de saisir cette .occasion de sau- 
ver ta fille du tombeau ! » 

Aces paroles, le roi Salamandre fut à la limite de 
la fureur, et, se levant sur ses deux pieds, avec les 
sourcils contractés et du sang dans les yeux, il cria 
à Saleh : « O chien des hommes, est-ce que ceux qui 
te ressemblent peuvent prononcer en public le nom 
de ma fille? Quoi donc es-tu, toi, sinon un chien fils 
de chien? Et qui est ton neveu Sourire-de-Lune ? Et 
qui est son père ? Et qui est ta sœur ? Tous, des 
chiens fils de chiens ! » Puis il se tourna vers ses 
gardes, et leur cria : « Hé, vous autres ! empoignez- 
moi cet entremetteur, et cassez-lui les os ! » 

Aussitôt les gardes se précipitèrent sur Saleh et 
voulurent le saisir et le renverser ; mais, rapide 
comme l'éclair, il s'échappa de leurs mains et s'é- 
lança au dehors pour prendre la fuite. Mais là, à sa 
surprise extrême, il vit mille cavaliers montés sur 
des chevaux marins, et couverts de cuirasses d'acier 
et armés des pieds à la tète, et qui étaient tous de ses 
parents et des gens de sa maison ! Et ils venaient 
d'arriver à l'instant même, envoyés par sa mère la 
reine Sauterelle qui, ayant pressenti la mauvaise 
réception que pouvait lui faire le roi Salamandre, 
avait songé, par précaution, à envoyer ces mille 
hommes pour le défendre contre tout événement! 

Alors Saleh, en peu de mots, leur raconta ce qui 
venait de se passer, et leurcria : « Et maintenant sus 
à ce roi stupide et fou ! » Alors les mille guerriers 
sautèrent de leurs chevaux, dégainèrent leurs glai- 

T. IX. 13 



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498 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

ves, et se précipitèrent en un seul bloc derrière le 
prince Saleh dans la salle du trône... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Alors les mille guerriers sautèrent de leurs che- 
vaux, dégainèrent leurs glaives, et se précipitèrent 
en un seul bloc derrière le prince Saleh dans la salle 
du trône. 

Quant au roi Salamandre, lorsqu'il vit entrer avec 
fracas ce torrent subit de guerriers ennemis qui se 
répandaient comme les ténèbres de la nuit, il ne 
perdit point contenance et cria à ses gardes : « Sus 
à ce bouc des lâches et à son troupeau ! Et que vos 
sabres soient plus proches de leurs têtes que leur 
salive n'est proche de leurs langues ! » 

Et aussitôt les gardes poussèrent leur cri de 
guerre : « Ya-lé-Salamandre ! >r Et les guerriers de 
Saleh poussèrent leur cri de guerre : « Ya-lé- 
Salch ! » Et les deux partis se ruèrent et s'entrecho- 
quèrent comme les flots de la mer tumultueuse ! Et 
le cœur des guerriers de Saleh était plus ferme que 
le roc, et leurs sabres tournoyants se mirent à ac- 
complir les arrêts du destin ! Et Saleh le valeureux. 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 199 

le héros au cœur de granit, le cavalier du sabre et de 
la lance, frappait les cous et transperçait les poitri- 
nes, avec des bonds à renverser les rochers des mon- 
tagnes ! Oh ! la terrible mêlée ! Quel épouvantable 
carnage ! Que de cris étouffés dans les gosiers par la 
pointe des lances brunes ! Que de femmes rendues 
veuves avec leurs enfants orphelins !... Et le com- 
bat continuait acharné, les coups retentissaient, les 
corps gémissaient sous les blessures douloureuses, et 
les terres sous-marines tremblaient sous les chocs 
des guerriers pesants ! Mais que peuvent les sabres 
et toutes les armes contre les arrêts du destin ? Et 
depuis quand les créatures peuvent-elles retarder ou 
devancer l'heure marquée pour leur terme fatal ? 
Aussi, au bout d'une heure de lutte, les cœurs des 
gardes de Salamandre ne tardèrent pas à devenir 
semblables aux pots fragiles; et tous, jusqu'au der- 
nier, jonchèrent le sol autour du trône de leur roi. 
Et Salamandre, à cette vue, entra dans une tellerage 
que ses testicules extraordinaires, qui pendaient jus- 
qu'à ses genoux, se rétractèrent jusqu'à son nom- 
bril ! Et il se précipita, en écumant, contre Saleh 
qui le reçut à la pointe de sa lance et lui cria : « Te 
voici, ô perfide et brutal, à la limite extrême de la 
mer de la perdition ! » Et, d'un coup retentissant, 
il le renversa sur le sol et l'y maintint solidement, 
jusqu'à ce que ses guerriers l'eussent aidé à le char- 
ger de liens et à lui attacher les bras derrière le 
dos ! Et voilà pour tous ceux-là ! 

Mais pour ce qui est de la princesse Gemme et de 
Sourire-de-Lune, voici ! 

Dès les premiers bruits de la bataille qui se livrait 



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200 LE8 MILLE NUITS ET UNE NUIT 

dans le palais, la princesse Gemme, affolée, s'était en- 
fuie avec une de ses servantes, nommée Myrte, et, 
ayant traversé les régions marines, elle était montée 
à la surface de l'eau et avait continué sa course jus- 
qu'à ce qu'elle eût atteint une île déserte où elle s'é- 
tait sauvée en se cachant au haut d'un grand arbre 
feuillu. Et sa servante Myrte l'avait imitée, et s'était 
également cachée au haut d'un autre arbre où elle 
avait grimpé. 

Or, le destin voulut que la même chose se passât 
au palais de la vieille reine Sauterelle. En effet, les 
deux esclaves qui avaient accompagné le prince 
Sale h au palais de Salamandre pour porter les sacs 
des cadeaux, s'étaient eux aussi, dès le commence- 
ment de la bataille, hâtés de se sauver et de courir 
annoncer la nouvelle du danger à la reine Saute- 
relle. Et le jeune roi Sourire-de-Lune, qui avait in- 
terrogé les esclaves à leur arrivée, avait été très 
alarmé de ces nouvelles peu rassurantes, et s'était 
considéré, en son âme, comme la cause première du 
grand danger que courait son oncle et du trouble 
apporté dans l'empire sous-marin. Aussi, comme il 
était très timide devant sa grand'mère Sauterelle, il 
n'avait pas eu le courage de se présenter devant 
elle après le danger où se trouvait, à cause de lui, 
le prince Saleh, son oncle. Et il avait profité du mo- 
ment où sa grand'mère était occupée à écouter le 
rapport des esclaves, pour s'élancer du fond de 
la mer et remonter à la surface afin de retourner 
près de sa mère Fleur-de-Grenade, dans la Ville- 
Blanche. Mais comme il était ignorant du chemin à 
suivre, il s'était égaré et était arrivé dans la même 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 201 

île déserte où s'était sauvée la princesse Gemme. 

Dès qu'il eut touché terre, comme il se sentait 
fatigué de la course pénible qu'il venait de faire, il 
alla s'étendre au pied de l'arbre même où se trou- 
vait la princesse Gemme. Et il ne savait pas que la 
destinée de chaque homme l'accompagne partout où 
il va, courût-il plus vite que le vent, et qu'il n'y a 
point de repos pour le poursuivi ! Et il ne se dou- 
tait point de ce que, du fond de l'éternité, lui réser- 
vait le sort mystérieux. 

Une fois donc étendu au pied de l'arbre, il appuya 
sa tête sur son bras pour dormir, et soudain, en le- 
vant les yeux vers le haut de l'arbre, il rencontra 
le regard de la princesse et son visage, et il crut d'a- 
bord voir la lune elle-même entre les branches. Et il 
s'écria : « Gloire à Allah qui a créé la lune pour illu- 
miner les soirs et éclairer la nuit ! » Puis, en regar- 
dant avec plus d'attention, il reconnut que c'était 
une beauté humaine, et qu'elle appartenait à une 
adolescente comme la lune... 

— Ace moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-UNIÈME NUIT 



Elle dit : 

... il reconnut que c'était une beauté humaine, et 



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202 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

qu'elle appartenait à une adolescente comme la lune. 
Et il pensa : « Par Allah ! je vais tout de suite mon- 
ter rattraper et lui demander son nom ! Car elle 
ressemble étrangement au portrait admirable que 
m'a fait mon oncle Saleh de la princesse Gemme ! 
Et qui sait si ce n'est point elle-même ? Elle a dû 
peut-être prendre la fuite du palais de son père, dès 
le début du combat ! » Et, ému à l'extrême, il sauta 
sur ses pieds et, se tenant debout au-dessous de l'ar- 
bre, il leva les yeux vers l'adolescente et lui dit : « 
but suprême de tout désir, [qui es-tu et pour quel 
motif te trouves-tu dans cette île, au haut de cet ar- 
bre ? » Alors la princesse se pencha un peu vers le 
bel adolescent et lui sourit, et dit d'une voix chan- 
tante comme l'eau : « charmant jouvenceau, ô 
très beau, je suis la princesse Gemme, fille du roi 
Salamandre le marin ! Et je suis ici, car j'ai fui ma 
patrie, et les demeures de la patrie, et mon père et 
ma famille, pour échapper au triste sort des vain- 
cus ! Car le prince Saleh, à l'heure qu'il est, a dû ré- 
duire mon père en esclavage après avoir massacré 
tous ses gardes. Et il doit me chercher partout dans 
le palais ! Hélas ! hélas ! dur exil loin des miens ! 
malheureux sort du roi mon père ! Hélas ! hélas! » 
Et de grosses larmes tombèrent de ses beaux yeux 
sur le visage de Sourire-de-Lune, qui levait les bras 
en l'air d'émotion et de saisissement, et qui finit 
par s'écrier : « princesse Gemme, âme de mon 
âme, ô rêve de mes nuits sans sommeil, descends, 
de grâce ! de cet arbre, car je suis le roi Sourire-de- 
Lune fils de Fleur-de-Grenade, lareine native, comme 
toi, delà mer ! O ! descends, car je suis l'assassiné de 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GREN ADE. . . 203 

tes yeux, l'esclave captif de ta beauté ! » Et l'adoles- 
cente, comme ravie, s'écria : « Ya Allah ! ô mon 
maître, c'est donc toi le beau Sourire-de-Lune, ne- 
veu de Saleh et fils de la reine Fleur-de-Grenade ? » 
Il dit : « Mais oui ! descends, je t'en prie ! » Elle dit: 
« O ! que mon père a donc été peu sage de refuser pour 
sa fille un époux tel que toi ! Que pouvait-il souhaiter 
die mieux ? Et où pouvait-il trouver un prince plus 
beau et plus charmant, sur la terre ou sous les 
mers ! O mon chéri, ne blâme pas trop le refus irré- 
fléchi de mon père, car moi je t'aime ! Et si toi tu 
m'aimes grand comme un empan, moi je t'aime 
gros comme le bras! Dès que je t'ai vu, l'amour que 
tu as pour moi s'est transporté dans mon foie, et je 
suis devenue la victime de ta beauté ! » 

Et, après avoir prononcé ces paroles, elle se laissa 
glisser de l'arbre dans les bras de Sourire-de-Lune 
qui, à la limite de la jubilation, la serra contre sa 
poitrine et la dévora partout de baisers, alors qu'elle 
lui rendait caresse pour caresse et mouvement pour 
mouvement. Et Sourire-de-Lune, à ce contact déli- 
cieux, sentit son âme chanter de tous ses oiseaux, 
et s'écria : « O souveraine de mon cœur, ô princesse 
Gemme tant désirée, toi pour qui j'ai délaissé moi 
aussi mon royaume, ma mère et le palais de mes 
pères, certes ! mon oncle Saleh ne m'a détaillé que 
le quart à peine de tes charmes, alors que les trois 
autres quarts restent pour moi encore insoupçonnés! 
Et il n'a pesé devant moi de ta beauté qu'un carat 
sur vingt-quatre carats, ô toute d'or ! » Et, ayant 
dit ces paroles, il continua à la couvrir de baisers, 
et à la caresser de mille manières. Puis, brûlant de 



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204 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

se délecter enfin à sa croupe de bénédictions, sa main 
hardie descendit vers les glands du cordon. Et l'ado- 
lescente, comme pour l'aider dans cette opération, 
se leva, s'éloigna de quelques pas, et soudain elle 
étendit toute droite la main dans sa direction, et lui 
crachant au visage faute d'eau, lui cria : « terrien, 
quitte ta forme humaine, et deviens un grand oiseau 
blanc avec le bec et les pieds rouges ! » Et aussitôt 
Sourire-de-Lune, à la limite de la stupéfaction, fut 
changé en oiseau aux plumes blanches, aux ailes 
lourdes et incapables de voler, et au bec et aux 
prfeds rouges ! Et il se mit à regarder l'adolescente, 
avec des larmes dans les yeux! 

Alors la princesse Gemme appela sa servante 
Myrte, et lui dit : « Prends cet oiseau, qui est le 
neveu du plus grand ennemi de mon père, de ce 
Saleh l'entremetteur qui a combattu mon père, et 
va le porter dans l'Ile-Sèche, qui n'est pas loin d'ici, 
afin qu'il y meure de soif et de faim... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-DEUXIÈME NUIT 



Elle dit 



»... Prends cet oiseau, et va le porter dans File- 
Sèche, afin qu'il y meure de soif et de faim ! » 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 205 

Tout cela ! 

Car la princesse Gemme ne s'était montrée si gra- 
cieuse à l'égard de Sourire-de-Lune que pour s'ap- 
procher de lui sans inconvénient, et pouvoir de la 
sorte le métamorphoser en oiseau destiné à mourir 
d'inanition, et venger ainsi son père et les gardes 
de son père. Et voilà pour elle ! 

Quant àl'oiseau blanc! Lorsque la servante Myrte, 
pour obéir à sa maîtresse Gemme, l'eut pris, malgré 
les battements désespérés d'ailes et les cris rauques 
qu'il poussait, elle eut pitié de lui et n'eut pas le s 
cœur de le transporter dans l'Ile-Sèche où l'atten- 
dait une si cruelle mort ! Et elle se dit en son àme 
sensible : « Je vais le porter plutôt dans un endroit où 
il ne puisse pas mourir d'une façon si cruelle, et où 
il attendra sa destinée ! Car qui sait si ma maîtresse 
ne se repentira pas bientôt de son premier mouve- 
ment, une fois revenue de sa colère, et ne me repro- 
chera pas de lui avoir trop vite obéi ! » Et là-dessus 
elle transporta le captif dans une île verdoyante, 
plantée de toutes sortes d'arbres fruitiers et arrosée 
de frais ruisseaux, et l'y laissa, pour retourner au- 
près de sa maîtresse. 

Or, laissons pour le moment l'oiseau dans l'île 
verte, et la princesse Gemme dans la première île, 
et revenons voir ce qu'est devenu le prince Salch, 
victorieux de Salamandre. 

~ Une fois qu'il eut fait enchaîner le roi Salaman- 
dre, il l'enferma dans un des appartements du pa- 
lais, et se fit proclamer roi à sa place. Puis il se hâta 
de chercher partout la princesse Gemme, mais, bien 
entendu, il ne la trouva pas. Et lorsqu'il vit que 



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206 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

toutes ses recherches étaient vaines, il revint dans 
son ancienne résidence mettre la reine Sauterelle, 
sa mère, au courant de tout ce qui venait de se pas- 
ser» Puis il lui demanda : « ma mère, où est mon 
neveu le roiSourire-de-Lune? » Elle répondit : « Je 
ne sais pas ! Il doit être en promenade avec ses cou- 
sines. Mais je vais envoyer tout de suite le chercher ! » 
Et comme elle disait ces paroles, les cousines entrè- 
rent, et il n'était pas avec elles. Et on l'envoya 
chercher partout, mais, bien entendu, nulle part on 
ne le trouva. Alors la douleur du roi Saleh, de la 
grand'mère et des cousines fut extrême ; et ils se la- 
mentèrent et pleurèrent beaucoup. Puis Saleh, la 
poitrine rétrécie, fut bien obligé d'envoyer prévenir 
de la chose sa sœur la reine Fleur-de-Grenade la ma- 
rine, mère de Sourire-de-Lune. 

Et Fleur-de-Grenade, à la limite de l'affolement, 
se hâta de plonger dans la mer et de courir au palais 
de Sauterelle, sa mère. Et, après les embrassades et 
les pleurs premiers, elle demanda : « Où est mon 
fils, le roi Sourire-de-Lune? » Et la vieille mère, 
après de longs préambules, et des silences pleins de 
larmes, et, au milieu des sanglots des cousines assises 
en rond, raconta à sa fille toute l'histoire depuis le 
commencement jusqu'à la fin. Mais il n'y a point 
d'utilité à la répéter. Puis elle ajouta : « Et ton frère 
Saleh, qui a été proclamé roi à la place de Salaman- 
dre, a eu beau faire partout des recherches, il n'a pu 
encore retrouver les traces pas plus de notre fils 
Sourire-de-Lune que de la princesse Gemme, fille de 
Salamandre! » 

Lorsque Fleur-de-Grenade eut entendu ces paroles, 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 207 

le monde noircit devant son visage, et la désolation 
entra dans son cœur, et les sanglots du désespoir la 
secouèrent toute. Et, pendant un long temps, on 
n'entendit dans le palais sous-marin, que les cris de 
deuil des femmes, et les hoquets de la douleur. 

Mais il fallut bientôt songer à remédier à un état 
de choses si étrange et si désolant. Aussi ce fut 
l'aïeule qui, la première, sécha ses larmes, et dit : 
« Ma fille, que ton âme ne s'attriste point outre me- 
sure de cette aventure ; car il n'y a pas de raison pour 
que ton frère ne finisse point par retrouver ton fils 
Sourire-de-Lune ! Quant à toi, si tu aimes vraiment 
ton fils et si tu veilles sur ses intérêts, tu feras bien 
de retournera ton royaume pour gérer les affaires et 
tenir à tous secrète la disparition de ton fils. Et Allah 
pourvoiera ! » Et Fleur-de-Grenade répondit : « Tu 
as raison, ma mère. Je vais rentrer! Mais je t'en 
prie, oh! de grâce! ne cesse point de penser à mon 
fils, et que personne ne se relâche dans les recherches ! 
Car s'il lui arrive jamais quelque mal, je mourrai sans 
recours, moi qui ne vois la vie qu'à travers lui et ne 
goûte de joie qu'à sa vue ! » Et la reine Sauterelle 
répondit : « Certes ! ma fille, de tout cœur affectueux! 
Sois donc sans crainte à ce sujet, et tranquillise ton 
esprit tout à fait ! » Alors Fleur-de-Grenade prit 
congé de sa mère, de son frère et de ses cousines, et, 
la poitrine bien oppressée et l'âme bien triste, elle 
regagna son royaume et sa ville... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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208 LE8 MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-TROISIÈME NUIT 



Elle dit 



... elle regagna son royaume et sa ville. 

Or, maintenant, revenons à File verdoyante où la 
jeune Myrte à l'âme sensible avait déposé Sourire- 
de-Lune changé par la princesse Gemme en oiseau 
au plumage blanc, au bec et aux pieds rouges ! 

Lorsque l'oiseau Sourire-de-Lune se vit aban- 
donné par la secourable Myrte, il se mit à pleurer 
abondamment ; puis, comme il avait faim et soif, il 
se mit à manger des fruits et à boire de l'eau cou- 
rante, tout en pensant à son malheureux sort et en 
s'étonnant de se voir en oiseau. Et il eut beau es- 
sayer ses ailes pour s'envoler, elles ne purent le sou- 
tenir dans l'air, car il était très gros et très lourd. Et 
il finit par se résigner à sa destinée, en pensant : 
« A quoi me servirait d'ailleurs de quitter cette île, 
puisque je ne sais où me diriger, et que personne 
ne voudra reconnaître, à mon extérieur d'oiseau, le 
roi que je reste en mon dedans? » Et il continua à 
vivre dans l'île, assez tristement; et, le soir, il se ju- 
chait sur un arbre pour dormir. 

Or, un jour qu'il se promenait tristement sur ses 
pattes, la tête basse, tant il avait de soucis, il fut 
aperçu par un oiseleur qui venait dans l'île tendre 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GKEN ADE. . . 209 

ses filets de chasse. Et l'oiseleur, charmé par l'as- 
pect magnifique de ce gros oiseau qui n'avait point 
de pareil et dont le bec rouge et les pieds rouges 
tranchaient d'une façon si jolie sur la blancheur du 
plumage, se réjouit fort de pouvoir posséder un tel 
oiseau dont l'espèce lui était tout à fait inconnue. 
Il prit donc toutes ses précautions et, avec une 
adresse lente, il s*&pprocha derrière lui et d'un coup 
subtil lança sur lui son filet et le captura. Et, riche 
de cette belle pièce de gibier, il retourna à la ville 
d'où il était venu, en portant délicatement par les 
pattes le grand oiseau sur son épaule. 

Et l'oiseleur, en arrivant en ville, se dit : « Par 
Allah! moi, de ma vie, je n'ai vu un oiseau pareil à 
celui-ci, pas plus dans mes chasses sur terre que sur 
mer. Aussi je me garderai bien de le vendre à un 
acheteur ordinaire, qui ne peut en connaître ni le 
prix ni la valeur, et qui probablement le tuera et 
avec sa famille le mangera ; mais je vais aller le por- 
ter en cadeau au roi de la ville, qui s'émerveillera 
de sa beauté, et m'en dommagera précieusement! » 
Et il alla au palais et le porta au roi qui, à sa vue, 
fut charmé à l'extrême, et admira surtout la belle 
couleur rouge du bec et des ailes. Et il l'accepta et 
donna dix dinars d'or à l'oiseleur qui embrassa la 
terre et s'en alla. 

Alors le roi fit faire une grande cage avec un treil- 
lis en or, et y enferma le bel oiseau. Etil mit devant 
lui des grains de maïs et de blé, mais l'oiseau n'y 
porta point le bec. Et le roi, étonné, se dit : « Il n'en 
mange pas ! Je vais lui porter autre chose ! » Et il le fit 
sortir de laçage et mit devant lui du blanc de poulet, 



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210 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

des tranches de viande et des fruits. Et aussitôt Toi- 
seau se mit à en manger avec un plaisir notoire, 
en faisant de petits cris et en gonflant ses plumes 
blanches. Et le roi, à cette vue, se trémoussa de joie 
et dit à un des esclaves : « Cours vite prévenir ta 
maîtresse, la reine, que j'ai acheté un oiseau pro- 
digieux qui est un miracle d'entre les miracles du 
temps, afin qu'elle vienne l'admirer avec moi, et voir 
la façon merveilleuse dont il mange de tous ces mets 
dont ne se nourrissent pas d'ordinaire les oiseaux ! » 
Et l'esclave se hâta d'aller appeler la reine qui ne 
tarda pas à arriver. 

Mais, dès qu'elle eut aperçu l'oiseau, la reine se 
couvrit vivement le visage de son voile, et, indignée, 
recula vers la porte et voulut sortir. Et le roi courut 
derrière elle et lui demanda, en la retenant par son 
voile : « Pourquoi te couvres-tu le visage, alors 
qu'ici il n'y a que moi, ton époux, et les eunuques 
et les servantes ? » Elle répondit : « roi, sache que 
cet oiseau n'est point un oiseau, mais c'est un 
homme comme toi ! Et il n'est autre que le roi Sou- 
rire-de-Lune, fils de Schahramân et de Fleur-de- 
Grenade la marine. Et il a été ainsi métamorphosé 
par la princesse Gemme, fille de Salamandre le 
marin, qui vengea de la sorte son père vaincu par 
Saleh, oncle de Sourire-de-Lune ! » 

En entendant ces paroles, le roi s'étonna à la li- 
mite de l'étonnement et s'écria : « Qu'Allah confonde 
la princesse Gemme et lui coupe la main ! Mais par 
Allah sur toi, ô fille de mon oncle, donne-moi des 
détails sur la chose ! » Et la reine, qui était la ma- 
gicienne la plus insigne de son temps, lui raconta 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 211 

toute l'histoire sans en omettre un détail. Et le roi, 
prodigieusement émerveillé, se tourna vers l'oiseau 
et lui demanda : « Est-ce vrai tout cela ? » Et l'oi- 
seau... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-QUATRIÈME NUIT 



Elle dit: 

... se tourna vers l'oiseau et lui demanda : « Est-ce 
vrai tout cela? » Et l'oiseau baissa la tête, en signe 
d'assentiment, et battit des ailes. Alors le roi dit à 
son épouse : « Qu'Allah te bénisse, ô fille de l'oncle ! 
Mais par ma vie devant tes yeux ! hâte-toi de le dé- 
livrer de cet enchantement ! ne le laisse pas dans 
ce tourment! » Alors la reine, s'étant couvert tout 
à fait le visage, dit à l'oiseau : « O Sourire-de- 
Lune, entre dans cette grande armoire ! » Et l'oiseau 
obéit tout de suite et entra dans une grande armoire, 
cachée dans le mur, que la reine venait d'ouvrir ; et 
clic entra derrière lui, avec, à la main, une tasse 
d'eau sur laquelle elle prononça des paroles incon- 
nues ; et l'eau se mit à bouillonner dans la tasse. 
Alors elle en prit quelques gouttes qu'elle lui lança 
au visage, en lui disant: « Par la vertu des Noms 
Magiques et des Puissantes Paroles, et par la majesté 



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212 LE8 MILLE NUITS ET UNE NUIT 

d'Allah rOmnipotent, le Créateur du ciel et de la 
terre, le Résurrecteur des morts, le Fixateur des 
termes et le Distributeur des destinées, je t'ordonne 
de quitter cette forme d'oiseau et de reprendre celle 
que tu as reçue du Créateur ! » 

Et aussitôt il trembla d'un tremblement, et se se- 
coua d'une secousse, et revint à sa forme première. 
Et le roi, émerveillé, vit que c'était un adolescent 
qui n'avait pas son pareil sur la face de la terre. Et 
il s'écria : « Par Allah ! il mérite son nom de Sourire- 
de-Lune! » 

Or, dès que Sourire-de-Lune se vit revenu à son 
premier état, il s'écria: « La ilah ill' Allah, oua Mô- 
hammâd rassoul Allah ! » Puis il s'approcha du roi, 
lui baisa la main et lui souhaita une longue vie. Et 
le roi lui baisa la tête et lui dit : « Sourire-de-Lune, 
je te prie de me raconter toute ton histoire, dès ta 
naissance jusqu'aujourd'hui ! » Et Sourire-de-Lune 
raconta au roi, qui s'en émerveilla à l'extrême, toute 
son histoire, sans en omettre un détail. 

Alors le roi, arrivé à l'extrême limite du plaisir, 
dit au jeune roi délivré de l'enchantement : « Que 
veux-tu maintenant, ô Sourire-de-Lune, que je fasse 
pour toi? Parle-moi en toute confiance ! » Il répondit: 
« O roi du temps, je voudrais bien rentrer dans mon 
royaume ! Car, il y a déjà bien longtemps que j'en 
suis absent, et je crains beaucoup que les ennemis 
du trône ne profitent de mon éloignement pour usur- 
per ma place. Et puis, ma mère doit être bien an- 
xieuse de ma disparition ! Et qui sait si, dans le 
doute, elle survit encore à sa douleur et à ses soucis? » 
Et le roi, touché par sa beauté et gagné par sa jeu- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 213 

nesse et sa piété, répondit: «J'écoute etj'obéis!» 
et il fit préparer sur l'heure un navire, muni de ses 
provisions, de ses agrès, de ses marins et de son 
capitaine, où le roi Sourire-de-Lune, après les sou- 
haits de l'adieu et les remercîments, s'embarqua en 
se fiant à sa destinée. 

Mais cette destinée lui réservait encore, dans Tin- 
visible, d'autres aventures! En effet, cinq jours après 
le départ, une tempête furieuse s'éleva qui désempara 
et brisa le navire contre une côte rocheuse, et seul 
Sourire-de-Lune, à cause de son imperméabilité, put 
se sauver à la nage et gagner la terre ferme. 

Et au loin il vit émerger une ville comme une co- 
lombe très blanche, qui, située sur le sommet d'une 
montagne, dominait la mer. Et soudain, du haut de 
cette montagne, il vit s'approcher et dévaler sur lui, 
avec une rapidité d'ouragan, un galop forcené de 
chevaux, de mulets et d'ànes, innombrables comme 
les grains de sable. Et cette troupe galopante et 
effarée s'arrêta tout autour de lui. Et tous les ânes, 
avec les chevaux et les mulets, se mirent à lui faire 
de la tête des signes évidents qui signifiaient : « Re- 
tourne là d'où tu es venu ! » Mais comme il s'obsti- 
nait à rester, les chevaux se mirent à hennir et les 
mulets se mirent à souffler et les ânes se mirent à 
braire, mais c'étaient des hennissements, des souf- 
fles et des braiements de douleur et de désespoir. Et 
quelques-uns même se mirent notoirement â pleurer, 
en reniflant. Et ils poussaient du museau délicate- 
ment Sourire-de-Lune, immobile, qui se défendait de 
retourner à l'eau. Puis comme, au lieu de revenir 
sur ses pas, il allait de l'avant vers la ville, les ani- 

T. IX. 14 



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214 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

maux à quatre pieds se mirent à marcher qui devant 
lui, qui derrière lui, en lui faisant comme un cortège 
funèbre d'autant plus impressionnant que Sourire- 
de-Lune reconnaissait dans les cris qu'ils poussaient 
comme une vague psalmodie, en langue arabe, sem- 
blable à celle que poussent devant les morts les lec- 
teurs du Korân... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-CINQUIÈME NUIT 



Elle dit: 

... Sourire-de-Lune reconnaissait dans les cris 
qu'ils poussaient comme unç vague psalmodie, en 
langue arabe, semblable à celle que poussent devant 
les morts les lecteurs du Korân. 

Et Sourire-de-Lune, ne sachant plus s'il dormait, 
s'il était à l'état de veille, ou si tout cela n'était 
qu'un effet trompeur de son état de fatigue, se mit 
à marcher comme on marche dans les rêves, et arriva 
de la sorte sur la colline, à l'entrée de la ville per- 
chée sur le sommet. Et il vit, assis à la porte d'une 
boutique de droguiste, un cheikh à barbe blanche 
auquel il se hâta de souhaiter la paix. Et le cheikh, 
de son côté, en le voyant si beau, fut charmé à 
l'extrême, et se leva, lui rendit son salam et s'em- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 215 

pressa de faire de la main aux animaux à quatre pieds 
signe de s'éloigner. Et ils s'éloignèrent, tout en tour- 
nant la tète de temps à autre, comme pour marquer 
l'intensité de leurs regrets ; puis ils se dispersèrent 
de tous côtés et disparurent. 

Alors Sourire-de-Lune, interrogé par le vieux 
cheikh, raconta en quelques mots son histoire, puisdit 
au cheikh : « Omon oncle vénérable, peux-tu me dire, 
à ton tour, quelle est cette ville, et qui sont ces étran- 
ges animaux à quatre pieds qui m'accompagnaient 
en se lamentant? » Le cheikh répondit: « Mon fils, 
entre d'abord dans ma boutique, et assieds-toi là ! 
Car tu dois avoir besoin de nourriture. Et après, je 
te dirai ce que je puis te dire ! » Et il le fit entrer et 
s'asseoir sur un divan, au fond de la boutique, et lui 
apporta à manger et à boire. Et lorsqu'il l'eut bien 
restauré et rafraîchi, il l'embrassa entre les deux 
yeux et lui dit: « Remercie Allah, ô mon fils, qui t'a 
fait me rencontrer avant que t'ait vue la reine d'ici ! 
Si je ne t'ai rien dit encore, c'est que je craignais de 
te troubler et de t'empêcher de la sorte de manger 
avec délices ! Sache donc que cette ville s'appelle la 
Ville-des-Enchantements, et que celle qui règne ici 
s'appelle la reine Almanakh ! C'est une magicienne 
redoutable, une enchanteresse extraordinaire, une 
vraie cheitana ! Or, elle est sans cesse brûlée par le 
désir ! Et chaque fois qu'elle rencontre un étranger 
jeune, solide et beau qui débarque dans cette île, 
elle le séduit et se fait monter et copuler beaucoup 
de fois par lui, pendant quarante jours et quarante 
nuits. Or, comme au bout de ce temps, elle Ta complè- 
tement épuisé, elle le métamorphose en animal. Et 



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216 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

comme, sous cette nouvelle forme d'animal, il récu- 
père de nouvelles forces et de puissantes vertus, elle 
se métamorphose elle-même à sa guise, chaque fois, 
selon Tanimal à qui elle a affaire, soit en jument, 
soit en ânesse, et se fait ainsi copuler par l'âne ou le 
cheval une quantité innombrable de fois. Après quoi, 
elle reprend sa forme humaine pour se faire de 
nouveaux amants et de nouvelles victimes parmi les 
beauxjeunes gens qu'elle rencontre. Et il lui arrive 
quelquefois, dans les nuits de ses désirs extrêmes, 
de se faire monter à tour de rôle par tous les quadru- 
pèdes de l'île, et cela jusqu'au matin ! Et telle est 
sa vie ! 

» Or moi, comme je t'aime d'un grand amour, mon 
enfant, je ne voudrais pas te voir tomber entre les 
mains de cette enchanteresse inassouvie, qui ne vit 
que pour ce que je viens de te dire ! Et, comme tu 
es certainement le plus beau de tous les adolescents 
débarqués dans cette île, qui sait ce qui va arriver 
si tu es aperçu par la reine Àlmanakh ! 

» Quant aux ânes, aux mulets et aux chevaux qui, 
en t'apercevant, ont dévalé du haut de la montagne 
à ta rencontre, ce sont justement les jeunes gens 
métamorphosés par Almanakh. Et, comme ils te 
voyaient si jeune et si beau, ils eurent pitié de toi et 
voulurent d'abord, par leurs signes de tête, te dé- 
cider à regagner la mer. Puis, comme ils te voyaient 
obstiné à rester, malgré leurs objurgations, ils t'ac- 
compagnèrent jusqu'ici en psalmodiant, dans leur 
langage, les formules funèbres, comme s'ils accompa- 
gnaient un homme mort à la vie humaine ! 

» Or, mon fils, la vie avec cette jeune reine Alma- 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 217 

nakh, l'enchanteresse, ne serait pas désagréable du 
tout, n'était l'abus qu'elle fait de celui que le sort 
lui donne comme amant. 

» Pour moi, elle me redoute et me respecte, parce 
qu'elle sait que je suis plus versé qu'elle dans l'art 
de la sorcellerie et des enchantements. Seulement 
moi, mon (ils, comme je suis un croyant en Allah 
et en son Prophète (sur Lui la prière et la paix !), je 
ne me sers point de la magie pour faire le mal! Car 
le mal finit toujours par se tourner contre le mal- 
faiteur! » 

Or, à peine le vieux cheikh avait-il dit ces paroles, 
que de son côté s'avança un magnifique cortège de 
mille adolescentes comme des lunes, habillées de 
pourpre et d'or, qui vinrent se ranger en deux lignes 
le long de la boutique pour faire place à une adoles- 
cente plus belle qu'elles toutes, montée sur un che- 
val arabe étincelant de pierreries. Et c'était la reine 
Almanakh elle-même, la magicienne. Et elle s'arrêta 
devant la boutique, mit pied à terre, aidée par les 
deux esclaves qui tenaient la bride, et entra chez le 
vieux cheikh, qu'elle salua avec beaucoup de défé- 
rence. Puis elle s'assit sur le divan et, les yeux à 
demi-fermés, regarda Sourire-de-Lune. Et quel re- 
gard... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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218 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



• MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-SIXIÈME NUIT 



Elle dit: 

... Puis elle s'assit sur le divan et, les yeux à demi 
fermés, regarda Sourire-de-Lune. Et quel regard I 
Long, perforateur, câlin et étincelant ! Et Sourire- 
de-Lune se sentit transpercé comme d'un javelot ou 
brûlé d'un charbon ardent. Et la jeune reine se 
tourna vers le cheikh et lui dit : « cheikh Abder- 
rahmàn, d'où as-tu pu avoir un pareil adolescent?» 
Il répondit : « C'est le fils de mon frère. Il vient d'ar- 
river chez moi de voyage ! » Elle dit : « Il est bien 
beau, ô cheikh ! Ne voudrais-tu pas me le prêter pour 
une nuit seulement? Je ne ferais que causer avec lui, 
sans plus, et je te le rendrais intact demain matin ! » 
11 dit : « Me fais-tu le serment de ne jamais essayer 
de l'ensorceler?» Elle répondit: « J'en fais le ser- 
ment devant le maître des magiciens et devant toi, 
vénérable oncle ! » Et elle fit donner en cadeau, au 
cheikh, mille dinars d'or, pour lui marquer sa gra- 
titude, et fit monter Sourire-de-Lune sur un mer- 
veilleux cheval couvert de pierreries, et l'emmena 
avec elle au palais. Et il apparaissait au milieu du 
cortège comme la lune au milieu des étoiles. 

Or, Sourire-de-Lune, qui se résignait désormais à 
laisser agir la destinée, ne disait pas un mot et se 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 219 

laissait conduire sans montrer d'aucune manière ses 
sentiments. 

Et la magicienne Almanakh, qui sentait ses en- 
trailles brûler pour cet adolescent bien plus qu'elles 
n'avaient jamais brûlé pour ses amants passés, se 
hâta de le conduire dans une salle dont les murs 
étaient bâtis en or, et dont l'air était rafraîchi par 
un jet d'eau jaillissant d'un bassin de turquoise. Et 
elle alla se jeter avec lui sttr un grand lit d'ivoire où 
elle commença par le caresser d'une façon si extraor- 
dinaire qu'il se mit à chanter et à danser de tous ses 
oiseaux ! Et elle n'était pas brutale du tout, au con- 
traire ! Si délicate vraiment ! Aussi ! incalculables fu- 
rent les saillies du coq sur l'infatigable poularde ! Et 
il se dit : « Par Allah ! elle est infiniment experte ! 
Et elle ne me bouscule pas ! Elle prend son temps, et 
moi également ! Aussi, comme je pense bien qu'il 
est impossible que la princesse Gemme soit aussi 
merveilleuse que cette enchanteresse, je veux rester 
ici toute ma vie, et ne plus penser ni à la fille de 
Salamandre, ni à mes parents, ni à mon royaume ! » 

Et, de fait, il resta là quarante jours et quarante 
nuits, passant tout son temps avec la jeune magi- 
cienne, en festins, danses, chants, caresses, mouve- 
ments, assauts, copulations, et autres choses sem- 
blables, à la limite du plaisir et de la jubilation. 

Et de temps en temps, pour rire, Almanakh lui de- 
mandait : « mon œil, te trouves-tu mieux avec moi 
qu'avec ton oncle, dans la boutique? » Et il répon- 
dait: « Par Allah ! ô ma maîtresse, mon oncle est un 
pauvre vendeur de drogues, mais toi tu es la théria- 
que même ! » 



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220 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Or, comme ils étaient au soir du quarantième 
jour, la magicienne Àlmanakh, après un nombre in- 
fini d'assauts divers avec Sourire-de-Lune, fut plus 
agitée que de coutume et s'étendit pour dormir. Mais 
vers minuit, Sourire-de-Lune, qui feignait de dor- 
mir, la vit se lever du lit, avec un visage enflammé. 
Et elle alla au milieu de la salle où elle prit, dans 
un plateau de cuivre, une poignée de grains d'orge 
qu'elle jeta dans l'eau du bassin. Et, au bout de 
quelques instants, les grains d'orge germèrent, et 
leurs tiges sortirent de l'eau, et leurs épis mûrirent et 
se dorèrent. Alors la magicienne recueillit les grains 
nouveaux, les pila dans un mortier de marbre, y mé- 
langea certaines poudres qu'elle tira de différentes 
boîtes, et en fit une pâte arrondie comme un gâteau. 
Puis elle mit le gâteau ainsi préparé sur la braise 
d'un réchaud et le fit cuire lentement. Alors elle le 
retira, l'enveloppa dans une serviette et alla le cacher 
dans une armoire, après quoi elle revint se coucher 
dans le lit à côté de Sourire-de-Lune, et s'endormit. 

Mais le matin, Sourire-de-Lune, qui, depuis son 
entrée dans le palais de la magicienne, avait oublié 
le vieux cheikh Abderrahmân, se souvint de lui à 
propos et pensa qu'il était nécessaire d'aller le trou- 
ver ppur le mettre au courant de ce qu'il avait vu 
faire ' à Almanakh pendant la nuit. Et il alla à la 
boutique du cheikh qui fut ravi de le revoir, l'em- 
brassa avec effusion, le fit s'asseoir et lui demanda: 
« J'espère, mon fils, que tu n'as pas eu à te plaindre de 
la magicienne Almanakh, tout infidèle qu'elle soit!» 
11 répondit: « Par Allah, mon bon oncle, elle m'a 
traité tout ce temps avec beaucoup délicatesse, et 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 221 

ne m'a bousculé en rien. Mais, cette nuit, j'ai senti 
qu'elle se levait, et, voyant son visage enflammé, j'^i 
feint de dormir, et je l'ai vue s'occuper d'une chose 
qui me fait tout craindre d'elle ! C'est pourquoi, ô 
mon vénérable oncle, je viens te consulter. » Et 
il lui raconta l'opération nocturne de la magicienne. . . 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et il lui raconta l'opération nocturne de la ma- 
gicienne. 

En entendant ces paroles, le cheikh Abderrahmân 
entra dans une grande colère, et s'écria : « Ah ! la 
maudite ! la perfide ! la parjure qui ne veut pas tenir 
son serment ! Rien ne la corrigera donc de sa mau- 
vaise magie ! » Puis il ajouta : « Il est temps que je 
mette un terme à ses maléfices ! » Et il alla à une 
armoire, en tira une galette de tous points sembla- 
ble à celle confectionnée par la magicienne, l'en- 
veloppa dans un mouchoir et la remit à Sourire-de- 
Lune en lui disant: « Avec cette galette que je te 
donne, le mal qu'elle veut te faire va retomber sur 
elle. En effet, c'est au moyen de galettes confection- 
nées par elle et qu'elle donne à manger, au bout de 



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222 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

quarante jours, à ses amants qu'elle les transforme 
en ces animaux à quatre pieds qui remplissent l'île. 
Mais toi, mon enfant, garde-toi bien de toucher au 
gâteau qu'elle te présentera ! Tâche, au contraire, 
de lui faire avaler un morceau de celui que je te 
donne ! Puis fais-lui exactement ce qu'elle aura es- 
sayé de te faire, en fait de sorcellerie, en pronon- 
çant sur elle les mêmes paroles qu'elle aura pronon- 
cées sur toi. Et, de la sorte, tu la changeras en tel 
animal qu'il te plaira ! Et tu la monteras et tu vien- 
dras me trouver.Et alors je saurai ce qu'il me restera 
à faire. » Et Sourire-de-Lune, après avoir remercié 
le cheikh de l'affection et de l'intérêt qu'il lui portait, 
le quitta et retourna au palais de la magicienne. 

Et il trouva Almanakh qui l'attendait dans le jar- 
din, assise devant une nappe servie, au milieu de 
laquelle, sur un plateau, se trouvait la galette prépa- 
rée à minuit. Et, comme elle se plaignait de son ab- 
sence, il lui dit : « ma maîtresse, comme il y avait 
longtemps que je n'avais vu mon oncle, je suis allé 
lui rendre visite ; et il m'a reçu avec effusion et m'a 
servi à manger ; et, entre autres choses excellentes, 
il y avait des gâteaux si délicieux que je n'ai pu 
m'empêcher de t'en apporter un, pour te le faire 
goûter ! » Et il tira le petit paquet, dégagea le gâ- 
teau, et la pria d'en manger un morceau. Et Alma- 
nakh, pour ne pas le désobliger, rompit le gâteau et 
prit un morceau qu'elle avala. Puis, à son tour, elle 
offrit du sien à Sourire-de-Lune qui, pour ne pas la 
désobliger, en prit un morceau, mais, tout en faisant 
semblant de l'avaler, le fit glisser dans l'ouverture 
de son vêtement. 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 223 

Aussitôt la magicienne, croyant qu'il avait réelle- 
ment avalé le morceau de gâteau, se leva vivement, 
prit dans le bassin d'à côté un peu d'eau dans le 
creux de sa main et l'en aspergea en lui criant: « 
jeune homme affaibli, deviens un âne puissajit ! » 

Mais quel ne fut pas Tétonnement de la magi- 
cienne en voyant que le jeune homme, loin de se 
transformer en âne, s'était levé à son tour et s'était 
vivement approché du bassin où il avait puisé un 
peu d'eau, pour l'en asperger en lui criant: « per- 
fide, quitte ta forme humaine et deviens ânesse ! » 

Et, au même moment, avant qu'elle eût le temps 
de revenir de sa surprise, la magicienne Almanakh 
fut changée en ânesse. Et Sourire-de-Lune l'enfour- 
cha et se hâta d'aller trouver le cheikh Abderrahmàn 
auquel il raconta ce qui venait de se passer. Puis il 
lui livra l'ànesse qui faisait la rébarbative. 

Alors le cheikh passa au cou de l'ànesse Alma- 
nakh une double chaîne qu'il fixa à un anneau dans 
la muraille. Puis il dit à Sourire-de-Lune : « Main- 
tenant, mon fils, je v^is m'occuper de mettre ordre 
aux affaires de notre ville, et je vais commencer par 
lever l'enchantement qui tient un si grand nombre 
de jeunes gens changés en animaux à quatre pieds. 
Mais, auparavant, je veux, bien qu'il m'en coûte 
beaucoup de me séparer de toi, te faire rentrer dans 
ton royaume, pour que cessent les inquiétudes de ta 
mère et de tes sujets ! Et, dans ce but, je vais te faire 
suivre le plus court chemin ! » 

Et, ayant dit ces paroles, le cheikh mit deux doigts 
entre ses lèvres et lança un long et fort sifflement, et 
aussitôt apparut devant lui ui\ grand genni à quatre 



C J 



224 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

ailes, qui se tint debout sur la pointe des pieds, et 
lui demanda le motif pour lequel il l'avait appelé. Et 
le cheikh lui dit : « genni l'Eclair, tu vas prendre 
sur tes épaules le roi Sourire-de-Lune que voici, et 
tu vas le transporter en toute diligence à son-palais, 
dans la Ville-Blanche ! » Et le genni FÉclair se 
courba en deux, en baissant la tête ; et Sourire-de- 
Lune, après avoir baisé la main du cheikh, son libé- 
rateur, et l'avoir remercié, monta sur les épaules de 
l'Éclair, et, laissant pendre ses jambes sur sa poi- 
trine, il se cramponna à son cou. Et le genni s'éleva 
dans les airs et vola avec la rapidité de la colombe 
messagère, en faisant avec ses ailes un bruit de 
moulin à vent... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit 
apparaître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-HUITIÈME NUIT 



Elle dit : 

... en faisant avec ses ailes un bruit de moulin à 
vent. Et, infatigablement, il voyagea pendant un jour 
et une nuit, et parcourut de la sorte un espace de six 
mois de chemin. Et il arriva au-dessus de la Ville- 
Blanche, et déposa Sourire-de-Lune sur la terrasse 
même de son palais. Puis il disparut. 

Et Sourire-de-Lune, le cœur fondu aux souffles de 



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HISTOIRE DE FLEUR- DE-G RENADE .. . 225 

la brise de sa patrie, se hâta de descendre dans l'ap- 
partement où, depuis sa disparition, se tenait sa 
mère, Fleur-de-Grenade, pleurant en silence et por- 
tant son deuil secrètement en son âme, pour ne 
point se trahir et tenter de la sorte les usurpateurs. 
Et il souleva le rideau de la salle, où se trouvaient 
précisément, en visite chez la reine, la vieille grand' 
mère Sauterelle, le roi Saleh, et les cousines. Et il 
entra, en souhaitant la paix à l'assistance, et courut 
se jeter dans les bras de sa mère, qui, en le voyant, 
tomba évanouie de joie et de saisissement. Mais elle 
ne tarda pas à reprendre ses sens, et, serrant son 
fils contre sa poitrine, elle pleura longtemps, toute 
secouée de sanglots, tandis que les cousines embras- 
saient les pieds de leur cousin, et que la grand'mère 
le tenait par une main et Tonde Saleh par l'autre 
main. Et ils restèrent ainsi, dans la joie du retour, 
sans pouvoir prononcer une parole. 

Mais lorsqu'il leur fut enfin permis de s'épancher 
en paroles, ils se racontèrent mutuellement leurs 
diverses aventures, et bénirent ensemble Allah le 
Bienfaiteur qui avait permis leur salut à tous et leur 
réunion. 

Après quoi, Sourire-de-Lune se tourna vers sa 
mère et sa grand'mère et leur dit : « 11 ne me reste 
plus maintenant qu'à me marier ! Et je persiste à ne 
vouloir me marier qu'avec la princesse Gemme, fille 
de Salamandre ! Car, en vérité, c'est une vraie 
gemme comme l'indique son nom ! » Et la vieille 
grand'mère répondit : « La chose, ô mon enfant, 
nous est maintenant aisée, car nous tenons toujours 
le père prisonnierdans son palais. » Et elle envoya 



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"X 



226 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

aussitôt chercher Salamandre, que les esclaves 
firent entrer enchaîné des mains et des pieds. Mais 
Sourire-de-Lune ordonna qu'on le désenchaînât : et 
Tordre fut exécuté sur l'heure. 

Alors Sourire-de-Lune s'avança près de Sala- 
mandre, et, après s'être excusé d'avoir été la cause 
première des malheurs survenus, il lui prit la main 
qu'il baisa avec respect, et dit : « roi Salamandre, 
ce n'est plus un intermédiaire qui te demande l'hon- 
neur de ton alliance ; mais c'est moi-même, Sou- 
rire-de-Lune, roi de la Ville-Blanche et du plus 
grand empire terrestre, qui te baise les mains et te 
demande ta fille Gemme en mariage. Et si tu ne 
veux pas me l'accorder, je mourrai. Et si lu acceptes, 
non seulement tu redeviendras roi dans ton royaume, 
mais je 'serai moi-même ton esclave ! » 

A ces paroles, Salamandre embrassa Sourire-de- 
Lune, et lui dit : « Certes ! 6 Sourire-de-Lune, nul 
plus que toi ne saurait mériter ma fille. Or, comme 
elle est soumise à mon autorité, elle acceptera ce 
désir de grand cœur ! Aussi me faut-il l'envoyer 
chercher dans l'île où elle se tient cachée depuis que 
j'ai été dépossédé du trône. » Et, en disant ces 
paroles, il fit venir de la mer un messager auquel il 
enjoignit d'aller immédiatement chercher la prin- 
cesse dans l'île, et de la lui amener sans retard. Et 
le messager disparut, et ne tarda pas à revenir avec 
la princesse Gemme et sa servante Myrte. 

Alors le roi Salamandre commença par embrasser 
sa fille, puis il la présenta à la vieille reine Sauterelle 
et à la reine Fleur-de-Grenade, et lui dit en lui mon- 
trant du doigt Sourire-de-Lune, ébahi d'admiration : 



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HISTOIRE DE FLEUR-DE-GRENADE... 227 

« Sache, ô fille mienne, que je t'ai promise à ce jeune 
roi magnanime, à ce vaillant lion Sourire-de-Lune, 
fils de la reine Fleur-de-Grenade la marine, car il 
est certainement le plus beau des hommes de son 
temps, et le plus charmant, et le plus puissant, et le 
plus haut en rang et en noblesse, et de beaucoup ! 
Aussi je juge qu'il est fait pour toi, et que tu es 
faite pour lui... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT QUARANTE-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Aussi je jage qu'il est fait pour toi, et que tu 
es faite pour lui ! » 

A ces paroles de son père, la princesse Gemme 
baissa les yeux avec modestie, et répondit : « Tes 
avis, ô mon père, sont ma règle de conduite, et ton 
affection vigilante est l'ombre où je me plais ! Et, 
puisque tel est ton désir, désormais l'image de celui 
que tu me choisis sera dans mes yeux, son nom sera 
dans ma bouche, et sa demeure dans mon cœur ! » 

Lorsque les cousines de Sourire-de-Lune et les 
autres dames présentes eurent entendu ces paroles, 
elle firent retentir le palais de leurs cris de joie et de 
leurs lu-lu perçants. Puis le roi Saleh et Fleur-de- 



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228 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Grenade firent aussitôt mander le kâdi et les témoins 
pour écrire le contrat de mariage du roi Sourire-de- 
Lune et de la princesse Gemme. Et Ton célébrâtes 
noces en grande pompe et avec un faste tel que, 
pour la cérémonie du vêtement, on changea neuf 
fois la robe de la mariée. Quant au reste, la langue 
deviendrait poilue avant de réussir à en parler 
comme il sied. Aussi ! gloire à Allah qui unit entre 
elles les belles choses, et ne retarde la joie que pour 
donner le bonheur ! 



— Lorsque Schahrazade eut fini de raconter cette his- 
toire, elle se tut. Alors la petite Doniazade s'écria : « O 
ma sœur, que tes paroles sont douces, et gentilles et 
savoureuses. Et que cette histoire est admirable ! » Et le 
roi Schahriar dit : « Certes ! ô Schahrazade, tu m'as appris 
bien des choses que j'ignorais ! Car je ne savais pas bien 
jusqu'aujourd'hui les choses du dessous des eaux. Et 
l'histoire d'Abdallah de la Mer et celle de Fleur-de- 
Grenade m'ont satisfait grandement ! Mais, ô Schahra- 
zade, ne connaîtrais-tu pas une histoire tout à fait diabo- 
lique ? » Et Schahrazade sourit et répondit : « Justement, 
ô Roi, j'en connais une que je vais tout de suite te 
raconter ! » 



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LA SOIRÉE D'HIVER D ISHAK DE 
MOSSOUL 



Et Schahrazade dit : 

Le musicien Ishak de Mossoul, chanteur favori 
d'Al-Rachid, nous rapporte l'anecdote suivante. 11 dit: 



Une nuit, j'étais assis dans ma maison, en hiver, 
et, pendant qu'au dehors les vents hurlaient comme 
des lions et que les nuages se déchargeaient avec 
tumulte comme les bouches large ouvertes des 
outres pleines d'eau, je me chauffais les mains au- 
dessus de mon brasier en cuivre, et j'étais triste de 
ne pouvoir, à cause de la boue des chemins, de la 
pluie et de l'obscurité, ni sortir ni espérer la visite 
de quelque ami qui me tint compagnie. Et comme 
ma poitrine se rétrécissait de plus en plus, je dis à 
mon esclave : « Donne-moi quelque chose à manger, 
pour occuper le temps ! » Et comme l'esclave s'ap- 
prêtait à me servir, je ne pouvais m'empêcher de 
songer aux charmes d'une jeune fille que j'avais 

T. IX. 15 



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230 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

connue naguère au palais ; et je ne savais pourquoi 
m'obsédait à ce point son souvenir, ni pour quel 
motif ma pensée s'arrêtait plutôt sur son visage que 
sur celui de toute autre de celles si nombreuses qui 
avaient charmé mes nuits passées. Et tellement je 
m'appesantissais en son délectable désir, que je finis 
par ne plus m'apercevoir de la présence de l'esclave 
debout, les bras croisés, qui, ayant fini de tendre la 
nappe devant moi sur le tapis, n'attendait plus que 
le signe de mes yeux pour apporter les plateaux. Et 
moi, plein de ma songerie, je m'écriai tout haut : 
« Ah ! si la jeune Saïeda était ici, elle dont la voix 
est si douce, je ne serais point si mélancolique! » 

Ces paroles, je les prononçai à voix haute, en vé- 
rité, je me le rappelle maintenant, bien que d'habi- 
tude mes pensées fussent silencieuses. Et ma sur- 
prise fut extrême d'entendre ainsi le son de ma voix, 
devant mon esclave dont les yeux s'ouvraient gran- 
dement. 

Or, mon souhait à peine était-il exprimé, qu'un 
heurt se fit à la porte, comme si c'était quelqu'un qui 
ne pouvait souffrir l'attente, et une jeune voix sou- 
pira : « Le bien-aimé peut-il franchir la porte de son 
ami ? » 

Alors, moi, je pensai en mon âme : « Sans doute 
c'est quelqu'un qui, dans l'obscurité, se trompe de 
maison ! Ou bien aurait-il déjà porté ses fruits, 
l'arbre stérile de mon désir ? » Je me hâtai pourtant 
de sauter sur mes pieds et courus ouvrir moi-même 
la porte; et, sur le seuil, je vis la tant désirée Saïeda, 
mais avec quelle tournure singulière et sous quel 
étrange aspect ! Elle était vêtue d'une robe courte en 



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LA SOIRÉE D'HIVER d'iSHAK DE MOSSOUL 231 

soie verte, et sur sa tête était tendue une étoffe d'or 
qui n'avait pu la garantir de la pluie et de l'eau dé- 
versée par les gouttières des terrasses. Du reste, 
elle avait dû plonger dans la boue tout le long du 
chemin, comme ses jambes l'attestaient clairement. 
Et moi, la voyant dans un tel état, je m'exclamai : 
« ma maîtresse, pourquoi t'exposer ainsi dehors, 
et par une pareille nuit ! » Elle me dit, de sa voix 
gentille : « Hé ! pouvais-je ne point m'incliner de- 
vant le souhait que tout à l'heure chez moi m'a 
transmis ton messager ? Il m'a dit la vivacité de ton 
désir à mon égard, et, malgré cet affreux temps, me 
voici ! » 

Or moi, bien que ne me souvenant point d'avoir 
donné un ordre pareil, et l'eussé-je donné que mon 
unique esclave n'eût pu l'exécuter dans le môme 
temps qu'il était demeuré près de moi, je ne voulus 
point montrer à mon amie combien bouleversé était 
mon esprit de tout cela ; et je lui dis : « Louange à 
Allah qui permet notre réunion, ô ma maîtresse, et 
qui change en miel l'amertume du désir ! Que ta 
venue parfume la maison et repose le cœur du maître 
de la maison ! En vérité, si tu n'étais venue, je serais 
allé moi-même à ta recherche, tant ce soir mon es- 
prit travaillait à ton sujet... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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232 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... je serais allé moi-môme à ta recherche, tant ce 
soir mon esprit travaillait à ton sujet! » Puis je me 
tournai vers mon esclave et lui dis : « Va vite cher- 
cher de Peau chaude et des essences ! » Et l'esclave, 
ayant exécuté mon ordre, je me mis à laver moi- 
même les pieds de mon amie, et lui versai dessus 
un flacon d'essence de roses. Après quoi je l'habil- 
lai d'une belle robe en mousseline de soie verte, et 
la fis s'asseoir à côté de moi près du plateau des 
fruits et des boissons. Et lorsqu'elle eut bu avec 
moi plusieurs fois dans la coupe, je voulus, pour lui 
plaire, moi qui d'ordinaire ne consens à chanter 
qu'après force prières et supplications, lui chanter 
un nouvel air que j'avais composé. Mais elle me dit 
que son âme n'avait pas envie de m'entendre. Et je 
lui dis : « Alors, ô ma maîtresse, daigne toi-même 
nous chanter quelque chose ! » Elle répondit : « Pas 
davantage ! Car mon âme ne le souhaite pas ! » Je dis : 
« Pourtant, ô mon œil, la joie ne saurait être complète 
sans le chant et la musique ! Qu'en perises-tu ? » 
Elle me dit : « Tu as raison ! Mais ce soir, je ne sais 
pourquoi, je n'ai guère envie d'entendre chanter 
qu'un homme du peuple, ou quelque mendiant de la 



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LA SOIRÉE D'HIVER d'iSBAK DE MOSSOUL 233 

rue. Veux-tu donc aller voir si à ta porte ne passe 
point quelqu'un qui puisse me satisfaire ? » Et moi, 
pour ne point la désobliger, et bien que je fusse 
persuadé que par une nuit pareille il n'y avait point 
de passants dans la rue, j'allai ouvrir ma porte 
d'entrée et je passai ma tête par l'entrebâillement. 
Et, à ma grande suprise, je vis, appuyé sur son 
bâton contre la muraille d'en face, un vieux men- 
diant qui disait, se parlant à lui-même : « Quel va- 
carme fait cette tempête ! Le vent disperse ma voix, 
et empêche les gens de m'entendre ! Malheur au 
pauvre aveugle ! S'il chante, on ne l'écoute pas ! Et 
s'il ne chante point, il meurt de faim ! » Et, ayant 
dit ces paroles, le vieil aveugle se mit à tâtonner de 
son bâton sur le sol et contre le mur, cherchant à 
continuer son chemin. 

Alors moi, étonné et charmé à la fois de cette 
rencontre fortuite, je lui dis : « mon oncle, sais-tu 
donc chanter ? » Il répondit : « Je passe pour savoir 
chanter. » Et moi je lui dis : « En ce cas, ô cheikh, 
veux-tu finir ta nuit avec nous, et nous réjouir de 
ta compagnie ? » 11 me répondit : « Si tu le désires, 
prends-moi la main, car je suis aveugle des deux 
yeux ! » Et je lui pris la main, et, l'ayant introduit 
dans la maison, dont je fermai soigneusement la 
porte, je dis à mon amie : « O ma maîtresse, je t'a- 
mène un chanteur qui, en plus, est aveugle ! 11 
pourra nous donner du plaisir sans voir ce que nous 
faisons. Et tu n'auras pas à te gêner, ou à te voiler 
le visage. » Elle me dit : « Hâte-toi de le faire en- 
trer ! » Et je le fis entrer. 

Je commençai d'abord par le faire s'asseoir devant 



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X 



234 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

nous, et l'invitai à manger quelque chose. Et il 
mangea avec beaucoup de délicatesse, du bout des 
doigts. Et lorsqu'il eut fini et se fut lavé les mains, 
je lui présentai les boissons ; et il but trois coupes 
pleines, et alors me demanda : « Peux-tu me dire 
chez quel hôte je me trouve ? » Je répondis : « Chez 
Ishak fils d'Ibrahim de Mossoul ! » Or, mon nom ne 
l'étonna pas outre mesure ; et il se contenta de me 
répondre : «Ah ! oui, j'ai entendu parler de toi. Et je 
suis aise de me trouver chez toi. » Je lui dis : « O 
mon maître, je suis vraiment réjoui de te recevoir 
dans ma maison ! » Il me dit : « Alors, ô Ishak, si 
tu le veux, fais-moi entendre ta voix qu'on dit fort 
belle ! Car l'hôte doit commencer le premier à faire 
plaisir à ses invités ! » Et moi je répondis : « J'écoute 
et j'obéis ! » Et, comme cela commençait à m'amu- 
ser beaucoup, je pris mon luth et j'en jouai, en chan- 
tant, avec tout le talent qui me fut possible. Et lors- 
que j'eus terminé la finale en la soignant à l'extrême, 
et que les derniers sons se furent dispersés, le vieux 
mendiant eut un sourire ironique et me dit : « En 
vérité, ya Ishak, il ne te manque que peu de chose 
pour devenir un parfait musicien et un chanteur 
accompli ! » Or moi, en entendant cette louange qui 
était plutôt un blâme, je me sentis devenir tout 
petit à mes propres yeux, et, de dépit et de décou- 
ragement, je jetai mon luth décote. Mais, comme je 
ne voulais point manquer d'égards à mon hôte, je 
ne jugeai pas à propos de lui répondre, et ne dis 
plus rien. Alors il me dit : « Personne ne chante et 
ne joue? N'y a-t-il donc pas quelqu'un d'autre ici? » 
Je dis : « Il y a encore une jeune esclave. » Il dit : 



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LA SOIRÉE D'HIVER D'iSHAK DE MOSSOUL 235 

« Ordonne-lui de chanter, que je l'entende ! » Je dis : 
« Pourquoi chanterait-elle, puisque tu en as déjà assez 
de ce que tu as entendu? » Il dit : « Qu'elle chante 
tout de même ! » Alors l'adolescente, mon amie, 
prit le luth, mais bien à contre-cœur, et, après avoir 
préludé savamment, chanta de son mieux. Mais le 
vieux mendiant l'interrompit soudain et dit : « Tu 
as encore beaucoup à apprendre ! » Et mon amie, 
furieuse, jeta le luth loin d'elle, et voulut se lever. 
Et je ne réussis à la retenir qu'à grand'peine, et en 
me jetant à ses genoux. Puis je me tournai vers le 
mendiant aveugle, et lui dis : « Par Allah, ô mon 
hôte, notre amené peut donner plus que sa capacité ! 
Pourtant, nous avons fait de notre mieux pour te 
satisfaire. A ton tour maintenant d'exhiber ce que 
tu possèdes, par manière de politesse ! » Il sourit 
d'une oreille à l'autre, et me dit... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-UNIÈME NUIT 



Elle dit : 

... H sourit d'une oreille à l'autre, et me dit : « Alors, 
commence par m'apporter un luth qu'aueune main 
n'ait encore touché l » Et moi j'allai ouvrir une caisse, 
et lui apportai un luth tout neuf que je lui mis entre 



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^\ 



236 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

les mains. Et il saisit entre ses doigts la plume 
d'oie taillée, et en toucha légèrement les cordes har- 
monieuses. Et, dès les premiers sons, je reconnus 
que ce mendiant aveugle était de beaucoup le meil- 
leur musicien de notre temps. Mais quel ne fut point 
mon émoi et mon admiration quand je l'entendis 
exécuter un morceau selon un mode qui m'était tout 
à fait inconnu, bien que Ton ne me considérât point 
comme un ignorant dans l'art ! Puis, d'une voix à 
nulle autre pareille, il chanta ces couplets : 

« A travers l'ombre épaisse, le bien-aimé sortit de 
sa maison, et vint me trouver au milieu de la nuit. 

Et avant de me souhaiter la paix, je P entendis 
frapper et me dire : « Le bien-aimé peut-il franchir la 
porte de son ami? » 

Lorsque nous entendîmes ce chant du vieil aveu- 
gle, moi et mon amie nous nous regardâmes, à la 
limite de la stupéfaction. Puis elle devint rouge de 
colère et me dit, de façon à ce que je fusse seul à 
l'entendre : « perfide ! n'as-tu pas honte, pendant 
les quelques instants où tu es allé ouvrir la porte, de 
m'avoir trahie en racontant ma visite à ce vieux men- 
diant ! En vérité, ô lshak, je ne croyais pas ta poi- 
trine d'assez faible capacité pour ne pas contenir un 
secret une heure durant ! Opprobre aux hommes qui 
te ressemblent ! » Mais moi je lui jurai mille fois que 
je n'étais pour rien dans l'indiscrétion, et lui dis : 
« Je te jure sur la tombe de mon père Ibrahim, que 
je n'ai rien dit de cela à ce vieil aveugle ! » Et mon 
amie voulut bien me croire, et finit par se laisser 



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LA SOIRÉE D'HIVER d'iSHAK DE MOSSOUL 237 

caresser et embrasser par moi, sans crainte d'être 
aperçue par l'aveugle. Et moi, tantôt je la baisais sur 
les joues et sur les lèvres, tantôt je la chatouillais, 
tantôt je lui pinçais les seins, et tantôt je la mordil- 
lais aux endroits délicats ; et elle riait extrêmement. 
Puis je me tournai vers le vieil oncle et lui dis : 
« Veux-tu nous chanter encore quelque chose, ô mon 
maître? » Il dit : « Pourquoi pas? » Et il reprit le 
luth et dit, en s'accompagnant : 

« Ah! souvent je parcours avec ivresse les chaitnes 
de ma bien-aimée, et je caresse de ma main sa belle 
peau nue! 

Tantôt je presse les grenades de sa gorge de jeune 
ivoire, et tantôt je mords à même les pommes de ses 
joues. Et je recommence ! » 

Alors moi, en entendant ce chant, je ne doutai 
plus de la supercherie du faux aveugle, et je priai 
mon amie de se couvrir le visage de son voile. Et le 
mendiant soudain me dit : « J'ai bien envie d'aller 
pisser ! Où se trouve le cabinet de repos? » Alors, moi, 
je me levai et sortis un moment pour aller chercher 
une chandelle afin de l'éclairer, et je revins pour 
l'emmener. Mais lorsque je fus entré, je ne trouvai 
plus personne : l'aveugle avait disparu avec l'adoles- 
cente ! Et moi, quand je revins de ma stupéfaction, 
je les cherchai par toute la maison, mais ne les trou- 
vai point. Et pourtant les portes et les serrures des 
portes restaient fermées en dedans, et je ne sus de 
la sorte s'ils étaient partis en sortant par le plafond 
ou en entrant dans le sol entr'ouvert et refermé ! 



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238 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Mais ce dont depuis je fus persuadé, c'est que c'était 
Éblis lui-même qui m'avait d'abord servi d'entre- 
metteur, et qui m'avait ensuite enlevé cette adoles- 
cente qui n'était qu'une fausse apparence et une 
illusion. 



— Puis Schahrazade, ayant raconté cette anecdote, se 
tut. Et le roi Schahriar, extrêmement impressionné, 
s'écria : « Qu* Allah confonde le Malin ! » Et Schahrazade, 
voyant qu'il fronçait les sourcils, voulut le calmer et ra- 
conta l'histoire suivante : 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET SES 
ENFANTS BLANCS 



Voici ce que l'émir Mohammâd, gouverneur du 
Caire, rapporte dans les livres des chroniques. Il 
dit: 

Comme j'étais en tournée dans la Haute-Egypte, 
je logeai une nuit dans la maison d'un fellah qui 
était le cheikh-al-balad de l'endroit. Et c'était un 
homme d'âge, brun d'une couleur extrêmement 
brune, avec une barbe grisonnante. Mais je remar- 
quai qu'il avait des enfants en bas âge qui étaient 
blancs d'une couleur très blanche relevée de rose 
sur les joues, avec des cheveux blonds, et des yeux 
bleus. Puis comme il était venu, après nous avoir 
fait bel accueil et grande chère, converser en notre 
compagnie, je lui dis, par manière de demande : « Hé, 
Un Tel, d'où vient donc que toi, ayant le teint si 
brun, tes fils l'aient si clair avec une peau si blanche 
et rose, et des yeux et des cheveux si clairs? » Et le 
fellah, attirant à lui ses enfants dont il se mit à ca- 
resser les fins cheveux, me dit : « mon maître, la 



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240 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

mère de mes enfants est une fille des Francs, et je 
I f ai achetée comme prisonnière de guerre au temps 
de Saladin le Victorieux, après la bataille de Hattln 
qui nous délivra pour toujours des chrétiens étran- 
gers, usurpateurs du royaume de Jérusalem. Mais il 
y a bien longtemps de cela, car c'était aux jours de 
ma jeunesse ! » Et moi je lui dis : « Alors, ô cheikh, 
nous te prions de nous favoriser de cette histoire ! » 
Et le fellah dit : « De tout cœur amical et comme 
hommage dû aux hôtes ! Car mon aventure avec mon 
épouse, la fille des Francs, est bien étrange ! » Et il 
nous conta : 



« Vous devez savoir que, de mon métier, je suis 
cultivateur de lin ; mon père et mon grand-père 
semaient le lin avant moi, et, de par ma souche et 
origine, je suis un fellah d'entre les fellahs de ce 
pays-ci. Or, une année, il se trouva, par la bénédic- 
tion, que mon lin semé, poussé, nettoyé et venu à 
point de perfection, se montait à la valeur de cinq 
cents dinars d'or. Et, comme je l'offrais sur le mar- 
ché et ne trouvais point mon profit, les marchands 
me dirent : « Va porter ton lin au château d'Acre, 
en Syrie, où tu le vendras avec de très gros bénéfi- 
ces ! » Et moi, les ayant écoutés, je pris mon lin et 
m'en allai dans la ville d'Acre, qui, en ce temps-là, 
était entre les mains des Francs. Et, effectivement, 
je commençai par une bonne vente, en cédant la 
moitié de mon lin à des courtiers, avec crédit de six 
mois ; et je gardai le reste et séjournai dans la ville 
pour le vendre au détail,avec des bénéfices immenses. 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS 241 

Or, un jour que j'étais à vendre mon lin, une jeune 
fille franque, le visage découvert et la tête sans voile, 
selon la coutume des Franques, vint acheter chez 
moi. Et elle se tenait là, devant moi, belle, blanche 
et jolie ; et je pouvais à mon aise admirer ses char- 
mes et sa fraîcheur. Et plus je regardais son visage, 
plus l'amour envahissait ma raison ! Et je tardais 
beaucoup à lui vendre le lin... 

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-DEUXIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et je tardais beaucoup à lui vendre le lin. Enfin, 
je fis le paquet, et le lui cédai à très bon compte. Et 
elle s'en alla, suivie de mes regards. 

Or, quelques jours après, elle revint m'acheter du 
lin, et je le lui vendis à meilleur compte encore que 
la première fois, sans la laisser me le marchander. 
Et elle comprit que j'étais amoureux d'elle, et elle 
s'en alla ; mais ce fut pour revenir, peu de temps 
après, accompagnée d'une vieille femme qui resta là, 
pendant la vente, et qui revint ensuite avec elle 
chaque fois qu'elle avait besoin de faire un achat. 

Moi alors, comme l'amour s'était tout à fait emparé 
de mon cœur, je pris la vieille à part et lui dis : 



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A 



242 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

« Or çà, pourrais-tu, moyennant un cadeau pour toi, 
me procurer une jouissance avec elle? » La vieille 
me répondit : « Je pourrai te procurer une rencon- 
tre pour que tu en jouisses, mais c'est à condition 
que la chose reste secrète entre nous trois, moi, 
toi et elle ; et, en outre, tu consentiras à mettre en 
œuvre quelque argent ! » Je répondis : « secoura- 
ble tante, si mon âme et ma vie devaient être le prix 
de ses faveurs, je lui donnerais mon âme et ma vie. 
Mais pour ce qui est de l'argent, ce n'est pas une 
grosse affaire ! » Et je tombai d'accord avec elle pour 
lui donner, en courtage, la somme de cinquante di- 
nars; et je les lui comptai sur l'heure. Et, l'affaire 
ayant été conclue de la sorte, la vieille me quitta 
pour aller parler à la jeune fille, et revint bientôt 
avec une réponse favorable. Puis elle me dit : « 
mon maître, cette adolescente n'a point de lieu pour 
de pareilles rencontres, car elle est encore vierge de 
sa personne, et ne connaît rien à ces sortes de choses. 
Il faut donc que tu la reçoives dans ta maison, où 
elle viendra te trouver et demeurera jusqu'au matin! » 
Et moi j'acceptai avec ferveur, et m'en allai à la 
maison apprêter tout ce qu'il fallait, en fait de mets, 
de boissons et de pâtisseries. Et je restai à attendre. 
Et je vis bientôt arriver la jeune fille franque, et 
je lui ouvris, et la fis entrer dans ma maison. Et 
comme c'était la saison d'été, j'avais tout apprêté sur 
la terrasse. Et je la fis s'asseoir à mes côtés, et je 
mangeai et je bus avec elle. Et la maison où je lo- 
geais touchait la mer ; et la terrasse était belle au 
clair de lune, et la nuit était pleine d'étoiles qui se 
réfléchissaient dans l'eau. Et moi, regardant tout 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS 243 

cela, je fis un retour sur moi-même, et je pensai en 
mon âme : « N as-tu pas honte devant Allah le Très- 
Haut, sous le ciel et en face de la mer, ici même en 
. pays étranger, de te rebeller contre l'Exalté, en for- 
niquant avec cette chrétienne qui n'est ni de ta race 
ni de ta loi ! » Et, bien que je fusse déjà étendu à 
côté de la jeune fille qui se blotissait amoureusement 
contre moi, je dis en mon esprit : « Seigneur, Dieu 
d'Exaltation et de Vérité, sois témoin que je m'abs- 
tiens en toute chasteté de cette chrétienne, fille des 
Francs ! » Et, pensant ainsi, je tournai le dos à la 
jeune fille, sans de ma main la toucher ; et je m'en- 
dormis, sous la clarté bienveillante du ciel. 

Le matin venu, la jeune Franque se leva, sans me 
dire un mot, et s'en alla fort marrie. Et moi je me 
rendis à ma boutique où je me remis à vendre mon 
lin comme d'habitude. Mais, vers midi, la jeune fille, 
accompagnée de la vieille, vint à passer devant ma 
boutique, avec une mine fâchée ; et moi derechef, 
de tout mon être, à en mourir, je la désirai. Car, 
par Allah ! elle était comme la lune ; et moi je ne 
pus résister à la tentation; et je pensai, me gour- 
mandant: « Qui donc es-tu, ô fellah, pour ainsi re- 
fréner ton désir d'une telle jouvencelle ? Or çà, toi, 
es-tu un ascète, ou un soufi, ou un eunuque, ou un 
châtré ou bien un des morfondus de Baghdad ou de 
Perse ? N'es-tu point de la race des puissants fellahs 
de la Haute-Egypte, ou bien ta mère a-t-elle oublié 
de t'aliaiter ? » Et, sans plus, je courus derrière la 
vieille et, la tirant à part, je lui dis: « Je voudrais 
bien une seconde rencontre ! » Elle me dit : « Par le 
Messie, la chose n'est maintenant faisable que 



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A 



244 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

moyennant cent dinars ! » Et moi, sur l'heure, je 
comptai les cent dinars d'or et les lui remis. Et la 
jeune Franque vint chez moi pour la seconde fois, 
Mais moi, devant la beauté du ciel nu, j'eus les mê- 
mes scrupules, et je ne tirai pas plus parti de cette 
nouvelle entrevue que de la première, et m'abstins 
de la jouvencelle en toute chasteté. Et elle, dans un 
violent dépit, se leva d'à côté de moi, sortit et s'en 
alla. 

Or moi, le lendemain, derechef, comme elle pas- 
sait devant ma boutique, je sentis en moi les mê- 
mes mouvements, et mon cœur palpita, et 
j'allai trouver la vieille et lui parlai de la chose. 
Mais elle me regarda avec colère et me dit : « Par le 
Messie, ô musulman ! est-ce ainsi qu'on traite les 
vierges dans ta religion ? Jamais plus tu ne pourras 
te réjouir d'elle, à moins toutefois que tu ne veuilles 
cette fois me donner cinq cents dinars ! » Puis elle 
s'en alla. 

Moi donc, tout tremblant d'émotion, et la flamme 
d'amour brûlant en moi, je résolus de réunir le prix 
de tout mon lin, et de sacrifier pour ma vie les 
cinq cents dinars d'or. Et, les ayant serrés dans une 
toile, je m'apprêtais à les porter à la vieille, quand 
soudain... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS 245 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-TROISIÈME NUIT 



Elle dit 



...je m apprêtais à les porter à la vieille, quand 
soudain j'entendis le crieur public qui criait : « Ho ! 
compagnie des musulmans, vous qui demeurez pour 
vos affaires dans notre ville, sachez que la paix et la 
trêve que nous avons conclues avec vous est termi- 
née. Et il vous est donné une semaine pour mettre 
ordre à vos affaires et quitter notre ville et rentrer 
dans votre pays ! » 

Alors moi, entendant cet avis, je me hâtai de 
vendre ce qui me restait de lin, je rassemblai l'ar- 
gent qui me revenait sur ce que j'avais donné à cré- 
dit, j'achetai des marchandises bonnes à vendre dans 
nos pays et royaumes et, quittant la ville d'Acre, 
je partis, avec, dans le cœur, mille peines et regrets 
de cette fille chrétienne qui s'était emparée de mon 
esprit et de ma pensée. 

Or, j'allai à Damas, en Syrie, où je vendis ma 
marchandise d'Acre avec de grands bénéfices et pro- 
fits, du fait des communications interrompues par la 
reprise d'armes. Et je fis de très belles affaires com- 
merciales et, avec l'aide d'Allah (qu'il soit exalté!) 
tout prospéra entre mes mains. Et je pus de la sorte 
faire, avec grand profit, le commerce en grand des 

T. IX. 16 



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246 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

filles chrétiennes captives, prises à la guerre. Et 
trois années s'étaient passées ainsi, depuis mon aven- 
ture d'Acre, et peu à peu l'amertume de ma brusque 
séparation d'avec la jeune franque commençait à s'a- 
doucir dans mon cœur. 

Quant à nous, nous continuâmes à remporter de 
grandes victoires sur les Francs, tant dans le pays 
de Jérusalem que dans les pays de Syrie. Et, avec 
l'aide d'Allah, le sultan Saladin finit, après bien des 
batailles glorieuses, par vaincre complètement les 
Francs et tous les infidèles ; et il emmena en captivité 
à Damas leurs rois et leurs chefs, qu'il avait faits pri- 
sonniers, après avoir pris toutes les villes en leur 
possession sur les côtes, et pacifié tout le pays. 
Gloire à Allah ! 

Sur ces entrefaites, j'allai un jour, avec une fort 
belle esclave à vendre, sous les tentes où campait 
encore le sultan Saladin. Et je lui montrai l'esclave, 
qu'il désira acheter. Et moi je la lui cédai pour cent 
dinars seulement. Mais le sultan Saladin (qu'Allah 
l'ait en sa miséricorde !) n'avait sur lui que quatre- 
vingt-dix dinars, car il employait tout l'argent du 
trésor à mener à bien la guerre contre les mécréants. 
Alors le sultan Saladin, se tournant vers un de ses 
gardes, lui dit : « Va, conduis ce marchand sous 
la tente où se trouvent réunies les filles prisonniè- 
res du dernier engagement, et qu'il choisisse parmi 
elles celle qui lui plaît le mieux, pour remplacer les 
dix dinars que je lui dois ! » Ainsi agissait, dans 
sa justice, le sultan Saladin. 

Le garde m'emmena donc sous la tente des capti- 
ves franques, et moi, passant au milieu de ces filles, 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET 8ES ENFANTS BLANCS 247 

je reconnus justement dans la première que rencon- 
tra mon regard, la jeune franque dont j'avais été si 
amoureux en Acre. Et elle était, depuis, devenue la 
femme d'un chef-cavalier des Francs. Moi donc, 
l'ayant reconnue, je l'entourai de mes bras, pour en 
prendre possession, et je dis : « C'est celle-ci que je 
veux ! » Et je la pris, et je m'en allai. 

Alors, l'ayant emmenée sous ma tente, je lui dis : 
« jouvencelle, ne me reôonnais-tu pas ! » Elle me 
répondit : « Non, je ne te reconnais pas ! » Je lui dis : 
Je suis ton ami, celui-là même chez qui, en Acre, tu 
es deux fois venue, grâce à la vieille, moyennant 
une première mise de cinquante dinars, et une se- 
conde mise de cent dinars, et qui s'est abstenu de 
toi en toute chasteté, en te laissant partir, bien mar- 
rie, de sa maison ! Et celui-là même voulait, une 
troisième fois, t'avoir une nuit pour cinq cents di- 
nars, alors que maintenant le sultan te cède à lui 
pour dix dinars ! » Elle baissa la tête et soudain, la 
relevant, elle dit : « Ce qui s'est passé est désormais 
un mystère de la foi islamique, car je lève le doigt 
et je témoigne qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et que 
Mohammâdest l'Envoyé d'Allah ! »Et elle prononça 
ainsi officiellement l'acte de notre foi, et sur l'heure 
elle s'ennoblit de l'Islam ! 

Alors moi, de mon côté, je pensai : « Par Allah ! 
je ne pénétrerai en elle, cette fois, que lorsque je 
l'aurai libérée et me serai légalement marié avec 
elle ! » Et j'allai sur l'heure trouver le kàdi Ibn- 
Scheddad que je mis au courant de toute l'affaire, 
et qui vint sous ma tente, avec les témoins, écrire 
mon contrat de mariage. 



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248 LES MILLE NUITS ET UiSE NUIT 

Alors je pénétrai en elle. Et elle devint enceinte 
de moi. Et nous nous établîmes à Damas. 

Quelques mois s'étaient passés de la sorte, quand 
arriva à Damas un ambassadeur du roi des Francs, 
envoyé auprès du sultan Sal^din pour demander, 
suivant les clauses stipulées entre les rois, l'échange 
des prisonniers de guerre. Et tous les prisonniers, 
hommes et femmes, furent scrupuleusement rendus 
aux Francs, en échange des prisonniers musul- 
mans. Mais quand l'ambassadeur franc eut con- 
sulté sa liste, il constata qu'il manquait encore, 
sur le nombre, la femme du cavalier Un Tel, celui- 
là même qui était le premier mari de mon épouse. 
Et le sultan envoya ses gardes la chercher partout, 
et on finit par leur dire qu'elle était dans ma 
maison. Et les gardes vinrent me la réclamer. Et 
moi je devins tout changé de couleur, et j'allai en 
pleurant trouver mon épouse que je mis an cou- 
rant de la chose. Mais elle se leva et me dit: 
« Mène-moi tout de môme devant le sultan ! Je sais ce 
que j'ai à dire entre ses mains ! » Moi donc, prenant 
ma femme, je la conduisis voilée en présence du sul- 
tan Saladin ; et je vis l'ambassadeur des Francs assis 
à côté de lui, à sa droite... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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LE FELLAH D'EGYPTE ET SES ENFANTS BLANCS 249 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-QUATRIÈME NUIT 



Elle dit : 

... et je vis l'ambassadeur des Francs assis à côté 
de lui, à sa droite. 

Alors, moi, j'embrassai la terre entre les mains du 
sultan Saladin, et je lui dis : « Voici la femme en 
question ! » Et il se tourna vers mon épouse et lui 
dit : « Toi, qu'as-tu à dire ? Veux-tu aller danç ton 
pays avec l'ambassadeur, ou préfères-tu rester avec 
ton mari ? » Elle répondit : « Moi, je reste avec mon 
mari, car je suis musulmane et enceinte de lui, et la 
paix de mon âme n'est pas restée chez les Francs ! » 
Alors le sultan se tourna vers l'ambassadeur et lui 
dit : <c Tu as entendu ? Mais, si tu veux, parle-lui toi- 
même ! » Et l'ambassadeur des Francs fit à mon 
épouse des remontrances et des admonestations, et 
finit par lui dire : « Préfères-tu rester avec ton mari 
le musulman, ou retourner auprès du chef-cavalier 
Un Tel, le Franc ? » Elle répondit: « Moi, je ne me 
séparerai pas de mon mari l'Egyptien, car la paix 
de mon âme est chez les musulmans ! » Et l'ambas- 
sadeur, bien contrarié, frappa du pied et me dit : 
« Emmène alors cette femme ! » Et moi je pris ma 
femme par la main et sortis avec elle de l'audience. 
Et soudain, l'ambassadeur nous rappela et me dit : 



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250 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

« La mère de ton épouse, une vieille Franquequi ha- 
bitait Acre, m'a remis pour sa fille ce paquet que 
voici ! » Et il me remit le paquet et ajouta : « Et 
cette dame m'a chargé de dire à sa fille qu'elle espé- 
rait la revoir en honne santé ! » Moi donc je pris le 
paquet, et revins avec ma femme à la maison. Et 
lorsque nous eûmes ouvert le paquet, nous y trouvâ- 
mes les vêtements que mon épouse portait en Acre, 
plus les premiers cinquante dinars que je lui avais 
donnés et les cent autres dinars de la deuxième ren- 
contre, noués, dans le mouchoir même, du nœud que 
j'y avais fait moi-même ! Alors moi je reconnus par 
là la bénédiction que m'avait apportée ma chasteté, 
et j'en rendis grâces à Allah ! 

Dans la suite, j'emmenai ma femme, la Franque 
devenue musulmane, en Egypte, ici même. Et c'est 
elle, ô mes hôtes, qui m'a rendu père de ces enfants 
blancs qui bénissent leur Créateur. Et jusqu'à ce 
jour nous avons vécu dans notre union, mangeant 
notre pain comme nous l'avons cuit d'abord ! Et 
telle est mon histoire ! Mais Allah est plus savant! » 



— Et Schahrazade, ayant raconté cette anecdote, se 
tut. Et le roi Schahriar dit : « Que ce fellah est heureux, 
Schahrazade ! » Et Schahrazade dit : « Oui, 6 Roi, mais 
certainement il n'est pas plus heureux que ne Ta été 
Khalife le Pécheur avec les singes marins et le khali- 
fat ! » Et le roi Schahriar demanda : « Et qu'elle est donc 
cette Histoire de Khalife et du khalifat ? » Schahrazade 
répondit : « Je vais tout de suite te la raconter ! » 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU 
KHALIFAT 



Et Schahrazade dit : 

II m'est revenu, ô Roi fortuné, qu'il y avait, en 
l'antiquité du temps et le passé de l'âge et du mo- 
ment, dans la ville de Baghdad, un homme qui était 
pêcheur de son métier et s'appelait Khalife. Et c'é- 
tait un homme si pauvre, si malheureux et si dénué 
de tout, qu'il n'avait jamais pu réunir les quelques 
cuivres nécessaires pour se marier; et il restait ainsi 
célibataire, tandis que les plus pauvres des pauvres 
avaient femme et enfants. > 

Or, un jour il prit, selon son habitude, ses filets 
sur son dos et vint au bord de l'eau pour les jeter de 
bon matin, avant l'arrivée des autres pêcheurs. Mais, 
dix fois de suite, il les jeta sans rien prendre du 
tout. Et son dépit en fut d'abord extrême ; et sa poi- 
trine se rétrécit et son esprit devint perplexe ; et il 
s'assit sur le rivage en proie au désespoir. Mais il 
finit par calmer ses mauvaises pensées, et il ' dit : 
« Qu'Allah me pardonne mon mouvement ! Il n'y a 



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252 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

de recours qu'en Lui ! Il pourvoit à la subsistance de 
ses créatures, et ce qu'il donne personne ne peut 
nous l'ôter, et ce qu'il refuse personne ne peut nous 
le donner ! Prenons donc les jours bons et les mau- 
vais comme ils viennent, et préparons une poitrine 
gonflée de patience contre les malheurs. Car la mau- 
vaise fortune est comme l'abcès qui ne crève et ne 
s'abolit que par des soins patients ! » 

Lorsque le pécheur Khalife se fut réconforté l'âme 
par ces paroles, il se releva courageusement, et, 
s'étant retroussé les manches, serré la ceinture et 
relevé la robe, il lança ses filets dans l'eau aussi loin 
que pouvait donner son bras, et attendit un bon mo- 
ment ; après quoi il attira à lui la corde, et tira 
dessus de toutes ses forces ; mais les filets étaient si 
lourds, qu'il dut prendre des précautions infinies 
pour les ramener sans les rompre. Il y réussit enfin, 
en s'y prenant délicatement ; et, les ayant devant lui, 
il les ouvrit, le cœur palpitant ; mais il n'y trouva 
qu'un gros singe borgne et estropié... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-CINQUIÈME NUIT 



Elle dit : 

... mais il n'y trouva qu'un gros singe borgne et 
estropié. 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 253 

A cette vue, le malheureux Khalife s'écria : « Il 
n'y a de force et de puissance qu'en Allah ! En vé- 
rité nous appartenons à Allah et vers Lui nous re- 
tournerons ! Mais quelle fatalité me poursuit aujour- 
d'hui ! Et que signifient cette chance désastreuse et 
ce sort calamiteux? Que m'arrive-t-il donc en ce 
jour béni? Mais tout cela est écrit par Allah (qu'il 
soit exalté !) » Et, disant cela, il prit le singe et l'at- 
tacha par une corde à un arbre qui poussait sur le 
rivage; puis il saisit un fouet qu'il avait sur lui, 
et, le levant en l'air, il voulut tomber sur le singe à 
coups bien appliqués, pour ainsi exhaler son désap- 
pointement. Mais soudain le singe, avec l'aide d'Al- 
lah, remua la langue et, avec un parler éloquent, 
dit à Khalife : « Khalife, arrête ta main, et ne me 
frappe pas ! Laisse-moi plutôt attaché à cet arbre, et 
va encore une fois jeter ton filet dans l'eau, en te 
fiant à Allah qui te donnera ton pain du jour ! » 

Lorsque Khalife eut entendu ce discours du singe 
borgne et estropié, il s'arrêta dans son geste mena- 
çant et s'en alla vers l'eau où il jeta son filet, en 
laissant flotter la corde. Et lorsqu'il voulut la tirer à 
lui, il trouva le filet encore plus lourd que la première 
fois ; mais, en s'y prenant avec lenteur et précau- 
tion, il réussit à le ramener sur le rivage, et voici ! 
il trouva dedans un second singe, non point borgne 
ou aveugle, mais fort beau, avec les yeux allongés 
de kohl, les ongles teints de henné, les dents blan- 
ches et séparées par de jolis intervalles, et un der- 
rière rose et non point de couleur crue comme le der- 
rière des autres singes ; et il avait la taille prise dans 
un habit rouge et bleu, fort agréable à voir, et des 



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X 



25i LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

bracelets d'or aux poignets et aux chevilles et des 
pendants d'oraux oreilles; et il riait en regardant 
le pêcheur, et clignait des yeux et faisait du bruit 
avec sa langue. 

A cette vue, Khalife s'écria : « C'est donc aujour- 
d'hui la journée des singes ! Louanges à Allah qui a 
changé en singes les poissons de l'eau ! Je ne suis 
donc venu ici que pour faire une telle pêche ! jour- 
née de poix, voilà ton commencement ! Tu es comme 
le livre dont on sait le contenu quand on eii a lu la 
première page ! Mais tout cela ne m 'arrive qu'à 
cause du conseil du premier singe ! » Et, disant ces 
paroles, il courut vers le singe borgne attaché à 
l'arbre, et leva sur lui son fouet qu'il fit tournoyer 
d'abord trois fois dans l'air, en criant : « Regarde, 
ô visage de mauvais augure, ce qui résulte pour 
moi du conseil que tu m'as donné ! De t'avoir écouté 
et d'avoir ouvert ma journée avec la vue de ton œil 
borgne et de ta difformité, me voici condamné à 
mourir de fatigue et de faim ! » Et il cingla du fouet 
son dos, et allait recommencer, quand lç singe lui 
cria : « Khalife, plutôt que de me frapper, va d a- 
bord parler à mon compagnon, le singe que tu viens 
de tirer de l'eau ! Car, ô Khalife, le traitement que 
tu veux m'infliger ne te servira à rien, au contraire ! 
Ecoute-moi donc, c'est pour ton bien ! » Et Khalife, 
fort perplexe, lâcha le singe borgne et revint près du 
second qui le voyait venir en riant de toutes ses 
dents. Et il lui cria : « Et toi, ô visage de poix, qui 
donc peux-tu être? » Et le singe aux beaux yeux ré- 
pondit : « Comment, ô Khalife ! Ne me reconnais-tu 
donc pas? » Il dit : « Non ! je ne te connais pas ! 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 255 

Parle vite, ou bien ce fouet va s'abaisser sur ton der- 
rière ! » Et le singe répondit : « Ce langage, ô Kha- 
life, n'est pas convenable ! Et tu ferais bien mieux 
de me parler autrement, et de retenir mes réponses, 
qui t'enrichiront ! » Alors Khalife jeta le fouet loin 
de lui, et dit au singe : « Me voici prêt à t'écouter, 
ô seigneur singe, roi de tous les singes ! » Et l'autre 
dit : « Sache alors, ô Khalife, que j'appartiens à mon 
maître le changeur juif Abou-Saada, et que c'est à 
moi qu'il doit sa fortune et sa réussite dans les af- 
faires ! » Khalife demanda : « Et comment cela ? » Il 
répondit : « Simplement parce que le matin je suis 
la pretnière personne dont il regarde le visage, et la 
dernière dont le soir il prend congé avant de s'en- 
dormir! » Et Khalife, à ces paroles, s'écria : « Le 
proverbe n'est donc pas vrai qui dit : Calamiteux 
comme le visage du singe...? » Puis il se tourna vers 
le singe borgne, et lui cria : « Tu entends, toi, n'est-ce 
pas ? Ton visage ce matin ne m'a apporté que de la 
fatigue et du désappointement ! Ce n'est pas comme 
ton frère que voici ! » Mais le singe aux beaux yeux 
dit : « Laisse mon frère tranquille, ô Khalife, et 
écoute-moi enfin ! Commence donc, pour éprouver 
la vérité de mes paroles, par m'attacher au bout de 
la corde qui tient à tes filets, et jette-les à l'eau en- 
core une fois. Et tu verras de la sorte si je te porte 
bonheur... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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256 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-SIXIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Et tu verras de la sorte si je te porte bon- 
heur ! » 

Alors Khalife fit ce que le singe venait de lui 
conseiller, et, ayant jeté ses filets, amena un magni- 
fique poisson, gros comme un mouton, avec des 
yeux comme deux dinars d'or, et des écailles comme 
des diamants. Et, glorieux comme s'il était devenu 
le maître de la terre et de ses dépendances, il vint le 
porter en triomphe au singe aux beaux yeux qui lui 
dit : « Tu vois bien ! Maintenant va ramasser de 
bonnes herbes fraîches, mets en au fond de ton pa- 
nier, place le poisson dessus, couvre le tout d'une 
nouvelle .couche d'herbes et, nous laissant nous 
deux, les singes, attachés à cet arbre, prends le 
panier sur ton épaule et va le porter dans la ville de 
Baghdad. Et si les passants t'interrogent sur ce que 
tu portes, ne leur réponds pas un mot. Et tu entreras 
dans le souk des changeurs, et tu trouveras au mi- 
lieu du souk la boutique de mon maître Abou- 
Saada le juif, cheikh des changeurs. Et tu le trou- 
veras assis sur un divan avec un coussin derrière 
lui, et deux caisses devant lui, l'une pour l'or et 
l'autre pour l'argent. Et tu trouveras chez lui des 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 257 

jeunes garçons, des esclaves, des serviteurs et des 
employés. Alors, toi, tu t'avanceras près de lui, tu 
déposeras le panier à poisson devant lui et tu lui 
diras : « Abou-Saada, voici ! Moi je suis allé au- 
jourd'hui à la pêche, et j'ai jeté les filets en ton nom, 
et Allah a envoyé ce poisson qui est dans ce panier ! » 
Et tu découvriras délicatement le poisson. Alors 
il te demandera : « L'as-tu déjà proposé à un autre 
qu'à moi ? » Toi, dis-lui : « Non, par Allah ! » Et lui, 
il prendra le poisson et t'offrira, comme prix, un 
dinar. Mais tu le lui retourneras. Et il t'offrira deux 
dinars ; mais tu les lui retourneras. Et chaque fois 
qu'il te fera une offre, tu la repousseras, même s'il 
t'offre le poids en or du poisson ! N'accepte donc 
rien de lui, fais-y bien attention. Et il te dira : 
« Dis-moi alors ce que tu désires ! » Et toi tu lui ré- 
pondras : « Par Allah ! je ne vends le poisson que 
contre deux paroles ! » Et s'il te demande : « Quelles 
sont ces deux paroles ? » Tu lui répondras : « Lève- 
toi sur tes pieds et dis : « Soyez témoins, ô vous tous 
qui êtes présents dans le souk, que je consens à 
échanger le singe de Khalife le pêcheur contre mon 
singe, que je troque ma chance contre sa chance 
et mon lot de bonheur contre son lot de bonheur! » 
Et toi tu ajouteras, en t'adressant à Abou-Saada : 
« Tel est le prix de mon poisson. Car je n'ai que 
faire de l'or ! Je n'en connais ni l'odeur, ni le goût, 
ni Futilité ! » Ainsi tu parleras, ô Khalife ! Et si le 
juif consent à ce marché, moi, étant devenu ta pro- 
priété, tous les jours de bon matin je te souhaiterai 
le bonjour, et le soir je te souhaiterai le bonsoir ; et 
de la sorte je te porterai bonheur, et tu gagneras 



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258 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

cent dinars dans ta journée. Quant à Abou-Saada le 
juif, il inaugurera tous les matins sa journée par la 
vue de ce singe borgne et estropié, et il aura tous les 
soirs la même vision ; et Allah l'affligera chaque 
jour d'une nouvelle exaction' ou d une corvée ou 
d'une avanie; et, de la sorte, au bout de peu de 
temps, il sera ruiné et, n'ayant plus rien entre les 
mains, il sera réduit à la mendicité ! Ainsi donc, ô 
Khalife, retiens bien ce que je viens de te dire, et tu 
prospéreras et tu te trouveras dans le droit chemin 
vers le bonheur! » 

Lorsque Khalife le pêcheur eut entendu ce dis- 
cours du singe, il répondit : « J'accepte ton conseil, 
ô roi de tous les singes ! Mais alors que faut-il que 
je fasse de ce borgne de malheur? Faut-il le laisser 
attaché à l'arbre? Car je suis bien perplexe à son su- 
jet ! Puisse Allah ne le bénir jamais ! » Il répondit : 
« Làche-le plutôt, pour qu'il retourne à l'eau. Et 
làche-moi également. C'est mieux ! » Il répondit : 
« J'écoute et j'obéis ! » Et il s'approcha du singe 
borgne et estropié, et le détacha de l'arbre; et il 
rendit aussi la liberté au singe conseiller. Et aussi- 
tôt, en deux gambades, ils furent dans l'eau où ils 
plongèrent et disparurent. 

Alors Khalife prit le poisson, le lava, le mit dans 
le panier au-dessus de l'herbe verte et fraîche, le 
couvrit d'herbe également, prit le tout sur son 
épaule, et s'en alla à la ville, en chantant de tout 
son gosier. 

Or, lorsqu'il fut entré dans les souks, les gens et 
les passants le reconnurent et, comme d'habitude ils 
plaisantaient avec lui, ils se mirent à lui demander : 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 259 

« Que portes-tu, ô Khalife ! » Mais il ne leur répon- 
dait pas et ne les. regardait même pas, et cela tout 
le long du chemin. Et il arriva de la sorte au souk 
des changeurs, et il suivit les boutiques une à une 
jusqu'à ce qu'il fût arrivé à celle du juif. Et il le vit 
lui-môme qui était assis majestueusement au milieu 
de sa boutique, sur un divan, avec, empressés à son 
service, des serviteurs en nombre, de tout âge et de 
toute couleur ; et il avait ainsi l'air d'être un roi du 
Khorassàn ! Et Khalife, après s'être bien assuré qu'il 
avait affaire au juif lui-même, s'avança jusque entre 
ses mains, et s'arrêta. Et le juif leva la tête vers lui 
et, Tayant reconnu, lui dit : « Aisance et famille, ô 
Khalife ! Sois le bienvenu... 

— Ace moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Aisance et famille, ô Khalife ! Sois le bienvenu ! 
Et dis-moi quelle est ton affaire et ce que tu désires. 
Et si quelqu'un par hasard t'a dit de mauvaises pa- 
roles ou t'a froissé ou t'a bousculé, hâte-toi de me 
le dire afin que j'aille avec toi trouver le wali, et lui 
demander réparation du tort ou du dommage qu'on 
t'a causé! » Il lui répondit : « Non, par la vie de ta 



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260 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tète, ô chef des juifs et leur couronne, personne ne 
ma dit de mauvaises paroles ni Jie m'a froissé ni ne 
m'a bousculé, bien au contraire ! Mais moi je sortis 
aujourd'hui de ma maison et m'en allai sur le ri- 
vage et jetai, à ta chance et en ton nom, mes filets 
dans l'eau. Et je les retirai et trouvai dedans ce 
poisson-ci ! » Et, parlant de la sorte, il ouvrit son 
panier, tira délicatement le poisson de son lit d'her- 
bes, et le présenta avec ostentation au changeur 
juif. Et lorsque celui-ci vit ce poisson, il le trouva 
admirable et s'écria : « Par le Pentateuque et les Dix 
Commandements ! sache, ô pêcheur, que moi j'étais 
hier endormi quand je vis en songe la Vierge Marie 
m'apparaître pour me dire : « O Abou-Saada, de- 
main tu auras de moi un cadeau ! » Or, c'est ce pois- 
son-ci qui doit être le cadeau en question, sans au- 
cun doute ! » Puis il ajouta : « Par ta religion, dis- 
moi, ô Khalife, as-tu déjà montré ou proposé ce 
poisson à quelqu'un d'autre que moi ? » Et Khalife 
lui répondit : « Non, par Allah ! je le jure par la vie 
d'Abou-Bekr le Sincère, ô chef des juifs et leur cou- 
ronne, personne, hormis toi, ne Ta encore vu ! » 
Alors le juif se tourna vers l'un de ses jeunes escla- 
ves et lui dit : « Toi, viens ici ! Prends ce poisson et 
va le porter à la maison, et dis à ma fille Saada de le 
nettoyer, d'en faire frire la moitié et d'en griller 
l'autre moitié, et de me tenir le tout au chaud jus- 
qu'à ce que j'aie fini d'expédier les affaires et que 
je puisse rentrer à la maison! » Et Khalife, pour 
renforcer l'ordre, dit au garçon : « Oui, ô garçon, 
recommande bien à ta maîtresse de ne pas le brûler, 
et fais-lui voir la belle couleur de ses branchies ! » 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 261 

Et le garçon répondit : « J'écoute et j'obéis, ô mon 
maître ! » Et il s'en alla. 

Quant au juif! Il tendit du bout des doigts un 
dinar à Khalife le pêcheur, en lui disant: «Prends 
ceci pour toi, ô Khalife, et dépense-le sur ta fa- 
mille ! » Et lorsque Khalife eut pris instinctivement 
le dinar, et l'eut vu briller dans sa paume, lui qui 
de sa vie n'avait encore vu de l'or et n'en soupçon- 
nait même pas la valeur, il s'écria : « Gloire au Sei- 
gneur, Maître des trésors et Souverain des richesses 
et des domaines ! » Puis il fit quelques pas pour 
s'en aller, quand il se rappela tout d'un coup la re- 
commandation du singe aux beaux yeux et, reve- 
nant sur ses pas, il jeta le dinar devant le juif et lui 
dit : « Prends ton or et rends le poisson du pauvre 
monde ! Crois-tu donc pouvoir impunément te mo- 
quer des pauvres comme moi ? » 

Lorsque le Juif eut entendu ces paroles, il crut 
que Khalife voulait plaisanter avec lui ; et, tout en 
riant de la chose, il lui tendit trois dinars au lieu 
d'un ! Mais Khalife lui dit : « Non, par Allah ! assez 
de ce jeu déplaisant ! Crois-tu vraiment que je me 
résoudrai jamais à vendre mon poisson poftfr un prix 
si dérisoire? » Alors le Juif lui tendit cinq dinars 
au lieu de trois, et lui dit : « Prends ces cinq dinars 
pour prix de ton poisson, et laisse de côté l'avidité ! » 
Et Khalife les prit dans sa main et s'en alla bien 
content ; et il les regardait, ces dinars d'or, et s'en 
émerveillait et se disait : « Gloire à Allah ! Il n'y a 
certes pas chez le khalifat de Baghdad ce qu'il y a 
dans ma main aujourd'hui ! » Et il continua son 
chemin jusqu'à ce qu'il fût arrivé au bout du souk„ 

T. IX. 17 



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262 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Alors il se souvint des paroles du singe et de la re- 
commandation qu'il lui avait faite ; et il s'en revint 
chez le juif et lui jeta l'or avec mépris. Et le juif 
lui demanda : « Qu'as-tu donc, ô Khalife, et que 
demandes-tu? Veux-tu changer tes dinars d'or en 
drachmes d'argent? » 11 répondit : « Je ne veux ni 
tes drachmes ni tes dinars, mais je veux que tu me 
rendes le poisson du pauvre monde ! » 

A ces paroles, le juif se fâcha, et cria et dit : 
« Comment, ô pêcheur ! Tu m'apportes un poisson 
qui ne vaut pas un dinar, et je t'en donne cinq di- 
nars, et tu n'es pas satisfait ! Es-tu fou? Ou bien 
veux-tu enfin me dire à combien tu veux me le cé-r 
der? » Khalife répondit : « Je ne veux le céder ni 
pour de l'argent, ni pour de l'or ; mais je veux le 
vendre moyennant deux paroles, seulement ! » Lors- 
que le juif eut entendu qu'il était question de deux 
paroles, il crut qu'il s'agissait des deux paroles qui 
servent de formule pour la profession de foi de 
l'Islam, et que le pêcheur lui demandait, pour un 
poisson, d'abjurer sa religion ! Aussi, de colère et 
d'indignation, ses yeux saillirent jusqu'au sommet 
de sa tête, et sa respiration s'arrêta, et sa poitrine se 
creusa, et ses dents grincèrent ; et il s'écria : « O 
rognure d'ongle des musulmans ! tu veux donc me 
séparer de ma religion pour ton poisson, et me 
faire abjurer ma foi et ma loi, celles qu'avant moi pro- 
fessaient mes pères? » Et il héla ses serviteurs qui ac- 
coururent entre ses mains, et il leur cria : « Malheur ! 
Sus à ce visage de poix, et prenez-le-moi par la nu- 
que et appliquez-lui une bastonnade soignée qui lui 
mette la peau en lambeaux ! Et ne l'épargnez pas... 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 263 

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-HUITIÈME NUIT 



EUe dit : 

»... Et ne l'épargnez pas ! » Et aussitôt les servi- 
teurs lui tombèrent dessus à coups de bâton, et ne 
cessèrent de le frapper que lorsqu'il eut roulé jus- 
qu'au bas des marches de la boutique ! Et le juif leur 
dit : « Laissez-le maintenant se relever ! » Et Khalife 
se releva debout sur ses pieds, malgré les coups re- 
çus, comme s'il n'avait rien senti! Et le juif lui de- 
manda : « Veux-tu maintenant me dire le prix que 
tu prétends recevoir pour ton poisson ? Je suis prêt 
à te le donner, pour en finir ! Et songe au traitement 
guère enviable que tu viens de subir ! » Mais Kha- 
life se mit à rire et répondit : « N'aie aucune crainte 
à mon sujet, ô mon maître, pour ce qui est des 
coups de bâton; car, moi, je puis supporter autant de 
coups que peuvent en manger dix ânes à la fois ! Je 
n'en suis guère impressionné. » Et le juif se mit 
également à rire de ces paroles, et lui dit : « Par 
Allah sur toi ! dis-moi ce que tu désires, et, moi, je 
te le jure par la vérité de ma foi, je te l'accorderai ! » 
Alors Khalife répondit : « Je te l'ai déjà dit ! Je ne te 
demande pour ce poisson que deux paroles seule- 
ment ! Et ne va pas encore croire qu'il s'agit pour 



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^v 



264 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

toi de prononcer notre acte de foi musulman ! Car, 
par Allah ! ô juif, si tu deviens musulman, ton isla- 
misation île sera d'aucun avantage pour les musul- 
mans et d'aucun tort pour les juifs ; et si, au con- 
traire, tu t'obstines à rester dans ta foi impie et ton 
erreur de mécréant, ta mécréantise ne sera d'aucun 
tort pour les musulmans et d'aucun avantage pour 
les juifs ! Mais, moi, les deux paroles que je te de- 
mande, c'est autre chose ! Je désire que tu te lèves 
sur tes deux pieds et que tu dises : « Soyez témoins 
de mes paroles, ô habitants du souk, ô marchands 
de bonne foi : je consens, de ma propre volonté, à 
changer mon singe contre le singe de Khalife, et à 
troquer ma chance et mon sort en ce monde contre 
sa chance et son sort, et mon bonheur contre son 
bonheur! » 

À ce discours du pêcheur, le juif dit : « Si c'est 
là ta demande, la chose m'est aisée ! » Et, à l'heure 
et à l'instant, il se leva sur ses deux pieds, et 
dit les paroles que lui avait demandées Khalife le 
pêcheur. Après quoi il se tourna vers lui, et lui de- 
manda : « Te reste-t-il encore quelque chose chez 
moi? » Il répondit : « Non ! » Le Juif dit : « Alors, 
va-t'en en sécurité! » Et Khalife, sans plus tarder, 
se leva, prit son panier vide et ses filets et retourna 
sur le rivage. 

Alors, se fiant à la promesse du singe aux beaux 
yeux, il jeta ses filets à l'eau puis les ramena, mais 
avec de grandes difficultés, tant ils étaient pesants, et 
il les trouva pleins de poissons de toutes les espèces. 
Et aussitôt passa près de lui une femme qui tenait 
en équilibre sur sa tête un plateau, et qui lui de- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 265 

manda du poisson pour un dinar; et il lui en ven- 



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X 



266 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

faire, pour me tirer de cette mauvaise passe, c'est 
de ne point avouer! Et pour ne point avouer, il 
faut que j'accoutume ma peau aux coups, bien 
que, Allah soit loué ! elle soit déjà passablement 
endurcie ! Mais il faut qu'elle le soit tout à fait, afin 
que ma délicatesse native ne regimbe pas sous les 
coups, et ne me fasse faire ce que mon âme ne dé- 
sire point ! » 

Ayant pensé de la sorte, Khalife n'hésita pas 
davantage, et il mit à exécution le projet que son 
âme de mangeur de haschich lui suggérait. 11 se 
leva donc à l'instant, se mit complètement nu... 

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT CINQUANTE-NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Ayant pensé delà sorte, Khalife n'hésita pas 
davantage, et il mit à exécution le projet que son 
âme de mangeur de haschich lui suggérait. Il se 
leva donc à l'instant, se mit complètement nu, et 
prit un coussin en peau, qu'il avait, et le pendit 
devant lui à un clou de la muraille ; puis, saisissant 
un fouet de cent quatre-vingts nœuds, il se mit à 
donner alternativement un coup sur sa propre peau 
et un coup sur la peau du coussin, et à pousser en 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 267 

même temps de grands cris comme s'il était déjà en 
présence du chef de la police et obligé de se défendre 
de l'accusation. Et il criait : « Aïe ! Hélas ! Par 
Allah, mon seigneur, c'est un mensonge ! Aïe ! un 
grand mensonge ! Hélas ! Aïe ! des paroles de perdi- 
tion contre moi ! Ouh ! Ouh ! comme je suis délicat ! 
Tous des menteurs ! Je suis un pauvre ! Allah ! 
Allah ! un pauvre pêcheur ! Je ne possède rien ! 
Aïe ! rien des biens méprisables de ce monde ! Si ! 
je possède ! non ! je ne possède pas ! Si ! je possède ! 
non, je ne possède pas! » Et il continua de la sorte 
à s'administrer ce remède, en donnant tantôt un 
coup sur sa peau, et tantôt un coup sur le coussin ; 
et, quand il avait trop mal, il oubliait son tour, et 
donnait deux coups au coussin ; et il finit même par 
ne plus se donner qu'un coup sur trois, puis sur 
quatre, puis sur cinq ! 
Tout cela ! 

Et les voisins, qui entendaient les cris et les coups 
résonner dans la nuit, et les marchands du quartier 
finirent par s'émouvoir et se dirent : « Que peut-il 
donc être arrivé à ce pauvre garçon pour qu'il crie 
de la sorte ? Et que sont ces coups qui pleuvent sur 
lui ? Peut-être sont-ce des voleurs qui l'ont surpris 
et qui le battent à le faire mourrir ! » Et alors, 
comme les cris et les hurlements ne faisaient qu'aug- 
menter d'intensité, et que les coups devenaient de 
plus en plus nombreux, ils sortirent tous de leurs 
maisons, et coururent à la maison de Khalife. Mais 
comme ils en trouvèrent la porte fermée, ils se 
dirent : « Les voleurs ont dû entrer chez lui de 
l'autre côté, en descendant par la terrasse ! » Et ils 



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268 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

montèrent sur la terrasse voisine et de là sautèrent 
sur la terrasse de Khalife, et descendirent chez lui en 
passant par l'ouverture du haut. Et ils le trouvèrent 
seul et tout nu, et en train de se donner des coups 
alternés, avec le fouet, et de pousser en même 
temps des hurlements et des protestations d'inno- 
cence ! Et il se démenait comme un éfrit, en sautant 
sur ses jambes ! 

À cette vue, les voisins, stupéfaits, lui demandè- 
rent : « Qu'as-tu donc, Khalife ? Et quelle est l'af- 
faire ? Les coups que nous entendions et tes hurle- 
ments ont mis tout le quartier en émoi, et nous ont 
tous empêchés de dormir ! Et nous voici avec des 
cœurs battant tumultueusement ! » Mais Khalife leur 
cria : « Que voulez- vous de moi, vous autres ? Est-ce 
que je ne suis plus le maître de ma peau, et ne puis^ 
je pas en paix l'accoutumer aux coups? Est-ce que je 
sais, moi, ce que peut me réserver l'avenir? Allez, 
braves gens ! Vous feriez bien mieux de faire comme 
moi et de vous administrer ce même traitement ! 
Vous n'êtes pas plus que moi à l'abri des exactions 
et des avanies ! » Et, sans plus faire attention à leur 
présence, Khalife continua à hurler sous les coups 
qui claquaient sur le coussin, en pensant qu'ils tom- 
baient sur sa propre peau. 

Alors les voisins, voyant cela, se mirent à rire tel- 
lement qu'ils se renversèrent sur leur derrière, et 
finirent par s'en aller comme ils étaient venus. 

Quanta Khalife, il se fatigua au bout d'un certain 
temps mais ne voulut point fermer l'œil, par crainte 
des voleurs, tant il était dans l'embarras de sa for- 
tune nouvelle. Et le matin, avant d'aller à son tra- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 269 

vail, il pensait encore à ses cent dinars, et se disait : 
« Si je les laisse dans mon logis, ils seront volés cer- 
tainement ; si je les serre autour de ma taille dans 
une ceinture, ils seront remarqués par quelque larron 
qui se mettra à l'affût dans un endroit solitaire pour 
attendre mon passage, et me sautera dessus, me 
tuera et me dépouillera. Aussi je vais faire mieux 
que tout cela ! » Alors il se leva, déchira son caban 
en deux, confectionna un sac avec l'une des moitiés, 
et enferma l'or dans ce sac qu'il pendit à son cou 
au moyen d'une ficelle. Après quoi, il prit ses filets, 
son panier et son bâton, et s'achemina vers le rivage. 
Et arrivé là, il saisit ses filets et de, toute la force de 
son bras, il les lança dans l'eau. Mais le mouvement 
qu'il fit était si brusque et si peu mesuré, que le sac 
d'or sauta de son cou et suivit les filets dans l'eau ; 
et la force du courant l'entraîna au loin dans les pro- 
fondeurs. 

A cette vue, Khalife lâcha ses filets, se dévêtit en 
un clin d'œil en jetant ses vêtements sur le rivage, 
sauta dans l'eau et plongea à la recherche de son 
sac ; mais il ne réussit point à le retrouver. Alors il 
plongea une seconde fois et une troisième fois et 
ainsi de suite jusqu'à cent fois, mais inutilement. 
Alors, désespéré et à bout de forces, il remonta sur le 
rivage et voulut se vêtir; mais il constata que ses 
vêtements avaient disparu, et il ne trouva que son 
filet, son panier et son bâton. Alors il frappa ses 
mains Tune contre l'autre et s'écria : « Ah ! les vils 
chenapans qui m'ont volé mes habits ! Mais tout 
cela ne m'arrive que pour donner raison au pro- 
verbe qui dit : Le pèlerinage ne s'achève pour 



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270 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

le chamelier que lorsqu'il a enculé son chameau... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... Le pèlerinage ne s'achève pour le chamelier 
que lorsqu'il a enculé son chameau ! » Il se décida 
alors à s'envelopper de son filet, faute de mieux, puis 
il prit son bâton à la main et, son panier sur son dos, 
il se mit à parcourir le rivage à grandes enjambées, 
en allant de côté et d'autre, à droite, à gauche, en 
avant et en arrière, haletant et désordonné et enragé 
comme un chameau en rut, et semblable en tous 
points à quelque éfrit rebelle échappé de l'étroite 
prison d'airain où le tenait enfermé Soleïmân ! 

Et voilà pour Khalife le pécheur ! 

Mais pour ce qui du khalifat Haroun Àl-Rachid, 
dont il va être ici question, voici ! 

Il y avait à Baghdad, en ce temps-là, comme 
homme d'affaires et bijoutier du khalifat, un gros 
notable nommé lbn Al-Kirnas. Et c'était un per- 
sonnage si important dans le souk, que tout ce qui 
se vendait à Baghdad en belles étoffes, joyaux, objets 
précieux, jeunes garçons et jeunes filles, ne se ven- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 271 



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■*\ 



272 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Giafar Al-Barmaki. Et Giafar leur promit de porter 
bientôt remède à cet état de choses, et attendit, pour 
voir le khalifat, la prière du vendredi suivant. Et il 
entra dans la mosquée et eut une entrevue avec lui 
et put lui parler pendant un long moment des aven- 
tures d'amour et de leurs conséquences. Et le kha- 
lifat, après l'avoir écouté sans l'interrompre, lui 
répondit : « Par Allah ! ô Giafar, je ne suis pour 
rien dans cette histoire et ce choix ; mais la faute est 
à mon cœur qui s'est laissé prendre dans les lacets 
de l'amour, et moi je ne sais guère* le moyen de l'en 
tirer ! » Et le vizir Giafar répondit : « Sache, ô émir 
des Croyants, que ta favorite Forcè-des-Cœurs est 
désormais entre tes mains, soumise à tes ordres, une 
esclave parmi tes esclaves ; et tu sais que lorsque 
la main possède, l'âme ne convoite plus. Or, moi, je 
veux t'indiquer un moyen pour que ton cœur ne se 
lasse point de la favorite : c'est de t'en éloigner de 
temps en temps, en allant par exemple à la chasse 
ou à la pêche, car il est possible que les filets du 
pêcheur délivrent ton cœur de ceux où l'amour 
le tient enlacé ! Cela vaut encore mieux pour toi 
que de t'occuper, pour le moment, des affaires du 
gouvernement, car, dans la situation où tu te trouves, 
ce travail te causerait trop d'ennui ! » Et le khalifat 
répondit : « Ton idée est excellente, ô Giafar, allons 
nous promener sans retard ni délai ! » Et, dès que 
les prières furent terminées, ils quittèrent la mos- 
quée, montèrent chacun sur une mule, et prirent la 
tête de leur escorte pour s'en aller hors de la ville et 
parcourir les champs. 
Après avoir erré longtemps de côté et d'autre, 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 273 

pendant la chaleur du jour, ils finirent par laisser 
leur escorte loin derrière eux, distraits qu'ils étaient 
par leur conversation ; et Al-Rachid eut bien soif, et 
dit : « Giafar, je suis torturé par une soif très 
forte ! » Et il regarda de tous côtés autour de lui, pour 
chercher quelque habitation, et aperçut quelque 
chose au loin, sur un tertre, qui bougeait, et 
demanda à Giafar : « Vois-tu, toi, ce que je vois là- 
bas ? » 11 répondit : « Oui, ô commandeur des 
Croyants, je vois quelque chose de vague sur un 
tertre. Ce doit être quelque jardinier ou quelque 
planteur de concombres ! En tout cas, comme il doit 
y avoir certainement de l'eau dans son voisinage, je 
vais courir t'en chercher ! » Al-Rachid répondit : 
« Ma mule est plus rapide que ta mule ! Demeure 
donc ici, pour attendre notre escorte, tandis que je 
vais aller moi-même boire chez ce jardinier et reve- 
nir ensuite ! » Et, disant cela, Al-Rachid poussa sa 
mule dans cette direction-là, et s'éloigna avec la rapi- 
dité d'un vent d'orage ou d'un torrent qui tombe du 
haut d'un rocher; et, en un clin d'œil, il atteignit la 
personne en question, qui n'était autre que Khalife 
le pêcheur. Et il le vit nu et empêtré dans ses filets, 
et couvert de sueur et de poussière, et les yeux rouges, 
saillants et égarés, et d'aspect horrible à regarder. Et 
il ressemblait de la sorte à un de ces éfrits malfai- 
sants qui errent dans les lieux déserts... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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274 LES MILLE NUIT& ET UNE NUIT 



RAIS LORSQUE FUT 
U CINQ CENT SOIXMTE-UNl£RE NUIT 



Elle dit : 

... Et il ressemblait de la sorte à un des ces éfrits 
malfaisants qui errent dans les lieux déserts. Et 
Haroun lui souhaita la paix, et Khalife lui rendit le 
souhait en maugréant et en lui lançant un regard 
flamboyant. Et Haroun lui dit: « homme, as-tu à 
me donner une gorgée d'eau? » Et Khalife lui ré- 
pondit : « toi, es-tu aveugle ou fou ? Ne vois-tu pas 
que l'eau coule derrière ce tertre ? » Alors Haroun 
contourna le tertre et descendit vers le Tigre où il se 
désaltéra, en s'étendant à plat ventre, et fit égale- 
ment se désaltérer sa mule. Puis il revint auprès de 
Khalife et lui dit : « Qu'as-tu donc à faire ici, 6 
homme, et quelle est ta profession? » Khalife répon- 
dit: « En vérité, cette question est encore plus 
étrange et plus extraordinaire que celle concernant 
l'eau. Ne vois-tu donc pas sur mes épaules l'outil de 
mon métier ? » Et Haroun, ayant vu le filet, dit : 
« Tu dois être pêcheur, sans doute ! » Il dit : « Tu 
Tas dit ! >v Et Haroun lui demanda : « Mais qu'as-tu 
fait de ton caban, de ta chemise et de ton sac? » A 
ces paroles, Khalife, qui avait perdu ces divers ob- 
jets que venait de nommer Al-Rachid, ne douta pas 
un instant qu'il ne fût lui-même le voleur qui les 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 275 

avait dérobés sur la rive, et, se précipitant sur Al- 
Rachid du haut du tertre, comme un éclair, il saisit 
la mule par la bride, en s'écriant : « Rends-moi mes 
effets, et fait cesser cette mauvaise plaisanterie ! » 
Haroun répondit: « Moi, par Allah ! je n'ai point vu tes 
habits, et je ne sais de quoi tu veux parler! » Or, Al- 
Rachid avait, comme on sait, les joues grasses et 
gonflées et la bouche très petite. Aussi Khalife, 
l'ayant regardé avec plus d'attention, crut qu'il était 
un joueur de clarinette, et lui cria: « Veux-tu, oui 
ou non, ô joueur de clarinette, me rendre mes ef- 
fets, ou bien préfères-tu danser sous mes coups de 
bâton et pisser dans tes vêtements ? » 

Lorsque le khalifat vit l'énorme matraque du pê- 
cheur levée sur sa tête, il se dit : « Par Allah ! je ne 
pourrai guère supporter la moitié d'un coup de ce 
bâton ! » Et, sans hésiter davantage, il se dépouilla 
de sa belle robe de satin et, l'offrant à Khalife, lui 
dit : « O homme, prends cette robe, pour remplacer 
tes effets perdus ! » Et Khalife prit la robe, la tourna 
dans tous les sens, et dit: « O joueur de clarinette, 
mes effets valent dix fois plus que cette vilaine robe 
ornementée. « Al-Rachid dit : « Soit ! mais revêts-la 
tout de même, en attendant que je te retrouve tes 
effets ! » Et Khalife la prit et s'en vêtit ; mais, l'ayant 
trouvée trop longue, il prit son couteau, qui était 
attaché à l'anse du panier à poisson, et, d'un coup, 
en retrancha tout le tiers inférieur dont il se servit 
pour se confectionner aussitôt un turban, tandis que 
la robe lui arrivait à peine jusqu'aux genoux; mais 
il la préférait ainsi, pour ne pas avoir les mouve- 
ments gênés. Puis il se tourna vers le khalifat et lui 



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276 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

dit : « Par Allah sur toi, 6 joueur de clarinette, dis- 
moi ce que ton métier de joueur de clarinette te 
rapporte par mois comme appointements ? » Le khali- 
fat répondit, n'osant plus contrarier son question- 
neur : « Mon métier de joueur de clarinette me rap- 
porte environ dix dinars par mois ! » Et Khalife dit, 
avec un geste de commisération profonde: « Par 
Allah, ô pauvre, tu me rends bien triste à ton sujet! 
Moi, en effet, ces dix dinars je les gagne en une heure 
de temps, rien qu'en jetant mon filet et en le reti- 
rant; car j'ai dans l'eau un singe qui s'occupe de 
mes intérêts, et se charge chaque fois de pousser les 
poissons dans mes filets. Veux-tu donc, ô joues gon- 
flées, entrer à mon service pour apprendre de moi 
le métier de pécheur et devenir m/ jour mon associé 
dans le gain, en commençant d'abord par gagner 
cinq dinars par jour, comme mon aide? Et, en ou- 
tre, tu bénéficieras de la protection de ce bâton con- 
tre les exigences de ton ancien maître de clarinette 
que je me charge, s'il le faut, d'éreinter d'un seul 
coup! » Et Al-Rachid répondit: « J'accepte la pro- 
position ! » Khalife dit : « Descends alors du dos de 
la mule, et attache cette bête quelque part afin 
qu'elle puisse, au besoin, nous servir à transporter le 
poisson au marché ! Et viens vite commencer ton 
apprentissage de pêcheur ! » 

Alors le khalifat, tout en soupirant en son âme 
et en jetant des yeux éperdus autour de lui, descen- 
dit du dos de sa mule, l'attacha près de là, retroussa 
ce qui lui restait de vêtements et attacha les pans de 
sa chemise à sa ceinture et vint se ranger près du 
pêcheur qui lui dit : « O joueur de clarinette, prends 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 277 

ce filet par un bout, jette-le sur ton bras de telle ma- 
nière, et lance-le à l'eau de telle autre manière ! » 
Et Al-Rachid fit appel dans son cœur à tout le cou- 
rage dont il se sentait capable et, ayant exécuté ce 
que lui ordonnait Khalife, jeta le filet à l'eau et, au 
bout de quelques instants, voulut le retirer; mais il 
le trouva si pesant, qu'il ne put y arriver tout seul, 
et Khalife fut obligé de : l'y aider ; et, h eux deux, ils 
le ramenèrent sur le rivage, tandis que Khalife criait 
it son aide : « clarinette de mon zebb, si par mal- 
heur je trouve mon filet déchiré ou endommagé par 
les pierres du fond, je t'encule ! Et, de même que 
tu m'as pris mes vêtements, je te prendrai ta mule ! » 
Mais, heureusement pour Haroun, le filet fut trouvé 
intact et rempli de poissons de la plus grande beauté 1 
Autrement Haroun aurait certainement passé par le 
zebb du pêcheur, et Allah seul sait comment il aurait 
pu supporter une telle charge. Or, il n'en fut rien ! 
Au contraire, le pêcheur dit à Haroun : « clari- 
nette, tu es bien laid, et ta figure ressemble à mon 
derrière, exactement; mais, par Allah! si tu fais 
bien attention à ton nouveau métier, tu seras un 
jour un pêcheur extraordinaire... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



RAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-DEUXIÈME NUIT 



Elle dit : 

T. IX. 18 



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"\ 



278 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

»... clarinette, tu es bien laid, et ta figure res- 
semble à mon derrière, exactement; mais, par Allah ! 
si tu fais bien attention à ton nouveau métier, tu se- 
ras un jour un pécheur extraordinaire ! En atten- 
dant, ce que tu as de mieux à faire, c'est de remonter 
sur ta mule et d'aller au souk m'acheter deux grands 
paniers pour que j'y mette le surplus de cette pêche 
prodigieuse, pendant que je vais rester ici pour garder . 
le poisson jusqu'à ton arrivée. Et ne te préoccupe 
pas d'autre chose, car j'ai ici la balance à poisson, les 
poids et tout ce qui est nécessaire pour la vente au 
détail. Et toi tu n'auras pour toute charge, quand 
nous serons arrivés au souk du poisson, que de me 
tenir la balance et de toucher l'argent des clients ! 
Mais hâte-toi de courir m'acheter les deux paniers. 
Et surtout prends bien garde de flâner, ou le bâton 
jouera sur ton dos ! » Et le khalifat répondit : « J'é- 
coute et j'obéis ! ,» Puis il se hâta de détacher sa 
mule et de L'enfourcher pour la mettre au grand ga- 
lop ; et, riant à rendre l'âme, il alla rej oindre- Giafar, 
qui, le voyant accoutré de si bizarre façon, leva 
les bras *au ciel et s'écria : « commandeur des 
Croyants, sans doute tu as? dû trouver sur ta route 
quelque beau jardin où tu t'es couché et roulé sur 
l'herbe ! » Et le khalifat se mit à rire, en entendant 
ces paroles de Giafar. Puis les autres Barmécides de 
l'escorte, parents de Giafar, embrassèrent la terre 
entre ses mains et dirent : « O émir des Croyants, 
puisse Allah faire durer sur toi les joies et éloigner 
de toi les soucis ! Mais quelle est la cause qui t'a re- 
tenu si longtemps loin de nous, alors que tu ne 
nous avais quittés que pour boire une gorgée d'eau? » 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 279 

Etlekhalifat leur répondit : « Il vient de m'arriver 
une aventure prodigieuse des plus dilatantes et des 
plus extraordinaires ! » Et il leur raconta ce qui lui 
était arrivé avec Khalife le pêcheur, et comment, 
pour remplacer les vêtements qu'il était censé lui 
avoir volés, il lui avait donné en échange sa robe de 
satin ouvragé. Alors Giafar s'écria : » Par Allah ! ô 
émir des Croyants, quand je t'ai vu t'éloigncr tout 
seul, si richement habillé, j'ai eu comme un pres- 
sentiment de ce qui allait t'arriver. Mais il n'y a pas 
grand mal, puisque je vais aller tout de suite ra- 
cheter au pêcheur cette robe que tu lui as donnée ! >» 
Le khalifat se mit à rire encore plus fort, et dit : 
« Tu aurais dû, ô Giafar, y penser plus tôt, car le 
bonhomme, pour l'ajuster à sa taille, en a déjà 
coupé un tiers et s'est servi du morceau coupé pour 
se faire un turban ! Mais, ô Giafar, j'ai eu vrai- 
ment assez d'une seule pêche, et je ne suis guère 
tenté de recommencer une telle besogne. Et, d'ail- 
leurs, j'ai péché en une fois de quoi me dispenser 
désormais de souhaiter un plus beau succès, car le 
poisson sorti de mon filet est d'une abondance mi- 
raculeuse, et se trouve là-bas, sur le rivage, sous la 
garde de mon maître Khalife qui n'attend que mon 
retour avec les paniers pour aller vendre au souk le 
produit de ma pêche ! » Et Giafar dit : « émir des 
Croyants, je vais donc aller rabattre vers vous deux 
les acheteurs ! » Haroun s'écria ; « Giafar ! par les 
mérites de mes ancêtres, les Purs, je promets un di- 
nar par poisson à tous ceux qui iront acheter de ma 
pêche à Khalife, mon maître ! » 

Alors Giafar fit crier aux gardes de l'escorte : « Ho! 



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280 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

gardes et gens de l'escorte, courez au rivage^et tâ- 
chez de rapporter du poisson à l'émir des Croyants!» 
Et aussitôt tous ceux de l'escorte se mirent à courir 
vers l'endroit indiqué, et' trouvèrent Khalife qui 
gardait la pêche ; et ils Pentourèrent comme les 
éperviers entourent une proie, et s'arrachèrent les 
poissons amoncelés devant lui, en se les disputant, 
malgré le bâton dont Khalife les menaçait en s'agi- 
tant. Et Khalife finit tout de même par être vaincu 
par le nombre, et s'écria : « Nul doute que ce poisson 
ne soit du poisson du paradis ! » Et il put, en dis- 
tribuant force coups, réussir à sauver du pillage les 
deux plus beaux poissons de la pêche ; et il les prit, 
chacun dans une main, et se sauva dans l'eau pour 
échapper à ceux qu'il croyait êti*e des brigands, 
coupeurs de routes. Et, enfoncé de la sorte au loin 
dans l'eau, il leva ses mains qui tenaient chacune 
un poisson et s'écria : « Allah ! par les mérites de 
ces poissons de ton Paradis, fais que mon associé, le 
joueur de clarinette, ne tarde pas à revenir ! » . 

Or, comme il achevait cette invocation, un nègfe 
de l'escorte, qui avait été en retard sur les autres, 
son cheval s'étant arrêté en chemin pour pisser, ar- 
riva le dernier sur le rivage et, ne voyant plus trace 
de poisson, regarda à droite et à gauche et aperçut 
Khalife dans l'eau, qui tenait un poisson dans cha- 
que main. Et il lui cria : « pêcheur, viens t'en par 
ici ! » Mais Khalife répondit : « Tourna le dos, ô àva- 
leur de zebb ! » A ces paroles, le nègre, à la limite de 
la fureur, leva sa lance et, la pointant dans la direc- 
tion de Khalife, lui cria: « Veux-tu . venir ici et me 
vendre ces deux poissons.au prix que tu fixeras, ou 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 281 

bien recevoir cette lance dans ton liane? » Et Khalife 
lui répondit : « Ne frappe pas, ô vaurien ! 11 vaut en- 
core mieux te donner le poisson que de perdre la 
vie ! » Et il sortit de l'eau et vint jeter avec dédain 
les deux poissons au nègre qui les ramassa, et les 
mit dans un mouchoir de soie brodé richement ; puis 
il porta la main à sa poche, pour y prendre de l'ar- 
gent, mais il la trouva vide ; et il dit au pêcheur : 
« Par Allah, ô pécheur, tu n'as pas de chance, car 
moi présentement je n'ai pas un seul drachme en po- 
che ! Mais demain tu viendras au palais et tu deman- 
deras le nègre eunuque Sandal. Et les serviteurs te 
mèneront à moi, et tu trouveras auprès (le moi aç- 
. cueil généreux et ce que ta chance t aura fixé ; et tu 
t'en iras ensuite en ta voie ! » Et Khalife, n'osant 
trop faire le rébarbatif, jeta à l'eunuque un « regard 
qui en disait plus que mille insultes ou mille mena- 
ces d'enculage ou dé fornication avec la mère ou la 
sœur du partenaire, et s'éloigna dans la direction de 
Baghdad, en frappant ses mains l'une contre l'autre, 
et en disant, avec un ton d'amertume et d'ironie : 
« En vérité, voilà un jour qui, dès son commence- 
ment, a été béni entre tous les jours bénis de ma 
vie! C'est évident! » Et il franchit de la sorte les 
murs de la ville, et parvint à l'entrée des souks. 
Or, 1 lorsque les passants et les boutiquiers... 

— t A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. ( 



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282 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



RAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-TROISIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Or, lorsque les passants et les boutiquiers virent 
le pécheur Khalife qui d'une part portait sur son dos 
ses filets, son panier et son bâton, et d'autre part 
était revêtu d'une robe et coiffé d'un turban qui à eux 
deux valaient bien mille dinars, ils l'entourèrent et 
marchèrent derrière lui, pour voir quelle pouvait 
être l'affaire, jusqu'à ce qu'il fût arrivé devant la 
boutique du tailleur même du khalifat. Et le tailleur, 
dès le premier regard jeté sur Khalife, reconnut en 
l'habit qu'il portait celui-làmême qu'il avait livré de- 
puis peu au commandeur des Croyants. Et il cria au 
pêcheur : « Khalife, d'où t'est donc venue cette 
robe que tu portes ? » Et Khalife, de très mauvaise 
humeur, lui répondit en le toisant : « Et de quoi te 
mêles-tu donc, impudent au visage d'excrément? 
Sache tout de même, pour voir que je ne cache rien, 
que cette robe m'a été donnée par l'apprenti auquel 
j'enseigne la pêche, et qui est devenu mon aide. Et 
il ne me l'a donnée que pour ne pas avoir la main 
coupée, à la suite du vol dont il s'est rendu coupable 
en me dérobant mes effets ! » 

A ces paroles, le tailleur comprit que le khalifat 
avait dû, en sa promenade, rencontrer le pêcheur, et 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 283 

lui faire cette plaisanterie, pour rire de lui. Et il 
laissa Khalife continuer en paix son chemin, et ar- 
river à sa maison, où nous le retrouverons demain. 

Mais il est temps de savoir ce qui s'est passé au 
palais, pendant l'absence -du khalifat Haroun Al-Ra- 
chid. Eh bien! il s'y est passé des choses d'une 
gravité extrême. 

En effet ! nous savons que le khalifat n'était sorti 
de son palais avec Giafar que pour aller prendre un 
peu d'air par les champs, et se distraire pour un 
moment de sa passion extrême pour Force-des- 
Coeurs. Or, il n'était point le seul que torturât cette 
passion pour l'esclave. Son épouse et cousine, Sett 
Zobéida, depuis l'arrivée au palais de cette adoles- 
cente, devenue la favorite exclusive de l'émir des 
Croyants, ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni 
dormir, rien ! tant son âme était remplie par les sen- 
timents de jalousie que ressentent d'ordinaire les 
femmes pour leurs rivales. Et, pour se venger de 
cet affront continuel qui la rapetissait à ses propres 
yeux et aux yeux de son entourage, elle n'attendait 
qu'une occasion, soit une absence fortuite du [kha- 
lifat, soit un voyage, soit une occupation quelconque, 
qui lui permît d'être libre de ses mouvements. 
Aussi, dès qu'elle eut appris que le khalifat était 
sorti pour aller à la chasse et à la pêche, elle fit pré- 
parer, dans ses appartements, un festin somptueux 
où ne manquaient ni les boissons ni les plateaux de 
porcelaine remplis de confitures et de pâtisseries. Et 
elle envoya inviter, en grande cérémonie, la favo- 
rite Force-des-Cœurs, en lui faisant dire par les es- 
claves : « Notre maltresse Sett Zobéida, fille de Kas- 



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~-\ 



284 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

sem, épouse de l'émir des Croyants, t'invite aujour- 
d'hui, ô notre maîtresse Force-des-Cœurs, àun festin 
qu'elle donne en ton honneur. Car elle a bu aujour- 
d'hui un médicament et, comme pour en obtenir les 
meilleurs effets il faut qu'elle se réjouisse l'âme et 
se repose l'esprit, elle trouve que le meilleur repos 
et la meilleure joie ne peuvent lui venir que de ta 
vue et de tes chants merveilleux, dont elle a entendu 
parler avec admiration par le khalifat. Et elle souhaite 
fort en faire par elle-même l'essai ! » Et Force-des- 
Cœurs répondit: « L'ouïe et l'obéissance sont à Allah 
et à Sett Zobéida, notre maîtresse ! » Et elle se leva 
h l'heure et à l'instant ; et elle ne savait pas ce que 
lui réservait le destin dans ses projets mystérieux. 
Et elle prit avec elle les instruments de musique qui 
lui étaient nécessaires, et accompagna le chef-eunu- 
que aux appartements de Sett Zobéida. 

Lorsqu'elle fut arrivée en présence de l'épouse du 
khalifat, elle embrassa à plusieurs reprises la terre 
entre ses mains, puis se releva et, d'une voix infini- 
ment délicieuse, elle dit : « La paix sur le rideau 
élevé et le voile sublime de ce harem, sur la descen- 
dante du Prophète et l'héritière de la vertu des Ab- 
bassides! Puisse Allah prolonger le bonheur de 
notre maîtresse aussi longtemps que le jour et la nuit 
se succéderont l'un à l'autre ! » Et, ayant dit ce com- 
pliment, elle recula au milieu des autres femmes et 
des suivantes. 

Alors Sett Zobéida, qui était étendue sur un grand 
divan de velours, leva lentement les yeux vers la 
favorite et la regarda fixement. Et elle fut éblouie 
de ce qu'elle voyait. . . ' 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 285 

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-QUATRIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et elle fut éblouie de ce qu'elle voyait de beauté 
en cette adolescente accomplie qui avait des cheveux 
de nuit, des joues comme les corolles des roses, des 
grenades à la place des seins, des yeux brillants, des 
paupières languides, un front éclatant et un visage 
de lune. Et, certes, le soleil devait se lever de derrière 
la frange de son front, et les ténèbres de la nuit 
s'épaissir de sa chevelure ; le musc ne devait être 
recueilli que de son haleine durcie, et les fleurs lui 
devaient leur grâce et leurs parfums ; la lune ne bril- 
lait qu'en empruntant l'éclat de son front ; le rameau 
ne se balançait que grâce à sa taille, et les étoiles 
ne scintillaient que de ses yeux; l'arc des guerriers 
ne se tendait qu'en imitant ses sourcils, et le corail 
des mers ne rougissait que de ses lèvres ! Était-elle 
irritée, ses amants tombaient par terre privés de 
vie ! Était-elle calmée, les âmes revenaient rendre la 
vie aux corps inanimés! Lançait-elle un regard, elle 
ensorcelait, et soumettait les deux mondes à son em- 
pire. Car, en vérité, elle était un miracle de beauté, 
l'honneur de son temps et la gloire de Celui qui 
l'avait créée et perfectionnée ! 



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286 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Lorsque Sett Zobéida l'eut admirée et détaillée, 
elle Ini dit : « Aisance, amitié et famille ! Sois là 
bienvenue parmi nous, ô Force-des-Cœurs ! Assieds- 
toi et divertis-nous de ton art et de la beauté de ton 
exécution! » Et l'adolescente répondit : « J'écoute et 
j'obéis ! » Puis elle s'assit et, allongeant la main, elle 
prit d'abord un tambourin, instrument admirable ; 
et on put ainsi lui appliquer ces vers du poète : 

O joueuse de tambourin, mon cœur à t f entendre 
s'est envolé ! Et tandis que tés doigts battent lerythme 
profond, l'amour qui me tient suit la mesure 2 et le 
contre-coup frappe ma poitrine. 

Tu ne prendras qu'un cœur blessé ! Que tu chantes 
sur un ton léger, ou que tu jettes le cri de la douleur, 
tu pénètres notre âme ! 

Ah ! lève-toi, ah ! dépouille-toi, ah ! jette le voile, 
et, levant tes pieds légers, 6 toute belle, danse le pas 
de la délice légère et de notre folie ! 

Et, lorsqu'elle eut fait résonner l'instrument so- 
nore, elle chanta, en s accompagnant, ces vers impro- 
visés : 

« Les oiseaux, ses frères, ont dit à mon cœur, oi- 
seau blessé : « Fuis ! fuis les hommes et la société l » 

Mais j'ai dit à mon cœur, oiseau blessé : « Mon 
cœur, obéis aux hommes et que tes ailes frémissent 
comme des éventails! Réjouis-toi pour leur faire 
plaisir! » 

Et elle chanta ces deux strophes d'une voix si 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 287 

merveilleuse que les oiseaux du ciel s'arrêtèrent 
dans leur vol, et que le palais se mit à danser de 
tous ses murs, de ravisspment. Alors Force-des- 
Cœurs laissa le tambourin et prit la flûte de roseau, 
sur laquelle elle appuya ses lèvres et ses doigts. Et 
on put de la sorte lui appliquer ces vers du poète : 

joueuse de flûte, l'instrument d'insensible roseau, 
que tiennent sous tes lèvres tes doigts de souplesse, 
acquiert une âme nouvelle au passage de ton haleine ! 

Souffle dans mon cœur! Il résonnera mieux que 
l'insensible roseau de la flûte aux trous sonores, car 
tu y trouveras plus que sept blessures qui s'aviveront 
au toucher de tes doigts^ 

- Lorsqu'elle eut enchanté les assistants d'un air de 
flûte, elle déposa la flûte et prit le luth, instrument 
admirable, dont elle régla les cordes, et l'appuya 
contre son sein en s'inclinant sur sa rotondité, avec 
la tendresse d'une mère qui s'incline sur son enfant, 
si bien que c'est certainement d'elle et de son luth 
que le poète a dit : 

joueuse de luth, tes doigts sur les cordes persane* 
excitent ou calment la violence, au gré de ton désir, 
comme un médecin habile qui, selon qu'il en est be- 
soin, fait à son gré jaillir le sang des veines ou l'y 
laisse circuler tranquillement ! 

Qu'il est beau d'entendre parler, sous tes doigts 
délicats, un luth aux cordes persanes, parler à ceux 
dont il ne possède pas le langage, et de voir tous les 
ignorants comprendre son langage sans paroles ! 



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A 



288 LES MILLE NUITS' ET UNE NUIT 

Et alors elle préluda sur quatorze modes différents, 
et chanta, en s accompagnant, un chant en entier, 
qui confondit d'admiratipn ceux qui la voyaient et 
ravit de délices ceux qui l'entendaient. 

Ensuite, Force-des-Cœurs, après avoir ainsi pré- 
ludé sur les divers instruments et chanté des chan- 
sons variées devant Sett Zobéida, se leva dans sa 
grâce et sa souplesse ondoyante, et dansa! Après 
quoi, elle s'assit et exécuta divers tours d'adresse, 
jeux de gobelets et d'escamotage, et cela d'une main 
si légère et avec tant d'art et d'habileté, que Sett 
Zobéida, malgré la jalousie, le dépit et le désir de 
vengeance, faillit tomber amoureuse d'elle et lui dé- 
clarer sa passion. Mais elle put réprimer à temps ce 
mouvement, tout en pensant en son âme : « Certes ! 
mon cousin Al-Rachid ne doit point subir de blâme 
d'être si amoureux d'elle... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTECINQUIÉME HUIT 



Elle dit : 



»... Certes! mon cousin Al-Rachid ne doit point 
subir de blâme, d'être si amoureux d'elle ! » Et elle 
donna l'ordre aux esclaves de servir le festin, et 
laissa sa haine prendre le dessus sur ces premiers 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 289 

sentiments. Pourtant elle ne laissa pas la compas- 
sion fuir entièrement son cœur, et, au lieu d'accom- 
plir le projet qu'elle avait formé d'abord d'empoison- 
ner sa rivale, et de se débarrasser ainsi d'elle pour 
toujours, elle se contenta de faire mélanger dans les 
pâtisseries présentées à Force-des-Cœurs une très 
forte dose de bang soporifique. Et dès que la favorite 
eut porté à ses lèvres un morceau de ces pâtisseries, 
elle tomba la tête en arrière, et s'enfonça dans les 
\ ténèbres de l'évanouissement. Et Sett Zobéida, fei- 
gnant une très grande douleur, ordonna aux esclaves 
de la transporter dans un appartement secret. Puis 
elle fit répandre la nouvelle de sa mort, en disant 
qu'elle s'était étouffée en mangeant trop vite, et fit 
faire un simulacre de funérailles solennelles et d'en- 
terrement, et lui éleva à la hâte un tombeau somp- 
tueux dans les jardins mêmes du palais. 

Tout cela eut donc lieu pendant l'absence du kha- 
lifat ! Mais lorsque, après son aventure avec le 
pêcheur Khalife, il fut rentré dans le palais, son 
premier soin fut de s'informer, auprès des eunu- 
ques, de sa bien-aimée Force-des-Cœurs. Et les 
eunuques, que Sett Zobéida avait menacés de la 
pendaison en cas d'indiscrétion, répondirent au kha- 
lifat sur un ton funèbre: « Hélas, ô notre seigneur, 
qu'Allah prolonge tes jours et verse sur ta tète l'ar- 
riéré dû à notre maîtresse Force-des-Cœurs ! Ton 
absence, ô émir des Croyants, lui a causé un tel dé- 
sespoir et une telle douleur, qu'elle n'a pu en sup- 
porter la commotion, et une mort soudaine l'a 
frappée ! Et elle est maintenant dans la paix de son 
Seigneur ! » 



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290 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

A ces paroles, le khalifat se mit à courir dans le 
palais, comme un insensé, en se bouchant les oreilles 
et en demandant à grands cris sa bicn-aimée à tous 
ceux qu'il rencontrait. Et tout le monde, sur son 
passage, se jetait à plat ventre, ou se cachait derrière 
les colonnades. Et il arriva de la sorte dans le jardin 
où s'élevait le faux tombeau de la favorite, et il se 
jeta le front contre le marbre, et, étendant les bras 
et pleurant toutes ses larmes, il s'écria : 

« O tombeau, comment tes ombres froides et les 
ténèbres de ta nuit peuvent-elles enfermer la bien- 
aimée ? 

O tombeau, par Allah, dis-moi! la beauté, les 
charmes de mon amie sont-ils à jamais effacés? S'est-il 
pour toujours évanoui, ce spectacle réjouissant de sa 
beauté? 

O tombeau! certes tu n*es ni le Jardin des Dé- 
lices ni le ciel élevé; mais, dis-moi, comment alors se 
fait-il que je vois dans ton intérieur briller la lune et 
fleurir le rameau ? » 

Et le khalifat continua de la sorte à sangloter et à 
exhaler sa douleur pendant une heure de temps. 
Après quoi il se leva et courut s'enfermer dans ses 
appartements, sans vouloir entendre les consolations 
ni recevoir son épouse et ses intimes ! 

Quant à Sett Zobéida, lorsqu'elle eut vu le succès 
de sa ruse , elle fit en secret enfermer Force-des-Cœurs 
dans un coffre à habits (car elle continuait à éprou- 
ver les efTets soporifiques du bang) et ordonna à deux 
esclaves de confiance de porter ce coffre hors du pa- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 291 

lais, et de le vendre au souk au premier acheteur 
venu, à condition que l'achat fût fait sans qu'on 
soulevât le couvercle ! 

Et voilà pour tous ceux-là ! 

Mais pour ce qui est du pêcheur Khalife: Lorsque, 
le lendemain de la pêche, il se fut réveillé, sa pre- 
mière pensée fut pour le nègre châtré qui ne lui 
avait pas payé les deux poissons, et il se dit : « Je 
crois bien que ce que j'ai encore de mieux à faire 
c'est d'aller m'informer, au palais, de cet euijuque 
Sandal, fils de la maudite aux larges narines, puis- 
qu'il me Ta bien recommandé lui-même ! Et s'il ne 
veut pas s'exécuter, par Allah ! je Tencule ! » Et il 
se dirigea vers le palais. 

Or, en y arrivant, Khalife trouva tout le monde 
sens dessus dessous ; et, à la porte même, la pre- 
mière personne qu'il rencontra fut le nègre eunuque 
Sandal, assis au milieu d'un groupe respectueux 
d'autres nègres et d autres. eunuques, discutant et 
gesticulant. Et il s'avança de son côté, et, comme un 
jeune mamelouk voulait lui barrer la route, il le 
bouscula et lui cria : « Marche, fils de l'entremet- 
teur !» A ce cri, l'eunuque Sandal tourna la tête et 
vit que c'était Khalife le pêcheur. Et l'eunuque, en 
riant, lui dit de s'approcher ; et Khalife s'avança et 
dit : « Par Allah ! je t'aurais reconnu entre mille, ô 
mon blondeau, 6 ma petite tulipe 1 » Et l'eunuque 
éclata de rire, en entendant ces paroles, et lui dit 
avec aménité : « Assieds-toi un moment, ô mon 
maître Khalife ! Je vais tout de suite te payer ton 
dû ! » Et il mit la main dans sa poche pour prendre 
de l'argent et le lui donner, lorsqu'un cri annonça 



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292 LgS MILLE NUITS ET UNE NUIT 

la présence du grand-vizir Giafar, qui sortait de chez 
le khalifat... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-SIXIÈME HUIT 



Elle dit : 

... Et il mit la main dans sa poche pour prendre de 
l'argent et le lui donner, lorsqu'un cri annonça la 
présence du grand-vizir Giafar, qui sortait de chez le 
khalifat. Aussi les eunuques, les esclaves et les 
jeunes mamelouks se levèrent pour se ranger sur 
deux lignes ; et Sandal, auquel le vizir fit signe de 
la main qu'il avait à lui parler, laissa là le pécheur, 
et se rendit en toute hâte aux ordres de Giafar. Et 
tous deux se mirent à causer longuement, en se pro- 
menant de long en large. 

. Lorsque Khalife vit que l'eunuque tardait à reve- 
nir près de lui, il crut que c'était une ruse de sa 
part pour ne pas le payer, d'autant plus que l'eunu- 
que semblait l'avoir complètement oublié et ne s'in- 
quiéter pas plus de sa présence que s'il n'existait 
pas. Alors il se mit à s'agiter et à «faire des gestes de 
loin à l'eunuque, qui voulaient dire : « Reviens 
donc ! » Mais comme l'autre n'y prêtait aucune 
attention, il lui cria, d'un ton ironique : « mon 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KUALIFAT 293 

seigneur la Tulipe, donne-moi mon dû pour que je 
m'en aille ! » Et l'eunuque, à cause de la présence 
de Giafar, fut très confus de cette apostrophe, et ne 
voulut point répondre. Au contraire, il se mit à 
parler avec plus d'animation, pour ne point attirer 
de ce côté-là l'attention du grand-vizir ; mais ce fut 
peine perdue ! Car Khalife s'approcha davantage et, 
d'une voix formidable, s'écria, en lui faisant de 
grands gestes : « insolvable vaurien, qu'Allah con- 
fonde les geis de mauvaise foi, et tous ceux qui dé- 
pouillent les pauvres de leur bien ! » Puis il changea 
de ton, et, ironique, lui cria : « Je me mets sous ta 
protection, ô mon seigneur Ventre-creux ! Et je te 
supplie de me donner mon dû pour que je puisse m'en 
aller. » Et l'eunuque fut à la limite de la confusion, 
car Giafar ^ cette fois, avait vu et entendu ; mais 
comme il ne saisissait pas encore de quoi il s'agis- 
sait, il demanda à l'eunuque : « Qu'a-t-il donc, ce 
pauvre homme ? Et qui a pu le frustrer de son dû ? » 
Et l'eunuque répondit: « O mon seigneur, ne sais-tu 
pas qui est cet homme-là ? » Giafar dit : « Par Allah ! 
d'où le connaîtrais-je, puisque c'est la première fois 
que je le vois? » L'eunuque dit: « O notre seigneur, 
c'est justement le pêcheur dont nous nous sommes 
hier disputé les poissons pour les porter au khalifat ! 
Et moi, comme je lui avais promis de l'argent pour 
les deux derniers poissons qui lui restaient, je lui ai 
dit de venir aujourd'hui me trouver pour se faire 
payer son dû ! Et je voulais le payer tout à l'heure, 
quand j'ai été obligé d'accourir entre tes mains ! Et 
c'est pourquoi le bonhomme, impatienté, m'apos- 
trophe maintenant de cette façon-là ! » 

t. a. 19 



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291 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

Lorsque le vizir Giafar eut entendu ces paroles, il 
sourit doucement et dit à l'eunuque : « Comment, ô 
chef des eunuques, as-tu fait ton compte pour man- 
quer ainsi de respect, d'empressement et d'égards 
envers le maître môme de l'émir des Croyants ! Pau- 
vre Sandal ! que dira le khalifat s'il vint à apprendre 
qu'on n'a pas honoré à l'extrême son associé et maî- 
tre, Khalife le pécheur! » Puis Giafar ajouta sou- 
dain : « Sandal, surtout ne le laisse pas s'en aller, 
car il ne pouvait tomber plus à propos ! Justement 
le khalifat, la poitrine rétrécie, le cœur affligé, l'âme 
en deuil, est plongé dans le désespoir, par la mort de 
la favorite Force-des-Cœurs ; et j'ai inutilement 
cherché à le consoler, par tous les moyens ordinaires. 
Mais peut-être à l'aide de ce pêcheur Khalife, allons- 
nous pouvoir lui dilater la poitrine. Retiens-le donc 
pendant que je vais aller tàter le sentiment du kha- 
lifat à son sujet ! » Et l'eunuque Sandal répondit : 
« mon seigneur, fais ce que tu juges opportun ! 
Et qu'Allah te conserve et te garde à jamais comme 
le soutien, le pilier et la pierre angulaire de l'empire 
et de la dynastie de l'émir des Croyants ! Et que sur 
toi et sur elle soit l'ombre protectrice du Très-Haut! 
Et puissent la branche, le tronc et la racine rester 
intacts durant les siècles !» Et il se hâta d'aller re- 
joindre Khalife pendant que Giafar se rendait auprès 
du khalifat. Et le pêcheur, voyant arriver enfin l'eu- 
nuque, lui dit : « Te voilà donc, ô Ventre-Creux! » 
Et, comme l'eunuque donnait Tordre aux mame- 
louks d'arrêter le pêcheur et de l'empêcher de s'en 
aller, celui-ci lui cria: « Ah ! voilà bien ce à quoi je 
m'attendais ! Le créancier devient le débiteur, et le 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 295 

demandeur devient le demandé ! Ah ! Tulipe de mon 
zebb, moi je viens demander ici mon dû, et Ton 
m'emprisonne sous prétexte d'arriéré de taxes et de 
non-paiement d'impôts ! » Et voilà pour lui. 

Quant au khalifat, Giafar, en pénétrant auprès de 
lui, le trouva ployé en deux, la tête dans les mains 
et la poitrine soulevée de sanglots ! Et il se récitait 
doucement ces vers: 

« Mes censeurs me reprochent sans cesse mon in- 
consolable douleur ! Mais que puis-je, quand le cœur 
refuse toute consolation ? Est-il sous mon pouvoir, ce 
cœur indépendant ? 

» Et comment pourrais-je, sans mourir, supporter 
l'absence d'une enfant dont le souvenir remplit mon 
dme, une enfant charmante et douce, si douce, 6 mon 
cœur ! 

» Oh non ! jamais je ne l'oublierai! L'oublier quand 
la coupe a circulé entre nous, la coupe où j'ai bu le 
vin de ses regards, le vin dont je reste encore grisé! » 

Et lorsque Giafar fut entre les mains du khalifat, 
il dit: « La paix sur toi, ô émir des Croyants, ô dé- 
fenseur de Thonneur de notre Foi, ô descendant de 
l'oncle du Prince des Apôtres! Que la prière et la paix 
d'Allah soient sur Lui et sur tous les siens sans 
exception! » Et le khalifat leva vers Giafar des yeux 
pleins de larmes et un regard douloureux, et lui ré- 
pondit... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



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296 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-SEPTIÈME NUIT 



Elle dit : 

... Et le khalifat leva vers Giafar des yeux pleins de 
larmes et un regard douloureux, et lui répondit : « Et 
sur toi, ô Giafar, la paix d'Allah et sa miséricorde et 
ses bénédictions ! » Et Giafar demanda : « Le com- 
mandeur des Croyants permet-il à son esclave de 
parler, ou bien le lui défend-il ? » Et Al-Rachid ré- 
pondit : « Et depuis quand, ô Giafar, t'est-il défendu 
de me parler, toi, le seigneur et laie te de tous mes 
vizirs! Dis-moi tout ce que tu as à me dire ! » Et 
Giafar dit alors : « O notre seigneur, comme je sor- 
tais d'entre tes mains pour rentrer chez moi, j'ai 
rencontré, debout, à la porte du palais, au milieu des 
eunuques, ton maître et professeur et associé, Kha- 
life le pêcheur, qui avait beaucoup de griefs à for- 
muler contre toi, et se plaignait de toiy disant: 
« Gloire à Allah ! je ne comprends rien à ce qui 
m'arrive ! Je lui ai enseigné l'art de la pêche, et non 
seulement il ne m'en a aucune gratitude, mais il est 
parti pour me chercher deux paniers et s'est bien 
gardé de revenir ! Est-ce là une bonne association et 
un bon apprentissage? Ou bien est-ce ainsi qu'on 
paie ses maîtres en retour? » Or moi, ô émir des 
Croyants, je me suis hâté de venir t'aviser de la 



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, HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 297 

chose, pour que si tu as toujours l'intention d'être 
son associé, tu le sois ; sinon, que tu l'avises de la 
cessation de l'entente entre vous deux, afin qu'il 
puisse trouver un autre associé ou compagnon ! » 

Lorsque le khalifat eut entendu ces paroles de son 
vizir, il ne put, malgré les sanglots qui l'étouffaient, 
s'empêcher de sourire, puis de rire aux éclats, et, 
soudain, il sentit se dilater sa poitrine et dit à 
Giafar : « Par ma vie sur toi, ô Giafar, dis-moi la vé- 
rite ! Est-il bien exact que le pêcheur Khalife soit 
maintenant à la porte du palais ? » Et Giafar répon- 
dit : « Par ta vie, ô émir des Croyants, Khalife lui- 
même, avec ses deux yeux, est à la porte ! » Et 
Haroun dit : « Giafar, par Allah ! il me faut aujour- 
d'hui lui faire justice, selon ses mérites, et lui rendre 
son dû ! Si donc Allah, par mon entremise, lui envoie 
des supplices ou des souffrances, il les aura intégra- 
lement ; si, au contraire, 11 lui écrit pour son sort la 
prospérité et la fortune, il les aura également ! » Et, 
disant ces paroles, le khalifat prit une grande feuille 
de papier, la coupa en petits morceaux d'égale me- 
sure, et dit : « O Giafar, écris de ta propre main, 
d'abord, sur vingt de ces petits billets, des sommes 
d'argent allant d'un dinar à mille dinars, et les noms 
de toutes les dignités de mon empire, depuis la di- 
gnité de khalifat, d'émir, de vizir et de chambellan, 
jusqu'aux plus infimes charges du palais ; puis écris, 
sur vingt autres billets, toutes les espèces de puni- 
tions et de tortures, depuis la bastonnade jusqu'à la 
pendaison et la mort ! » Et Giafar répondit : « J'écoute 
et j'obéis! » Et il prit un calame et écrivit de sa pro- 
pre main, sur les billets, les indications ordonnées 



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298 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

par le khalifat, telles que : Un millier de dinars, 
charge de chambellan, émirat, dignité de khalifat ; 
et : arrêt de mort, emprisonnement, bastonnade, et 
autres choses semblables. Puis il les plia tous de la 
môme manière, les jeta dans un petit bassin d'or, et 
remit le tout au khalifat, qui lui dit : « Giafar,je 
jure par les mérites sacrés de mes saints ancêtres, 
les Purs, et par ma royale ascendance qui remonte à 
Hamzah et à Akil que, lorsque Khalife le pêcheur 
va être ici tout à l'heure, je vais lui ordonner de tirer 
un billet de ces billets dont le contenu n'est connu 
que de moi et de toi, et que je lui accorderai tout ce 
qui sera écrit sur le billet qu'il aura tiré, quelle que 
soit la chose écrite ! Et serait-ce même ma dignité de 
khalifat qui lui écherrait, je l'abdiquerais à l'instant 
en sa faveur, et la lui transmettrais en toute géné- 
rosité d'âme ! Mais si, au contraire, c'est la pendai- 
son, ou la mutilation, ou la castration ou n'importe 
quel genre de mort qui va être son lot, je le lui fe- 
rai subir sans recours ! Va donc le prendre, et me 
l'amène sans retard! » 

En entendant ces paroles, Giafar se dit en lui- 
même : « 11 n'y a de majesté et il n'y a de puissance 
qu'en Allah le Glorieux, l'Omnipotent! 11 est pos- 
sible que le billet tiré par ce pauvre soit un billet 
de la mauvaise espèce, qui va être l'occasion de sa 
perte! Et j'aurai été ainsi, sans le vouloir, la cause 
première de son malheur! Car le khalifat en a fait 
le serment, et il n'y a pas à songer à lui faire chan- 
ger de résolution! Je n'ai donc qu'à aller chercher 
ce pauvre ! Et il n'arrivera que ce qui est écrit par 
Allah ! » Puis il sortit trouver Khalife le pêcheur et, 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 299 

le prenant par la main, il voulut l'entraîner à Tinté- 
rieur du palais. Mais celui-ci, qui n'avait cessé jus- 
que-là de s'agiter, de se plaindre de son arrestation, 
et de se repentir d'être venu à la cour, faillit en voir N 
sa raison s'envoler tout à fait, et s'écria: « Que j'ai 
été stupide de nrécouter et de venir trouver ici cet 
eunuque noir, Tulipe de malheur, ce fils lippu de la 
maudite aux larges narines, ce Ventre-creux! » Mais 
Giafar lui dit: « Allons! suis-moi! » Et il l'entraîna, 
précédé et suivi par la foule des esclaves et des jeunes 
garçons que Khalife ne cessait d'invectiver. Et on le 
fit pénétrer à travers sept immenses vestibules, et 
Giafar lui dit : « Attention ! ô Khalife, tu vas être en 
présence de l'émir des Croyants, le défenseur de la 
Foi ! » Et, soulevant une grande portière, il le poussa 
dans la salle de réception, où sur son trône était 
assis Haroun Al-Rachid, environné de ses émirs et 
des grands de sa cour. Et Khalife, qui n'avait pas 
la moindre idée de ce qu'il voyait, n'en fut nullement 
déconcerté ; mais, regardant avec la plus grande at- 
tention Haroun Al-Rachid au milieu de sa gloire, il 
s'avança vers lui en éclatant de rire et lui dit : « Ah ! 
te voilà donc, ô clarinette ! Crois-tu donc avoir agi 
honnêtement en me laissant hier garder seul le 
poisson, moi qui t'ai appris le métier et t'ai chargé 
d'aller m'acheter deux paniers ? Tu m'as ainsi laissé 
sans défense et à la merci d'un tas d'eunuques qui 
sont venus, comme une nuée de vautours, me voler 
et m'enlever mon poisson, qui aurait pu me rappor- 
ter au moins cent dinars ! Et c'est toi aussi qui es la 
cause de ce qui m'arrive maintenant au milieu de 
tous ces gens qui me retiennent ici ! Mais toi, ô cla- 



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300 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

rinette, dis-moi, qui a bien pu mettre la main sur 
toi et ^emprisonner et Rattacher sur cette chaise-là... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-HUITIÈME HUIT 



Elle dit: 

» ... Mais toi, ô clarinette, dis-moi, qui a bien pu 
mettre la main sur toi et t'emprisonner et Rattacher 
sur cette chaise-là ? » 

A ces paroles de Khalife, le khalifat sourit et, pre- 
nant dans ses deux mains le bassin d'or, où se trou- 
vaient les billets écrits par Giafar, lui dit: « Appro- 
che, ô Khalife, et viens tirer un billet d'entre ces 
billets! » Mais Khalife, éclatant de rire, s'écria : 
« Comment ! ô clarinette, tu as déjà changé de métier 
et abandonné la musique ! Te voici devenu mainte- 
nant astrologue ! Et hier tu étais apprenti pêcheur ! 
Crois-moi, clarinette, cela ne te mènera pas loin ! 
Car plus on fait de métiers, moins on en tire de pro- 
fit! Laisse donc de côté l'astrologie, et redeviens 
clarinette, ou bien reviens avec moi faire ton appren- 
tissage de pêcheur! » Et il allait continuer encore à 
parler, quand Giafar s'avança vers lui, et lui dit: 
« Assez de paroles comme ça ! Et viens tirer un de 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 301 

ces billets, comme te l'a ordonné l'émir des Croyants! » 
Et il le poussa vers le trône. 

Alors Khalife, tout en résistant à la poussée de 
Giafar, s'avança en maugréant vers le bassin d'or et, 
y plongeant lourdement toute sa main, en tira une 
poignée de billets à la fois. Mais Giafar, qui le surveil- 
lait, lui fit lâcher prise, et lui dit de n'en prendre 
qu'un seul. Et Khalife, le repoussant du coude, re- 
plongea sa main et ne retira cette fois qu'un seul 
billet, en disant : « Loin de moi toute idée de repren- 
dre désormais à mon service ce joueur de clarinette 
aux joues gonflées, cet astrologue tireur d'horosco- 
pes ! » Et, ce disant, il déplia le billet et, le tenant à 
rebours, car il ne savait pas lire, il le tendit au kha- 
lifat en lui disant : « Veux-tu me dire, ô clarinette, 
l'horoscope écrit sur ce billet? Et surtout ne me ca- 
che rien ! » Et le khalifat prit le billet et, sans le lire, 
le tendit à son tour à Giafar, en lui disant : « Dis- 
nous à haute voix ce qui est écrit là-dessus ! » Et 
Giafar prit le billet et, l'ayant lu, leva les bras et 
s'écria : « 11 n'y a de majesté et il n'y a de puissance 
qu'en Allah le Glorieux, l'Omnipotent ! » Et le kha- 
lifat, en souriant, demanda à Giafar :* « De bonnes 
nouvelles, j'espère, ô Giafar! Quoi? Parle! Faut-il 
que je descende du trône ? Faut-il y faire monter 
Khalife? ou bien faut-il le pendre? » Et Giafar répon- 
dit, d'un ton apitoyé : « O émir des Croyants, il y a, 
écrit sur ce billet : Cent coups de bâton au pêcheur 
Khalife ! » 

Alors le khalifat, malgré les cris et les protesta- 
tions de Khalife, dit : « Qu'on exécute la sentence ! » 
Et le porte-glaive Massrour fit saisir le pêcheur, qui 



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302 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

hurlait éperdument, et, l'ayant fait étendre sur le ven- 
tre, lui fit appliquer en mesure cent coups de bâton, 
pas un de plus, pas un de moins ! Et Khalife, bien 
qu'il ne ressentît aucune douleur, à cause de l'endur- 
cissement qu'il avait acquis, poussait des cris épou- 
vantables et lançait mille imprécations contre le 
joueur de clarinette. Et le khalifat riait extrême- 
ment ! Et lorsqu'on eut fini de lui administrer les 
cent coups, Khalife se releva, comme si de rien 
n'était, et s'écria : « Qu'Allah maudisse ton jeu, ô 
bouffi ! Depuis quand les coups de bâton font-ils par- 
tie des plaisanteries entre les gens comme il faut? » 
Et Giafar, qui avait une âme miséricordieuse et un 
cœur pitoyable, se tourna vers le khalifat, et lui dit : 
« O émir des Croyants, permets que le pêcheur tire 
encore un billet ! Peut-être que le sort lui sera plus 
favorable cette fois! Et d'ailleurs, tu ne voudras pas 
que ton ancien maître s'éloigne du fleuve de ta libé- 
ralité, sans y avoir apaisé sa soif !• » Et le khalifat 
répondit : « Par Allah, ô Giafar, tu es bien impru- 
dent î Tu sais que les rois n'ont point l'habitude de 
revenir sur leur serment ou sur leur promesse ! Or, 
tu dois être sûr d'avance que si le pêcheur, ayant 
tiré un second billet, a comme lot la pendaison, il 
sera pendu sans recours ! Et tu auras été de la sorte 
la cause de sa mort ! » Et Giafar répond rtT^cTPar 
Allah ! ô émir des Croyants, la mort du malheureux 
est préférable à sa vie ! » Et le khalifat dit : « Soit ! 
Qu'il tire donc un second billet ! >> Mais Khalife, se 
tournant vers le khalifat, s'écria : « O clarinette de 
malheur, qu'Allah te récompense de ta libéralité! 
Mais ne pourrais-tu pas, dis-moi, trouver dans Bagh- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 303 

dad une autre personne que moi pour lui faire faire 
cette belle épreuve ? Ou bien n'y a-t-il plus que moi 
de disponible dans tout Baghdad ! » Mais Giafar 
s'avança vers lui et lui dit : « Prends encore un bil- 
let, et Allah te le choisira! » 

Alors Khalife plongea la main dans le bassin d'or 
et, au bout d'un moment, en tira un billet qu'il remit 
à Giafar. Et Giafar le déplia, le lut, et baissa les yeux 
sans parler. Et le khalifat, d'un ton calme, lui de- 
manda : « Pourquoi donc ne parles-tu pas, ô fils de 
Yahia? » Et Giafar répondit : « O émir des Croyants, 
il n'y a rien d'écrit sur ce billet ! C'est un billet blanc ! » 
Et le khalifat dit : « Tu vois bien ! La fortune de ce 
pêcheur ne l'attend pas chez nous ! Dis-lui donc 
maintenant de s'en aller au plus vite de devant mon 
visage ! J'en ai assez de le voir ! » Mais Giafar dit : 
« O émir des Croyants, je te conjure par les mérites 
sacrés de tes saints ancêtres, les Purs, de permettre 
au pêcheur de tirer encore un troisième billet ! Peut- 
être qu'ainsi il pourra y trouver de quoi ne pas mou- 
rir de faim? » Et Al-Rachid répondit : « Bien! Qu'il 
prenne donc un troisième billet, mais pas plus ! » 
Et Giafar dit à Khalife : « Allons! ô pauvre, prends 
le troisième et dernier... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



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304 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE- NEUVIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... Allons ! ô pauvre, prends le troisième et der- 
nier ! » Et Khalife tira encore une fois, et Giafar, 
prenant le billet, lut à haute voix : « Un dinar au 
pêcheur ! » En entendant ces mots, Khalife le pêcheur 
s'écria : « Malédiction sur toi, ô clarinette de 
malheur! Un dinar pour cent coups de bâton ! Quelle 
générosité ! Puisse Allah te le rendre au jour du Ju- 
gement ! » Et le khalifat se mit à rire de toute son 
âme et Giafar, qui avait en somme réussi à le dis- 
traire, prit le pêcheur Khalife par la main et le fit 
sortir de la salle du trône. 

Lorsque Khalife arriva à la porte du palais, il ren- 
contra l'eunuque Sandal qui l'appela et lui dit: 
« Viens, Khalife! Viens nous faire un peu partager 
ce dont t'a gratifié la générosité de l'émir des 
Croyants ! » Et Khalife lui répondit : « Ah ! nègre de 
goudron, tu veux partager? Viens donc recevoir la 
moitié de cent coups de bâton sur ta peau noire ! En 
attendant qu'Eblis te les administre dans l'enfer, 
tiens ! voici le dinar que m'a donné le joueur de cla- 
rinette, ton maître ! » Et il lui jeta à la figure le 
dinar que lui avait mis Giafar dans la main, et vou- 
lut franchir la porte pour s'en aller en sa voie. Mais 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 305 

l'eunuque courut derrière lui, et, tirant de sa poche 
une bourse de cent dinars, la tendit à Khalife en lui 
disant : « pêcheur, prends ces dinars comme prix 
du poisson que je t'ai acheté hier ! Et va en paix ! » 
Et Khalife, à cette vue, se réjouit beaucoup et prit la 
bourse de cent dinars et aussi le dinar donné par 
Giafar, et, oubliant sa malechance et le traitement 
qu'il venait de subir, il prit congé de l'eunuque et 
s'en retourna chez lui, plein de gloire, et à la limite 
du ravissement. 

Maintenant! Comme Allah, quand 11 a unte fois 
décrété une chose, l'exécute toujours, et que cette 
fois son décret concernait précisément Khalife le 
pêcheur, sa volonté dut s'accomplir. En effet, en tra- 
versant les souks pour rentrer chez lui, Khalife fut 
arrêté, devant le marché des esclaves, par un cercle 
considérable de gens qui regardaient tous vers le 
même point. Et Khalife se demanda : « Que peut- 
elle bien regarder comme ça, cette foule attroupée? » 
Et, poussé par la curiosité, il fendit la foule en bous- 
culant marchands et courtiers, riches et pauvres, 
qui, le reconnaissant, fce mirent à rire en se disant 
les uns aux autres : « Place ! faites place à l'opulent 
gaillard qui va acheter tout le marché ! Place au su- 
blime Khalife, maître des enculeurs! » Et Khalife, 
sans se déconcerter, et fort de se sentir lesté des di- 
nars d'or serrés dans sa ceinture, arriva jusqu'au 
milieu du premier rang et regarda pour voir l'affaire. 
Et il vit un vieillard qui avait devant lui un coffre 
sur lequel était assis un esclave. Et ce vieillard fai- 
sait une criée à haute voix, disant : « marchands ! 
ô gens riches ! ô nobles habitants de notre ville, qui 



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306 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

de vous veut placer son argent dans une affaire du 
cent pour cent, en achetant, avec son contenu de 
nous inconnu, ce coffre bien venu, venu du palais de 
Sett Zobéida fille de Kassem, épouse de l'émir des 
Croyants? A vous d'offrir! Et qu'Allah bénisse le 
plus offrant ! » Mais un silence général répondait à 
son appel, car les marchands n'osaient hasarder une 
somme d'argent sur ce coffre dont ils ignoraient le 
contenu, et ils craignaient beaucoup qu'il n'y eût là- 
dedans quelque supercherie ! Mais enfin, l'un d'eux 
éleva la voix et dit : « Par Allah ! ce marché est bien 
hasardeux ! Et le risque est bien grand ! Pourtant je 
vais faire une offre, mais qu'on ne me la reproche 
pas ! Donc je vais dire un mot, et pas de blâme à mon 
adresse ! Voici ! vingt dinars, pas un de plus ! » Mais 
un autre marchand renchérit immédiatement et dit : 
« A moi pour cinquante ! » Et d'autres marchands 
renchérirent ; et les offres arrivèrent à cent dinars. 
Alors le crieur cria : « Y a-t-il parmi vous renchéris- 
seur, 6 marchands? Le dernier offrant ! Cent dinars ! 
Le dernier offrant? » Alors Khalife éleva la voix et 
dit : « A moi ! Pour cent dinars et un dinar ! » 

A ces paroles de Khalife, les marchands, qui le 
savaient aussi net d'argent qu'un tapis secoué et 
battu, crurent qu'il plaisantait, et se mirent à rire. 
Mais Khalife défit sa ceinture et répéta d'une voix 
haute et furieuse : « Cent dinars et un dinar ! » Alors 
le crieur, malgré les rires des marchands, dit : « Par 
Allah ! le coffre lui appartient ! Et moi je ne le vends 
qu'à lui ! » Puis il ajouta : « Tiens ! ô pêcheur, paie 
les cent et un, et prends le coffre avec son contenu ! 
Qu'Allah bénisse la vente ! Et que la prospérité soit 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 307 

sur toi à cause de ton achat ! » Et Khalife vida sa 
ceinture, qui contenait juste cent dinars et un dinar, 
entre les mains du crieur ; et la vente se fit du plein 
consentement mutuel des deux parties. Et le coffre 
devint dès lors la propriété de Khalife le pêcheur. 

Alors tous les portefaix du souk, voyant la vente 
conclue, se précipitèrent sur le coffre en bataillant à 
qui réussirait k le porter, moyennant salaire. Mais 
cela ne faisait point l'affaire du malheureux Khalife 
qui s'était dépouillé, pour cet achat, de tout l'argent 
qu'il possédait, et qui n'avait plus sur lui de quoi 
acheter un oignon ! Et les portefaix continuèrent à se 
battre en s'arrachant le coffre à qui mieux mieux, 
jusqu'à ce que les marchands fussent intervenus pour 
les séparer et eussent dit : « C'est le portefaix Zoraïk 
qui est arrivé le premier ! C'est donc à lui que revient 
la charge ! » Et ils chassèrent tous les portefaix, à 
l'exception de Zoraïk et, malgré les protestations de 
Khalife qui voulait porter lui-môme le coffre, ils char- 
gèrent le coffre sut* le dos du portefaix, et lui dirent 
de suivre, avec sa charge, son maître Khalife. Et le 
portefaix, avec le coffre sur le dos, se mit à marcher 
derrière Khalife... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et se tut discrètement. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-DIXIÈME NUIT 



Elle dit 



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308 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

... Et le portefaix, avec le coffre sur le dos, se mit 
à marcher derrière Khalife. Et Khalife se disait en 
son âme, tout en marchant : « Je n'ai plus sur moi 
ni or, ni argent, ni cuivre, pas même l'odeur de tout 
cela ! Et comment vais-je faire, en arrivant chez 
moi, jkmr payer ce maudit portefaix ? Et qu'avais-je 
besoin de portefaix? Et qu'avais-je d'ailleurs besoin 
de ce coffre de malheur ? Et qui a bien pu me mettre 
en tête cette idée de l'acheter ! Mais ce qui est écrit 
doit courir ! Moi, en attendant, pour me tirer d'affaire 
avec ce portefaix, je vais le faire courir et mar- 
cher et perdre sa route à travers les rues, jusqu'à ce 
qu'il soit exténué de fatigue. Alors, de son plein gré, 
il s'arrêtera et refusera d'avancer davantage. Et moi 
je profiterai de son refus pour lui refuser à mon tour 
de le payer, et je prendrai moi-même le coffre sur 
mon dos ! » 

Et, ayant ainsi formé ce projet, il le mit immédia- 
tement à exécution. Il commença donc à aller d'une 
rue à une autre rue et d'une place à une autre place, • 
et à faire tourner avec lui le portefaix par toute la 
ville, et cela depuis midi jusqu'au coucher du soleil, 
si bien que le portefaix fut tout à fait exténué et finit 
par grogner et murmurer, et se décida à dire à Kha- 
life : « mon maître, où se trouve donc ta maison?» 
Et Khalife répondit: « Par Allah! hier encore je 
savais où elle se trouvait, maiS aujourd'hui je l'ai 
tout à fait oublié ! Et me voici en train de chercher 
avec toi son emplacement ! » Et le portefaix dit : 
« Donne-moi mon salaire, et prends ton coffre! » Et 
Khalife dit : « Attends encore un peu, en allant dou- 
cement, pour me donner le temps de rassembler 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 309 

mes souvenirs et de réfléchir sur la place où se 
trouve ma maison! » Puis, au bout d'un certain 
temps, comme le portefaix se f émettait à geindre et à 
grommeler en^re ses dents, il lui dit : « Zoraïk, je 
n'ai point d'argent sur moi pour te donner ici-même 
ton salaire ! J'ai, en effet, laissé mon argent à la 
maison, et la maison je l'ai oubliée ! » 

Et, comme le portefaix s'arrêtait, n'en pouvant 
plus de marcher, et allait déposer sa charge, vint à 
passer une connaissance à Khalife qui lui tapa sur 
l'épaule et lui dit : « Tiens ! c'est toi, Khalife ? Que 
viens-tu faire dans ce quartier si éloigné de ton quar- 
tier? Et que fais-tu ainsi porter à cet homme? » Mais 
avant que Khalife* décontenancé, eût eu le temps de 
répondre, le portefaix Zoraïk se tourna Vers le pas- 
sant en questipn et lui demanda : « oncle, où se 
trouve-1-elle donc la maison de Khalife ? » L'homme 
répondit : « Par Allah ! en voilà une question ! La 
maison de Khalife se trouve juste à l'autre bout de 
Baghdad, dans le khàn en ruines situé près du mar- 
ché aux poissons, dans le quartier des Rawassîn ! » 
Et il s'en alla en riant. Alors Zoraïk le portefaix dit 
à Khalife le pêcheur : « Allons ! marche, ô vilain ! 
Puisses-tu ne plus vivre ni marcher! »Et il Tobligea 
à aller devant lui et à le conduire à son logis, dans le 
khàn en ruines, près du marché aux poissons! 
Et il ne cessa, jusqu'à l'arrivée, de l'invectiver 
et de lui reprocher sa conduite, en lui disant : « O 
toi, visage néfaste, puisse Allah te couper en ce 
monde le pain quotidien ! Que de fois n'avons-nous 
pas passé devant ton logis de désastre, sans que tu 
aies fait mine dem'arrêter ? Allons 1 Aide-moi main- 

T- ix. 20 



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310 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

tenant à descendre démon dos ton coffre ! Et puisses- 
tu y être bientôt enfermé pour toujours ! » Et Kha- 
life, sans dire un mot, l'aida à décharger le coffre, et 
Zoraïk, essuyant du revers de sa main, les grosses 
gouttes de sueur de son front, dit : « Nous allons voir 
maintenant la capacité de ton âme et la générosité de 
ta main dans le salaire qui m'est dû après toutes ces 
fatigues que tu m'as fait endurer sans nécessité ! Et 
hâte-toi, pour me laisser aller en ma voie! » Et 
Khalife lui dit: « Certes! mon compagnon, tu seras 
rétribué largement! Veux-tu donc que je t'apporte 
de l'or ou de l'argent? C'est à ton choix ! n Et le por- 
tefafc répondit : « Tu sais mieux que moi ce qui est 
convenable ! » 

Alors Khalife, laissant le portefaix à la porte avec 
le coffre, entra dans son logement, et en ressortit 
bientôt tenant à la main un redoutable fouet aux 
lanières cloutées chacune de quarante clous aigus, 
capables d'assommer un chameau d'un seul coup ! 
Et il se précipita sur le portefaix, le bras levé et le 
fouet tournoyant, et l'abattit sur son dos, et recom- 
mença et récapitula, si bien que le portefaix se mit à 
hurler de travers et, tournant le dos, fila droit devant 
lui, les mains en avant, et disparut à un tournant 
de rue. 

Débarrassé de la sorte du portefaix, qui, en somme, 
s'était chargé du coffre de sa propre initiative, Kha- 
life se mit en devoir de traîner ce coffre jusqu'à son 
logement. Mais, à tout ce bruit, les voisins se ras- 
semblèrent et, voyant l'accoutrement étrange de 
Khalife avec la robe en satin coupée aux genoux et 
le turban de même qualité, et apercevant aussi le 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 311 

coffre qu'il traînait, lui dirent : « Khalife, d'où te 
viennent cette robe et ce coffre si lourd? » 11 répon- 
dit : « De mon garçon, un apprenti, clarinette de sa 
profession, qui s'appelle Haroun Al-Rachid... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CmfrttiT SOIXANTE-ONZIÈME NUIT 



Elle dit : 

» ... De mon garçon, un apprenti, clarinette de sa 
profession, qui s'appelle Haroun Al-Rachid ! » A 
ces paroles, les habitants du khân, voisins de Kha- 
life, furent saisis d'épouvante pour leur âme, et se 
dirent les uns aux autres : « Pourvu que personne 
ne l'entende parler ainsi, cet insensé! Sinon il sera 
appréhendé par la police et pendu sans recours ! Et 
notre khân sera détruit tout à fait, et nous serons 
peut-être, nous aussi, à cause de lui, pendus h la 
porte du khân ou châtiés d'un terrible châtiment! » 
Et, terrifiés à l'extrême, ils l'obligèrent à renfermer 
sa langue dans sa bouche, et, pour en finir au plus 
vite, ils l'aidèrent à porter le coffre dans son loge- 
ment, et poussèrent la porte sur lui. 

Or, le logement de Khalife était si exigu que le 
coffre le remplit en entier, exactement, comme s'il 
avait été fait pour s'y emboîter. Et Khalife, ne sa- 



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312 LES MILLE NUITS ET ITNE NCIT 

chant plus où se mettre, pour passer la nuit, s'éten- 
dit de tout son long sur le coffre, et se mit ainsi à 
réfléchir sur ce qui lui était arrivé dans la journée. 
Et soudain- il se demanda : « Mais, au fait ! qu'est-ce 
que j'attends pour ouvrir le coffre et en voir le con- 
tenu ? » Et il sauta sur ses deux pieds et travailla 
des mains tant qu'il put pour essayer de l'ouvrir, 
mais en vain. Et il se dit: « Qu'est-il donc arrivé à ma 
raison, pour que je me sois ainsi décidé à acheter ce 
coffre que je ne puis môme pas arriver à ouvrir ! » Et 
il essaya encore d'en casser le cadenas et de faire 
sauter la serrure, mais sans davantage réussir ! Alors 
il se dit : « Attendons à demain, pour mieux voir 
comment nous y prendre! » Et il s'étendit de nou- 
veau tout de son long sur la caisse, et ne tarda pas 
à s'endormir tout de son ronflement! 

Or, comme il était là depuis une heure de temps, 
il se réveilla soudain, en sursautant dJeffroij et se 
tapa la tête contre le plafond de son logement ! Il 
venait, en effet, de sentir quelque chose se mouvoir 
à l'intérieur du coffre. Et, du coup, le sommeil s'en- 
vola de sa tète avec sa raison, et il s'écria : « Il y a 
sans aucun doute des genn là-dedans! Louanges à 
Allah qui m'a inspiré, en me faisant ne pas ouvrir le 
couvercle ! Car si je l'avais ouvert, ils seraient sortis 
sur moi au milieu de l'obscurité, et qui sait ce 
qu'ils m'auraient fait! Certes! je n'en aurais pas 
éprouvé grand bien, en tout cas! » Mais, à l'instant 
même où il formulait de la sorte sa pensée de ter- 
reur, le bruit redoubla à l'intérieur du coffre, et 
jusqu'à ses oreilles parvint comme une sorte de 
gémissement. Alors Khalife, à la limite de l'épou- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALltfAT 313 

vante, chercha d'instinct une lampe polir se faire de 
la lumière ; mais il oubliait que sa pauvreté l'avait 
toujours empêché d'en avoir une, et, tout en tâton- 
nant des mains contre les murs de son logement, il 
claquait des dents et se disait : « Cette fois, c'est 
terrible ! tout à fait terrible ! » Puis, sa peur redou- 
blant, il ouvrit sa porte et se précipita au dehors, 
au milieu de la nuit, en criant à tue-tête : « À mon 
secours ! habitants du khân ! ô voisins ! accourez ! 
A mon secours ! » Et les voisins, qui pour la plupart 
étaient plongés dans le sommeil, se réveillèrent bien 
émus et se montrèrent à lui, tandis que les femmes 
passaient leurs têtes à demi voilées par l'entrebâil- 
lement des portes. Et tous lui demandèrent : « Que 
t'arrive-t-il donc, ô Khalife?» Il répondit : « Vite, 
donnez-moi vite une lampe, car les genn sont venus 
me visiter! » Et les voisins se mirent à rire, et l'un 
d'eux finit tout de même par lui donner de la lumière. 
Et Khalife prit la lumière et rentra chez lui, plus sûr « 
de lui-même. Mais soudain, comme il se penchait 
sur le coffre, il entendit une voix qui disait : « Ah! 
où suis-je ? » Et, plus épouvanté que jamais, il lâcha 
tout et se précipita au dehors comme un fou en s'é- 
criant : « O voisins! Secourez-moi! » Elles voisins 
lui dirent : « O maudit Khalife ! quelle est donc ta 
calamité? Vas-tu finir de nous troubler? » Il répon- 
dit : « O braves gens, le genni est dans le coffre! Il 
bouge et parle ! » Ils lui demandèrent : « O menteur, 
et que dit-il, ce genni? » Il répondit: « 11 m'a dit : 
Où suis-je ? » Les voisins lui répondirent, en rjant : 
« Mais en enfer, sans doute, ô maudit! Puisses-tu ne 
jamais goûter de sommeil jusqu'à ta mort ! Tu trou- 



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314 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

bles tout le khàn et tout le quartier ! Si tu ne vas 
pas te taire, nous allons descendre te casser les os !» 
Et Khalife, bien que déjà mourant de peur, se décida 
à rentrer encore une fois dans son logement, et, ras- 
semblant tout son courage, il prit une grosse pierre 
et brisa la serrure du coffre, et fit sauter du coup le 
couvercle ! 

Et il vit, étendue au dedans, languissante et les 
paupières entr'ouvertes,une adolescente belle comme 
une houri, et brillante de pierreries. C'était Force- 
des-Cœurs ! Et, en se sentant délivrée, et en respi- 
rant à pleine poitrine l'air frais, elle se réveilla tout 
à fait, et l'effet du bang soporifique cessa complète- 
ment. Et elle était là, pâle et si belle et si désirable, 
vraiment ! 

A cette vue, le pêcheur, qui de sa vie n avait vu 
à découvert non seulement une pareille beauté mais 
simplement une femme du commun, tomba à ge- 
noux devant elle, et lui demanda: « Par Allah! ô 
ma maîtresse, qui es-tu... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-DOUZIÈME NUIT 



Elle dit : • 

... tomba à genoux devant elle, et lui demanda : 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT ôlï) 

Par Allah ! ô ma maîtresse, qui es-tu ? » Elle ou- 
vrit les yeux, des yeux noirs aux cils recourbés, 
et dit : « Où est Jasmin ? Où est Narcisse ? » Or, 
c'étaient là les noms de deux jeunes filles esclaves 
qui la servaient au palais. Et Khalife, s'imaginant 
qu'elle lui demandait du jasmin et du narcisse, 
répondit : « Par Allah ! ô ma maîtresse, je n'ai 
ici pour le moment que quelques fleurs dessé- 
chées de henné ! » Et l'adolescente, en entendant 
cette réponse et cette voix, reprit complètement ses 
sens, et, ouvrant tout grands ses yeux, demanda : 
« Qui es-tu ? Et où suis-je? » Et cela fut dit d'une 
voix plus douce que le sucre, accompagné d'un geste 
de la main, si charmant! Et Khalife, qui avait dans 
le fond une âme très délicate, fut très touché de 
ce qu'il voyait et entendait, et répondit : « O ma maî- 
tresse, ô vraiment très belle, moi je suis Khalife le 
pêcheur; et toi, tu te trouves précisément chez moi!» 
Et Force-des-Cœurs demanda : « Alors je ne suis 
plus au palais du khalifat Haroun Al-Rachid ? » Il 
répondit : « Non, par Allah ! tu es chez moi, dans 
ce logement qui est un palais puisqu'il t'abrite ! Et 
tu es devenue mon esclave de par la vente et l'achat, 
car je t'ai achetée aujourd'hui même avec ton coffre, 
à la criée publique, pour cent dinars et un dinar ! 
Et je t'ai transportée chez moi, endormie dans ce 
coffre ! Et je n'ai appris ta présence que grâce à tes 
mouvements qui m'ont d'abord épouvanté ! Et, main- 
tenant, je vois bien que mon étoile monte sous 
d'heureux auspices, alors que je la savais aupara- 
vant si basse et si néfaste ! » Et Force-des-Cœurs, à 
ces paroles, sourit et dit: « Ainsi tu m'as achetée au 



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316 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

souk, ô Khalife, sans me voir ? » Il répondit : « Oui, 
par Allah ! sans même soupçonner ta présence ! » 
Et Force-des-Cœurs comprit alors que ce qui lui 
était arrivé avait été comploté contre elle par Sett 
Zobéîda, et se fit raconter par le pécheur tout ce qui 
lui était arrivé, depuis le commencement jusqu'à la 
lin. Et elle causa ainsi avec lui jusqu'au matin. Et 
alors elle lui dit : « O Khalife, n'as-tu donc rien à 
manger ? Car j'ai bien faim ! » 11 répondit : « Nia 
manger, ni à boire, rien, rien du tout ! Et, moi, par 
Allah ! voilà déjà deux jours que je n'ai mis un mor- 
ceau dans ma bouche ! » Elle demanda : « As-tu au 
moins quelque argent sur toi ? » 11 dit : « De l'ar- 
gent, ô ma maîtresse ? Qu'Allah me conserve ce cof- 
fre pour l'achat duquel, grâce à mon destin et à ma 
curiosité, j'ai mis ma dernière pièce de monnaie I 
Et me voici en faillite sèche ! » Et l'adolescente, à 
ces paroles, se mit à rire, et lui dit : « Sors tout de 
même et me rapporte quelque chose à manger, en 
le demandant aux voisins qui ne te le refuseront pas ! 
Car les voisins se doivent à leurs voisins ! » 

Alors Khalife se leva et sortit dans la cour du khàn 
et, dans le silence du premier matin, se mit à crier : 
« habitants du khân, ô voisins ! voici que le genni 
du coffre me réclame maintenant de quoi manger I 
Et moi je n'ai rien sous la main à lui donner ! » Et 
les voisins, qui redoutaient sa voix, et qui aussi s'a- 
pitoyaient sur lui à cause de sa pauvreté, descendi- 
rent vers lui en lui apportant qui un demi-pain res- 
tant du repas de la veille, qui un morceau de fro- 
mage, qui un concombre, qui un radis. Et ils lui 
mirent tout cela dans le creux de sa robe relevée, et 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 317 

remontèrent chez eux. Et Khalife, content de son 
emplette, rentra dans son logement, et déposa tout 
cela entre les mains de l'adolescente, en lui disant : 
« Mange, mange ! » Et elle se mit à rire, et dit : 
« Comment pourrai-je manger, si je n ai pas un 
petit broc ou une petite cruche d'eau pour boire ? 
Sinon, il est certain que les morceaux s'arrêteront 
dans mon gosier, et je mourrai ! » Et Khalife répon- 
dit : « Loin de toj le mal, ô parfaitement belle ! Je 
vais courir et te rapporterai non point une cruche, 
mais une jarre ! » Et il sortit dans la cour du khân, 
et, de tout son gosier, il cria : « voisins ! ô habi- 
tants du khàn ! » Et de tous les côtés les voix irri- 
tées Tinvectivèrent et lui crièrent : « Eh bien ! ô 
maudit, qu'y a-t-il encore ? » Il répondit : « Le genni 
du coffre demande à présent à boire ! » Et les voi- 
sins descendirent vers lui, lui apportant, qui une 
gargoulette, qui une cruche, qui un broc, qui une 
jarre ; et il les prit d'eux, en portant une pièce sur 
chaque main, une autre en équilibre sur sa tête, une 
autre sous son bras, et se hâta d'aller porter le tout 
à Force-des-Cœurs, en lui disant : « Je t'apporte ce 
que souhaite ton âme ! Désires-tu encore quelque 
chose ? » Elle dit : « Non ! les dons d'Allah sont 
nombreux ! » Il dit : « Alors, ô ma maîtresse, parle- 
moi à ton tour tes paroles si douces, et raconte-moi 
ton histoire que je ne connais pas ! » 

Alors Force-des-Cœurs regarda Khalife, sourit et 
dit : « Sache donc, ô Khalife, que mon histoire se 
résume en deux mots ! La jalousie de ma rivale, El 
SettZobéida, l'épouse même du khalifat Haroun Al- 
Rachid, m'a jetée dans cette situation dont, heureu- 



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318 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

sèment pour ton destin, tu m'as sauvée ! Je suis, en 
effet, Force-des-Cœurs, la favorite de l'émir des 
Croyants ! Quant à toi, ton bonheur désormais est 
assuré ! » Et Khalife lui demanda : « Mais est-ce 
que ceHaroun est le même que celui auquel j'ai en- 
seigné l'art de la pèche ? Est-ce cet épouvantait que 
j'ai vu dans le palais, assis sur une grande chaise? » 
Elle répondit : « Précisément, c'est lui-même ! » 
Il dit : « Par Allah ! de ma vie je n'ai rencontré un 
si vilain joueur de clarinette, et un plus grand co- 
quin ! Non seulement il m'a volé, ce misérable à la 
face bouffie, mais il m'a donné un dinar pour cent 
coups de bâton ! Si jamais je le rencontre encore, je 
l'éventre avec ce pieu ! » Mais Force-des-Cœurs, lui 
imposant silence, lui dit : « Laisse désormais ce lan- 
gage inconvenant, car dans la nouvelle situation où 
tu vas te trouver, il te faut avant tout ouvrir les 
yeux de ton esprit et cultiver la politesse et les bon- 
nes manières ! Et, de la sorte, ô Khalife, tu feras pas- 
ser sur ta peau le rabot de la galanterie, et tu de- 
viendras un citadin de haute marque et un person- 
nage doué de distinction et de délicatesse... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vit ap- 
paraître le matin et, se tut discrètement. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-TREIZIÈME NUIT 



Elle dit : 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHAL1FAT 319 

»... Et, de la sorte, ô Khalife, tu feras passer sur ta 
peau le rabot de la galanterie, et tu deviendras un 
citadin de hqute marque et un personnage doué de 
distinction et de délicatesse ! » 

Lorsque Khalife eut entendu ces paroles de Force- 
d es-Cœurs, il sentit une soudaine transformation 
s'opérer en lui, et s'ouvrir les yeux de son esprit, 
et s'élargir sa compréhension des choses, et s'affiner 
son intelligence ! Et tout cela pour son bonheur ! 
Tant il est vrai que l'influence est grande des âmes 
fines sur les âmes grossières ! Ainsi, d'une minute à 
l'autre, à cause des douces paroles de Force-des- 
Cœurs, le pêcheur Khalife, insensé, et brutal jusque- 
là, devint un citadin exquis, doué de manières ex- 
cellentes et d'une langue éloquente. 

En effet, lorsque Force-des-Cœurs lui eut, de la 
sorte, indiqué la conduite à tenir, surtout au cas où 
il serait de nouveau appelé à être en présence de 
Ternir des Croyants, le pêcheur Khalife répondit : 
« Sur ma tête et mes yeux ! Tes avis, ô ma maîtresse, 
sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est 
l'ombre où je me plais ! J'écoute et j'obéis ! Qu'Allah 
te comble de ses bénédictions, et satisfasse les moin- 
dres de tes désirs! Voici, entre tes mains, obéissant, 
et plein de déférence pour tes mérites, le plus dé- 
voué de tes esclaves, Khalife le pêcheur ! » Puis il 
ajouta : « Parle, ô ma maîtresse ! Que puis-je faire 
pour te servir? » Elle répondit : « O Khalife, il me 
faut seulement un calame, un encrier et une feuille 
de papier. » Et Khalife se l hâta de courir chez un 
voisin qui lui procura ces divers objets ; et il les porta 
à Force-de-Cœurs qui aussitôt écrivit une longue 



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320 LE» MILLE NUITS ET UNE NUIT 

lettre à l'homme d'affaires du khalifat, le joaillier 
lbn Al-Kirnas, celui-là même qui l'avait autrefois 
achetée et offerte en cadeau au khalifat. Et, dans 
cette lettre, elle le mettait au courant de tout ce qui 
lui était arrivé, et lui expliquait qu'elle se trouvait 
dans le logement du pêcheur Khalife dont elle était 
devenue la propriété par la vente et l'achat. Et elle 
plia la lettre et la remit à Khalife, en lui disant : 
« Prends ce billet et va le remettre, dans le souk des 
joailliers, à lbn Al-Kirnas, l'homme d'affaires du kha- 
lifat, dont tout le monde connaît la boutique I Et 
n'oublie pas mes recommandations au sujet des bon- 
nes manières et du langage ! » Et Khalife répondit 
par l'ouïe et l'obéissance, prit le billet, qu'il porta 
à ses lèvres puis à son front, et se hâta de courir au 
souk des joailliers où il s'informa de la boutique 
d'Ibn Al-Kirnas, qu'on lui indiqua. Et il s'approcha 
de la boutique et, avec des manières très choisies, 
s'inclina devant le joaillier et lui souhaita la paix. 
Et le joaillier lui rendit son souhait, mais du bout 
des lèvres, en le regardante peine, et lui demanda : 
« Que veux-tu ?» Et Khalife, pour toute réponse, lui 
tendit le billet. Et le joaillier prit le billet du bout 
des doigts et le déposa sur le tapis à côté de lui, sans 
le lire ni même l'ouvrir, car il croyait que c'était 
une requête pour demander l'aumône, et que Khalife 
était un mendiant. Et il dit à un de ses serviteurs : 
« Donne-lui un demi-drachme ! » Mais Khalife re- 
poussa cette aumône avec dignité, et dit au joaillier: 
« Je n'ai que faire de l'aumône ! Je te prieseulement 
de lire le billet! » Et le joaillier ramassa le billet, le 
déplia et le lut ; et soudain il le baisa et le porta res- 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 321 

pectueusement sur sa tête, et invita Khalife à s'as- 
seoir, et lui demanda : « mon frère, où se trouve ta 
maison? » Il répondit: « Dans tel quartier, telle rue, 
tel khân ! » Il dit : « C'est parfait ! » Et il appela ses 
deux principaux employés et leur dit : « Conduisez 
cet honorable à la boutique de mon changeur Moh- 
sen, afin qu'il lui donne mille dinars d'or. Puis ra- 
menez-le-moi au plus tôt ! » Et les deux employés 
conduisirent Khalife chez le changeur, auquel ils di- 
rent : « Mohsen, donne à cet honorable mille di- 
nars d'or ! » Et le changeur pesa les mille dinars 
d'or et les remit à Khalife qui s'en revint avec les deux 
employéschez Ibn Al-Kirnas ; et il le trouva monté sur 
une mule magnifiquement harnachée, entouré de ceilt 
esclaves vêtus de riches habits. Et le joaillier lui 
montra une seconde mule, non moins belle, et lui 
dit de l'enfourcher et' de le suivre. Mais Khalife dit : 
« Par Allah ! ô mon maître, de ma vie je ne suis 
monté sur une mule, et je ne sais guère aller ni à 
cheval ni à âne ! » Et le joaillier lui dit : « Il n'y a 
pas d'inconvénient à la chose ! Tu apprendras au- 
jourd'hui, voilà tout ! » Et Khalife dit : « J'ai bien 
peur qu'elle ne me jette à terre et ne me brise les 
côtes ! » Il répondit : « Sois sans crainte et monte !» 
Et Khalife dit : « Au nom d'ÀNah ! » Et il enfourcha 
la mule d'un saut, mais en se mettant à rebours, et il 
lui prit la queue au lieu de la bride. Et la mule qui 
était chatouilleuse à l'excès, se rebiffa et, se mettant 
à ruer de toutes ses forces, ne fut pas longue à le 
jeter à terre! Et Khalife, endolori, se releva et dit : 
« Je savais bien que je ne pourrais jamais aller autre- 
ment que sur mes pieds ! » 



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322 LES MILLE NLITS ET UNE NUIT 

Mais ce fut là la dernière des tribulations de Kha- 
life ! Et désormais sa destinée devait le conduire ré- 
solument dans le chemin des prospérités... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazade vît ap- 
paraître le matin et, discrète, se tul. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CCKT SOIXANTE-QUATORZIÈME «HT 



Elle dit : 

...Mais ce fut là la dernière des tribulations de. 
Khalife ! Et désormais sa destinée devait le conduire 
résolument dans le chemin des prospérités. 

En effet, le joaillier dit à deux de ses esclaves : 
« Conduisez votre maître que voici au hammam, et 
faites-lui donner un bain de première qualité ! Et 
ensuite menez-le dans ma maison où je le retrouve- 
rai ! » Et il alla tout seul au logement de Khalife 
chercher Force-des-Cœurs, pour la conduire égale- 
ment à sa maison. 

Quant à Khalife, les deux esclaves le menèrent au 
hammam, où de sa vie il n'avait mis les pieds, et le 
confièrent au meilleur masseur et aux meilleurs 
baigneurs, qui se mirent aussitôt en devoir de le la- 
ver et de le frotter. Et ils retirèrent de sa peau et de 
ses cheveux des poids et des poids de toutes sortes de 
saletés, et des pous et des punaises de toutes les va- 
riétés ! Et ils le soignèrent et le rafraîchirent et, 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 32$ 

après Tavoir séché, le vêtirent d'une somptueuse 
robe de soie que les deux esclaves s'étaient hâté 
d'aller acheter. Et, ainsi paré, ils le conduisirent à la 
demeure d'Ibn Al-Kirnas, leur maître, qui y était 
déjà arrivé avec Force-des-Cœurs. 

Et Khalife, en entrant dans la grande salle de la 
maison, vit la jeune femme assise sur un beau divan, 
et entourée par la foule des servantes et des esclaves 
empressées à la servir. Et déjà, d'ailleurs, à la porte 
même de la maison, le portier en l'apercevant s'é- 
tait empressé de se lever en son honneur et de lui 
baiser respectueusement la main. Et tout cela jetait 
Khalife dans le plus grand étonnement. Mais il n'en 
fit rien voir, de peur de paraître mal élevé. Et même, 
lorsque tout le monde se fut empressé autour de lui 
pour lui dire : « Délicieux soit ton bain ! » il sut ré- 
pondre avec urbanité et éloquence ; et ses propres 
paroles, frappant ses oreilles, l'émerveillaient et le 
flattaient agréablement. 

Aussi, lorsqu'il fut en présence de Force-des-Cœurs, 
il s'inclina devant elle et attendit qu'elle lui adressât 
la parole la première ! Et Force-des-Cœurs se leva 
en son honneur et lui prit la main, et le fit s'asseoir 
tout à côté d'elle sur le divan. Puis elle lui présenta 
une porcelaine remplie de sorbet au sucre parfumé 
à l'eau de roses ; et il la prit et la but doucement, 
sans faire de bruit avec sa bouche, et, pour bien mon- 
trer sa civilité, il ne la vida qu'à moitié seulement, 
au lieu de la finir et d'y plonger ensuite le doigt pour 
la lécher, comme il l'eût certainement fait aupara- 
vant. Et même il la déposa, sans la casser, sur le 
plateau, et dit avec un parler très éloquent la for- 



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324 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

mule de politesse que Ton dit, chez les gens bien 
élevés, quand on a accepté quelque chose à manger 
ou à boire : « Puisse-t-elle à jamais durer, l'hospita- 
lité de cette maison ! >r Et Force-des-Cœurs, char- 
mée, lui répondit : « Aussi longtemps que ta vie ! » 
Et, après lavoir régalé d'un excellent festin, elle 
lui dit : « Maintenant, ô Khalife, voici venu le mo- 
ment où tu vas montrer toute ton intelligence et tes 
mérites ! Ecoute-moi donc bien, et retiens ce que tu 
auras écouté ! Tu vas aller d'ici au palais de 1 émir 
des Croyants, et tu demanderas une audience, qui te 
sera accordée, et, après les hommages dus au khali- 
fat, tu lui diras : « émir des Croyants, je te prie, 
en souvenir de renseignement que je t'ai donné, de 
m'accorderune faveur !» Et il te l'accordera d'avance! 
Et tu lui diras : « Je désire que tu me fasses l'hon- 
neur d'être mon invité, cette nuit ! » Voilà tout ! Et 
tu verras bien s'il accepte ou non ! » 

Aussitôt Khalife se leva et sortit accompagné d'une 
suite nombreuse d'esclaves mis à son service, et vêtu 
d'une robe de soie qui pouvait bien valoir mille 
diners. Et, de la sorte, la beauté native de ses traits 
ressortait pleinement ; et il était bien étonnant ! Car . 
le proverbe dit : « Mets de beaux habits à une canne, 
et la canne sera une nouvelle mariée ! » 

Lorsqu'il fut arrivé au palais, il fut aperçu de loin 
par le chef-eunuque Sandal qui fut stupéfait de sa 
transformation, et courut de toutes ses jambes à la 
salle du trône et dit au khalifat : » émir des 
Croyants, je ne sais pas ! mais Khalife le pêcheur est 
devenu roi ! Car le voici qui s'avance vêtu d'une 
. robe qui vaut bien mille dinars, et accompagné d'un 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 325 

cortège splendide ! » Et le khalifat dit : « Fais-le- 
vite entrer ! » 

Or donc, Khalife fut introduit dans la salle du 
trône, où se tenait au milieu de sa gloire Haroun 
Al-Rachid. Et il s'inclina, comme seuls savent s'in- 
cliner les plus grands d'entre les émirs, et dit : « La 
paix sur toi, ô commandeur des Croyants, ô khalifat 
du Maître des Trois Mondes, défenseur du peuple 
des fidèles et de notre foi ! Qu'Allah le Très-Haut 
prolonge tes jours et honore ton règne et exalte ta 
dignité et l'élève jusqu'au plus haut rang !» 

Et le khalifat, voyant et entendant tout cela, fut 
à la limite de l'émerveillement. Et il ne comprenait 
point par quel chemin la fortune de Khalife était 
venue si rapidement. Et il demanda à Khalife : 
« Peux-tu d'abord me dire, ô Khalife, d'où te vient 
ce beau vêtement? » II répondit : « De mon palais, 
ô émir des Croyants ! » Il demanda : « Tu as donc 
un palais, ô Khalife ? » Il répondit : « Tu l'as dit, ô 
émir des Croyants! Et précisément je viens t'inviter 
à l'illuminer cette nuit de ta présence ! Tu es donc 
mon invité. » Et Al-Rachid, de plus en plus stupéfait, 
finit par sourire, et demanda : « Ton invité ? Soit ! 
mais moi tout seul, ou bien moi et tous ceux qui 
sont avec moi? » Il répondit : « Toi, et tous ceux 
que Ui souhaites amener avec toi... 

— A ce moment de sa narration, Schahrazadc vit ap- 
paraître le matin et, discrète, se tut. 



21 



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326 LES MILLE NUITS ET UNE KlîlT 



i 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-QUINZIÈME NUIT 



Elle dit : 

»... Toi, et tous ceux que tu souhaites amener 
avec toi ! » Et Haroun regarda Giafar, et Giafar s'a- 
vança vers Khalife et lui dit : « Nous serons cette 
nuit tes hôtes, ô Khalife ! L'émir des Croyants le 
désire ! » Et Khalife, sans ajouter un mot de plus, 
embrassa la terre entre les mains du khalifat et, 
après avoir donné à Giafar l'adresse de sa nouvelle 
demeure, s'en retourna auprès de Force-des-Cœurs 
à laquelle il rendit compte du succès de sa démarche. 

Quant au khalifat, il était devenu bien perplexe ; 
et il dit à Giafar : « Comment peux-tu expliquer, ô 
Giafar, cette transformation si soudaine de Khalife, 
le risible bonhomme d'hier, en citadin si affiné et 
si éloquent, et en riche entre les plus riches des 
émirs ou des marchands ? » Et Giafar répondit : 
« Allah seul, ô émir des Croyants, connaît les rac- 
courcis du chemin que suit la destinée ! » 

Mais lorsque vint le soir, le khalifat, accompagné 
de Giafar, de Massrour et de quelques-uns de ses 
compagnons intimes, monta à cheval et se rendit à 
la demeure où il était invité. Et, en y arrivant, il 
vit tout le sol, depuis l'entrée jusqu'à la porte de 
réception, entièrement couvert de beaux tapis de 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 327 

prix, et les tapis jonchés de fleurs de toutes les cou- 
leurs. Et il aperçut, debout au pied des marches, 
Khalife souriant qui l'attendait, et qui se hâta de lui 
tenir l'étrier pour l'aider à descendre de cheval. Et 
il lui souhaita la bienvenue, en s'inclinant jusqu'à 
terre, et l'introduisit, en disant : « Bismillah ! » 

Et le khalifat se trouva dans une grande salle, 
haute de plafond, somptueuse et riche, au milieu de 
laquelle se trouvait un trône carré en or massif et 
en ivoire, monté sur quatre pieds d'or, sur lequel 
Khalife le pria de s'asseoir. Et aussitôt entrèrent, 
porteurs d'immenses plateaux d'or et de porcelaine, 
de jeunes échansons comme des lunes, qui leur 
présentèrent des coupes précieuses remplies de dé- 
coctions glacées, au musc pur, rafraîchissantes et dé- 
licieuses ! Puis d'autres jeunes garçons entrèrent, 
v^tus de blanc, et plus beaux que les précédents, 
qui leur servirent des mets aux couleurs admirables, 
des oiçs farcies, des poulets, des agneaux rôtis, et 
toutes aortes d'oiseaux àla broche. Ensuite entrèrent 
d'autres esclaves blancs, jeunes et charmants, la 
taille serrée et si élégante, qui enlevèrent les nappes 
et servirent Içs plateaux des boissons et des dulci- 
fications. Et les vins se coloraient en des vases de 
cristal et des haiiaps d'or enrichis de pierreries ! Et 
lorsqu'ils coulèrent entre les mains blanches des 
échansons, ils dégagèrent un arôme à nul autre pa- 
reil, et tel qu'on pouvait, en vérité, leur appliquer 
ces vers du poète : 

Èchanson, verse-moi de ce vieux vin, et verse aussi à 
mon camarade, cet enfant que j'aime. 



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328 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

précieux vin ! quel nom te donnerais-je, digne 
de tes vertus ? Je t'appellerai « la liqueur de la nom 
velle mariée » / 

Aussi le khalifat, de plus en plus émerveillé, dit à 
Giafar : « Giafar, par la vie de ma tête ! je ne sais 
ce que je dois le plus admirer ici, de la magnificence 
de cette réception ou des manières raffinées, ex- 
quises et nobles de notre hôte ! En vérité, cela dé- 
passe mon entendement ! » Mais Giafar répondit : 
« Tout ce que nous voyons là n'est rien en compa- 
raison de ce que peut encore faire Celui qui n'a qu'à 
dire aux choses : « Soyez ! » pour qu'elles soient ! 
En tout cas, 6 émir des Croyants, moi, ce que j'ad- 
mire surtout en Khalife, c'est la sûreté de ses dis- 
cours et sa sagesse consommée ! Et cela m'est un 
signe de la beauté de son destin ! Car Allah, quand 
Il distribue ses dons aux humains, accorde la sa- 
gesse à ceux que son choix élit entre tous, et II la 
leur accorde de préférence aux biens de ce monde ! » 

Sur ces entrefaites, Khalife, qui s'était absenté un 
moment, revint et, après de nouveaux souhaits de 
bienvenue, dit au khalifat : « L'émir des Croyants 
veut-il permettre à son esclave de lui amener une 
chanteuse, joueuse de luth, pour charmer les heures 
de sa nuit ? Car il n'y a point en ce moment à 
Baghdad chanteuse plus experte ou musicienne plus 
habile ! » Et le khalifat répondit : « Certes ! cela t'est 
permis ! » Et Khalife se leva et entra chez Force-des- 
Cœurs et lui dit que le moment était venu. 

Alors Force-des-Cœurs, qui était déjà toute parée 
et parfumée, n'eut qu'à s'envelopper de son grand 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 329 

izar et à jeter sur sa tète et son visage la légère voi- 
lette de soie, pour être prête à se présenter. Et Kha- 
life la prit par la main et l'introduisit, ainsi voilée, 
dans la salle, qui s'émut de sa démarche royale. 

Et, après qu'elle eut embrassé la terre entre les 
mains du khalifat, qui ne pouvait deviner qui elle 
était, elle s'assit non loi de lui, harmonisa les cordes 
de son luth, et préluda par un jeu qui ravit en 
extase tous les auditeurs. Puis elle chanta : 

« Le temps ramènera-t-il jamais à notre amour 
ceux que nous aimons ? Ah! douce union des amants, 
te goiUerai-je encore ? 

charme des nuits dans la demeure amoureuse, 
ô charme de mes nuits! Sans ton espoir vivrais-je 
encore ? » 

En entendant cette voix de jadis, dont les accents 
lui étaient si connus... 

— k ce moment de sa narration, Schahrazade vit appa- 
raître le matin et, discrète, se tut. 



MAIS LORSQUE FUT 
LA CINQ CENT SOIXANTE-SEIZIÈME NUIT 



Elle dit ; 

... En entendant cette voix de jadis, dont les accents 
lui étaient si connus, le khalifat, dans une émotion 



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330 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

d'une intensité extraordinaire, devint bien pâle et, 
dès les derniers mots du chant exhalés, il tomba 
évanoui ! Et tout le monde s'empressa autour de 
lui, lui prodiguant des soins empressés. Mais Force- 
dcs-Cœurs appela Khalife et lui dit : « Dis à tous 
ceux-là de se retirer un moment dans la salle voi- 
sine, et de nous laisser seuls ! » Et Khalife pria les 
invités de se retirer, afin que Force-des-Cœurs pût 
en liberté donner au khalifat les soins nécessaires. 
Et lorsqu'ils eurent quitté la salle, Force-des-Cœurs, 
d'un mouvement rapide, rejeta loin d'elle le grand 
izar qui l'enveloppait et la voilette qui lui cachait le 
visage, et apparut vêtue d'une robe en tous points • 
semblable à celles qu'elle revêtait au palais, quand 
le khalifat était avec elle. Et elle s'approcha d'Al- 
Rachid étendu sans mouvement, et s'assit à côte de 
lui, et l'aspergea d'eau de roses et lui fit de l'air avec 
un éventail, et finit par le ranimer. 

Et le khalifat ouvrit les yeux et, voyant Force-des- 
Cœurs à ses côtés, il faillit s'évanouir une seconde 
fois ; mais elle se hâta de lui baiser la main, en sou- 
riant, et les larmes aux yeux ; et le khalifat, à la 
limite de l'émotion, s'écria : « Sommes-nous au jour 
de la Résurrection, et les morts se réveillent-ils de 
leurs tombeaux, ou bien est-ce un rêve, que je 
fais ? » Et Force-des-Cœurs répondit : » émir des 
Croyants, ce n'est point le jour de la Résurrection, et 
tu ne rêves point ! Car je suis Force-des-Cœurs, et je 
vis ! Et ma mort n'a été qu'un simulacre seule- 
ment ! » Et elle lui raconta, en quelques mots, tout 
ce qui lui était arrivé, depuis le commencement jus- 
qu'à la fin. Puis elle ajouta : « Et tout ce qui nous 



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HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT 331 

arrive maintenant d'heureux, nous le devons à Kha- 
life le pêcheur ! » Et AKRachid, en entendant tout 
cela, tantôt pleurait et sanglotait, tantôt riait de 
bonheur. Et lorsqu'elle eut fini de parler, il l'attira à 
lui, et l'embrassa sur les lèvres, longtemps, en la 
pressant contre sa poitrine. Et il ne put prononcer 
aucune parole! Et ils restèrent ainsi tous deux une 
heure de temps. 

Alors Khalife se leva et dit : « Par Allah ! ô émir 
des Croyants, j'espère maintenant que tu ne me 
feras plus donner la bastonnade ! « Et le khalifat, 
tout à fait remis, se mit à rire et lui dit : « Khalife, 
tout ce que je pourrais faire pour toi désormais ne 
serait rien en comparaison de ce que nous te devons ! 
Veux-tu, tout de même, être mon ami et gouverner 
une province de mon empire ? » Et Khalife répondit : 
« L'esclave peut-il refuser les offres de son maître 
magnanime? » Alors Al-Rachid lui dit : « Eh bien, 
Khalife, non seulement tu es nommé gouverneur 
de province avec des émoluments de dix mille dinars 
, par mois, mais je veux que Force-des-Cœurs te choi- 
sisse elle-même, à son goût, parmi les adolescentes 
du palais et les filles des émirs et des notables, une 
jeune fille qui deviendra ton épouse ! Et c'est moi- 
même qui me charge de son trousseau et de la dot 
que tu apporteras à son père ! Et je veux désormais 
te voir tous les jours, et t'avoir à mes côtés dans les 
festins, au premier rang de mes intimes ! Et tu auras 
un train de maison digne de tes fonctions et de ton 
rang, et tout ce que pourra souhaiter ton âme ! » 

Et Khalife embrassa la terre entre les mains du 
khalifat. Et tout ce bonheur-là lui arriva, et bien 



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332 LES MILLE NUITS ET UNE NUIT 

d'autres félicités encore ! Et il cessa d'être céliba- 
taire, et vécut des années et des années avec la jeune 
épouse que lui avait choisie Force-des-Cœurs, et qui 
était la plus belle et la plus modeste des femmes de 
son temps. Ainsi ! Gloire à Celui qui accorde ses 
faveurs, sans compter, à ses créatures, et qui distri- 
bue à son gré les joies et les félicités ! 



— Puis Schahrazade dit : « Mais ne crois point, ô Roi 
fortuné, que cette histoire soit plus admirable ou plus 
merveilleuse que celle que je te réserve pour finir cette 
nuit !» Et le roi Schahriar s'écria : « Certes ! 6 Schahra- 
zade, je ne doute plus de tes paroles. Mais dis-moi vite 
le nom de cette histoire que tu as tenue en réserve pour 
cette nuit ! Car elle doit être extraordinaire, si elle est 
plus admirable que celle de Khalife le pêcheur \ » Et 
Schahrazade sourit et dit: « Oui, 6 Roi! Cette histoire 
s'appelle l'... 



FIN DU NEUVIÈME VOLUME 



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TABLE DES MATIÈRES 



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Dédicace 5 

HISTOIRE DABOU-SIR ET DABOU-KIR. . ... 7-62 

ANECDOTES MORALES DU JARDIN PAR- 
FUMÉ 63-77 

qui comprennent : 

LES TROIS SOUHAITS 64-66 

LE JEUNE GARÇON ET LE MASSEUR DU 

HAMMAM 67-72 

IL Y A BLANC ET BLANC 73-77 

HISTOIRE D'ABDALLAH DE LA TERRE ET 

D-ABDALLAH DE LA MER, 79-115 

HISTOIRE DU JEUNE HOMME JAUNE 117-152 

HISTOIRE DE FLEUR- DE-GRENADE ET DE 

SOURIRE-DE-LUNE. 153-228 

LA SOIRÉE D'HIVER DISHAK DE MOSSOUL. 220-238 

LE FELLAH D'EGYPTE £T SES ENFANTS 

BLANCS 239 230 

HISTOIRE DE KHALIFE ET DU KHALIFAT.. 251-332 



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MELLOTTÊE, IMPRIMEUR 
A CHATEALROUX, IKDRE 



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ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE 

23, BOULEVARD DES ITALIENS 23 

Collection in-8° carré à 7 francs 

LE LIVRE DES MILLE NUITS ET HE HT 

Traduction littérale et complète du texte arabe 

par le Dr J. 0. Hardbus 

Tome I* 

HISTOIRE DU MARCHAND AVEC L'ÉFRIT. — HISTOIRE DU PECHEUR AVEC l'eFRIT. 
— HISTOIRE DU PORTEFAIX AVEC LES JEUNES FILLES. — HISTOIRE DE LA 
FEMME COUPÉE, DES TROIS P0MMB8 ET DU NBORR RIHAN. — HISTOIRE DIT 
VIZIR NOUREDDINB, DE SON PRBRE LE VIZIR 0HAM8EDDINE ET DE HA88AI 
BADREDDINE. 

Tome II 

HI8TOIRE8 DU BOSSU AVEC LE TAILLEUR, LB COURTIER CHRETIEN, LB MSDtCH 
JUIF, L'INTENDANT, ET DU BARBIER DB BAGHDAD ET DE SES 8IX FRERES. — 
HISTOIRE D'ALI-NOUR ET DB DOUCE-AMIE. — H18T0IRE DE GHANEM BEV-AYOUB 
ET DB SA SŒUR FETNAH. 

Tome III 

HISTOIRE DU ROI OMAR AL-NÉMAN ET DB SES DEUX FIL8 MERVEILLEUX 80HA1XAI 
ET DAOUL'mAKAN. 

Tome IV 

FIN DE L'HI8T01RE DU ROI OMAR AL-KBMAN. — HI8T0IRE CHARMANTE DES ANI- 
MAUX ET DBS OISEAUX. — HI8T0IRB D'ALI BEN-BEKAR ET DE LA BELLI 
8CHAM8ENNAHAR. 

Tome V 

HISTOIRE DE KAMARALZAMAN AVEC LA PRINCE8RE BOUDOUB, LA PLUS BELLE LUKI 
D'ENTRE T0UTK8 LES LUNES. — HISTOIRE DB BEL-HEUREUX ET DE BELLB- 
HEURBU8E. — HISTOIRE DE GRAIN- DB-BBAUTÉ. 

Tome VI 

HISTOIRE DE LA DOCTE 8YMPATHIE. — AVENTURE DU POETE ABOU-NOWAS. — HIS- 
TOIRE DR SÏNDBAD LE MARIN. — HISTOIRE DE LA BELLE ZOUMOURROUD AVEC 
ALI8CHAR FILS DE GLOIRE. — HISTOIRE DES SIX AD0LB8CENTE8 AUX COULEURS 
DIFFERENTES. 

Tome VII 

HISTOIRE PRODIGIEUSE DE LA VILLE D'AIRAIN. — HISTOIRE D'iBN AL-MAN80UR AVEC 
LES DEUX ADOLESCENTES. — HISTOIRE DE WARDAN LE BOUCHER AVEC LA FILLK 
DU VIZIR. — HISTOIRE DE LA REINE YAMLIKA, PRINCE88E SOUTERRAINE. — 
HISTOIRE DU BEL ADOLESCENT TRISTE. — LE PARTERRE FLEURI DB L'ESPRIT tt 
LE JARDIN DE LA GALANTERIE. — L'ETRANGE KHALIFAT. 

Tome VIII 

HISTOIRE DE R0SR-DAN8-LE-CALICE ET DE DÉLICE-DO-MONDE. — HISTOIRE MAGIQCI 
DU CHEVAL D'ÉRENE. — HISTOIRE DE D ALIL A-LA-ROUÉ B ET DR 8A FILM 
ZEINAB-LA-FOURBR AVEC AHWAD-LA-TEIGNE, HA8SAN-LA-PB8TE ET ALI VIF- 
ARGENT. — HISTOIRE DE JOUDER LE PÊCHEUR OU LE SAC ENCHANTÉ. 

Le tome X est sous presse. 

De chaque tome il e$t tiré 25 exemplaire* sur Japon à 40 fr., et 75 wr 2W- 
lande à 20 f r. 



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